18 avril 2007

Subventions pour la réalisation de manifestations littéraires

Cette aide, attribuée sous forme de subventions, est destinée à permettre la réalisation de manifestations d’envergure et de qualité, centrées sur le livre et s’adressant au public le plus large possible. Peut formuler une demande toute personne morale, quel que soit son statut, dont le siège social et les animations sont sur le territoire français, dès lors qu’il s’agit de l’organisation d’une manifestation sans but lucratif. Lisez la suite

3 Comments:

At 05 septembre, 2008 17:06, Anonymous Anonyme said...

LA PASSEE TORSE
Jean-Pierre Crespin
« Les secrets naissent d’une infirmité de l’organe du dire. Ils installent en nous des pièges invisibles, des pièges comme des venins, des poisons qui ne seront finalement qu’une douleur constante et qu’on transmettra malgré nous. On ne proposera ainsi, pour s’offrir à la vie, qu’une passée torse ».
Introduction
Au fond d’une impasse bordée de platanes, la propriété de Ramona et de Jacques a des airs de sous-préfecture. Quartier très chic des abords les plus chics de la ville de Tours...
Une voiture sombre s’arrête au portail. Un homme en descend et se présente devant la caméra interphone. Il sonne puis recule d’un pas, l’air habitué à ce dispositif. Le petit écran s’éclaire, une vague forme de visage en noir et blanc émet d’une voix nasillarde.
 Oui. ? A qui ai-je l’honneur ?
 Monsieur Martin et son équipe pour Monsieur Verchaud. Nous avons rendez-vous.
Le grand portail noir laqué s’ébranle et s’ouvre doucement sous l’effort silencieux du dispositif électrique. La voiture s’avance.
Parc, jardin, haies travaillés à la française, allées de graviers ratissés à la japonaise... Le crissement continu des pneus s’interrompt à l’arrêt de l’auto, près de deux autres voitures dont l’une est une vieille Roll Royes. La bâtisse est imposante, légèrement surélevé. L’accès principal se fait par une terrasse. La pierre des murs est blanche, impeccablement jointoyée. La femme qui les accueille n’est pas tout à fait en uniforme de « personnel de maison » mais presque. Elle conduit les quatre hommes au salon puis se retire en refermant les portes vitrées derrière elle. Brèves salutations, Jacques l’invite à s’installer autour d’une table ronde.
De cette pièce, le parc arrière de la propriété nous englouti. Les allées tendent au point de fuite. Les haies sont coiffées en rigueur militaire, les rosiers s’éparpillent en tâches aquarellées, les pelouses en velours de bronze... il y a des bancs de pierre au loin, des escaliers pour accéder à d’autres niveaux, un kiosque à musique. Aux quatre portes fenêtres, le tissu lourd des rideaux de taffetas mou est rayé d’argent et de bleu. Des cordes, trop grosses, assemblent l’étoffe au chambranle et lui donnent un aspect humide, encore plus lourd. Il y a des lampes de céramique avec des abats jours tristes, des bibelots désuets dont la valeur ne fait aucun doute, des tableaux d’art contemporain très mode d’une autre époque, des fauteuils de cuir griffés par des chats, des assiettes exposées dans une vitrine de merisier. La table est de style monastère, les chaises paillées en parfaite imitation Louis XIII.
Ici, on ouvre des serviettes de cuir noir, on en sort des papiers, des photos, des chemises cartonnées. Monsieur Martin prend la parole:
 Voici donc l’ultime rendez-vous concernant le travail que vous m’avez confié. Mes collaborateurs présenteront chacun leur rapport d’investigation, moi, je vous commenterai le résumé et bien entendu, nous vous laisserons tous les documents, toutes les pièces que nous avons pu consulter durant cette enquête. Nous vous laisserons aussi tous les détails concernant les entretiens que nous avons eu, les justificatifs comptables aussi.
Jacques interrompt monsieur Martin pour leur offrir un café qu’ils acceptent.
 Mon épouse se joindra à nous dans un instant. Notre fille aînée, Fiona, sera peut-être aussi des nôtres.
Il se lève, quitte la pièce et du couloir, commande des cafés.
 En prendras-tu aussi? ajoute-t-il lorsque Ramona se présente dans l’entrée.
 Sans le regarder, elle acquiesce d’un signe de la tête tout en accrochant son manteau, à l’une des innombrables paternes dorées.
 Six cafés donc, lance- t-il vers cuisine.
Ramona entre devant lui dans le salon. Tous se lèvent pour la saluer. Elle porte l’une de ses immuables robes « carrées sombres ». Rapides formalités, rite poli et froid. Elle n’accorde pas d’attention à la place qu’on lui fait, à la chaise qu’on lui offre. Elle s’avance puis s’immobilise, adossée à la lumière des portes-fenêtres. Elle les dévisage. Elle croise les bras, éloignée. Le faux jour dissimule ses traits, lui donne une silhouette épurée des tableaux de Modigliani. Il semble clair que cette femme là est habituée à prendre la parole. Elle est à l’aise pour s’adresser à une assemblée. Elle prend son temps. On devine qu’elle évalue chacune des personnalités présentes mais l’expression de son regard n’est pas perceptible. Elle intervient alors que Monsieur Martin commence de nouveau son exposé, sans signe d’excuse.
 Il me semble que vous pourriez commencer en nous parlant des personnes ou des faits les plus anciens. Racontez-nous l’histoire qui mène à notre gendre en quelque sorte.
Monsieur Martin utilise un sourire comme rempart à l’inflexion autoritaire que Ramona vient d’employer.
 Justement, Madame Verchaud, c’est ce que j’allais vous proposer. Nous avons pris la liberté de rédiger notre rapport dans son déroulement chronologique. Il nous a semblé que cette méthode offrait plus de clarté. Votre gendre, Olivier Luce, est en fait issu d’un certain Simon Grisman, son grand-père. Monsieur Grisman, que nous appellerons Simon pour plus de simplicité, est né en 1908 à Paris. Ses parents étaient des émigrés juifs d’Europe de l’Est mais nous ne sommes pas remontés jusqu’à eux.
Il parle d’une voix monocorde. Au fur et à mesure du développement de son propos, le silence s’impose autour de ses mots. Le malaise suscité par l’intonation de Ramona il y a un instant s’est déjà dissipé. Il lit maintenant. Ramona et Jacques écoutent. Les images se forment, un ton s’impose, les couleurs d’une autre époque ionisent l’atmosphère.



Chapitre 1


C’est au théâtre de l’Odéon que Simon a rencontré Octavie, Octavie Chevalier, née le 16 février 1916 à Paris, française de souche, catholique. Tous deux travaillaient pour ce théâtre. Il était violoniste et elle participait à la peinture des décors comme stagiaire de dernière année de beaux-arts. Son rôle s’inscrivait dans une équipe mais c’est elle qui devait toujours tracer les esquisses, envoyer les perspectives, donner du volume. Elle était plus à l’aise que les autres pour imaginer des espaces, pour superposer des plans, pour créer des ambiances en trompe l’œil. Son talent et son efficacité ajoutaient au charme naturel qu’elle dégageait c’est pourquoi tout le monde tentait son approche personnelle, essayait d’obtenir un contact privilégié avec cette jeune et magnifique femme prodige. Elle ne rejetait pas les gens mais sa timidité l’enveloppait d’une sorte de mystère qui rebutait. L’attrait qu’elle suscitait était donc anéanti et finalement, seuls ceux qui trouvaient de bonnes raisons professionnelles pour la rencontrer avaient une chance d’entrer dans son champ d’attention. C’est l’archet de Simon qui servit de pont entre ces deux là. Sans s’en apercevoir, les répétitions qu’il prolongeait tout seul, après que le reste de l’orchestre était parti, apportaient à Octavie l’inspiration nécessaire à sa création. C’est au son des allongements des notes, au bas absolu des descentes de gammes, aux infloraissances d’arabesques virtuoses qu’elle se laissait emporter par son fusain, en gestes de tout le corps sur les toiles tendues, blanches, bientôt lacérées des envols de mine puis révélées en osmose à la fois du texte de l’auteur et des vibrations de la voix du violon. Elle dessinait l’espace que la musique lui dictait. Elle construisait.
Ce n’est que plusieurs jours après s’être aperçu de l’apport majestueux de la musique de Simon qu’elle s’était autorisée à l’aborder. Nous n’avons pas grands détails quant à leur rencontre mais nous imaginons que les tensions politiques de cette période ont du les pousser à être discrets. Un juif amoureux d’une catholique, vous pensez... Toujours est-il qu’ils se sont mariés civilement dans le 14ème arrondissement, le 18 janvier 1940. Deux raisons au moins justifiaient ce mariage non religieux. D’abord, Simon était juif et Octavie catholique. De plus, ils étaient tous deux proches des restes des mouvements du front populaire, et donc parfaitement athées comme la plupart de leurs camarades. La troisième raison, c’est que dès le début du mois de juin de la même année, allaient naîtrent des jumeaux, le 3 juin 1940. La fille, c’était Marguerite, la maman de votre gendre. Le garçon, c’était Olivier, l’oncle de votre gendre, l’oncle de votre Olivier.
Ils avaient d’abord trouvé une petite chambre sous les toits puis, avec l’aide d’un ami de Simon, ils avaient obtenu le privilège d’utiliser un appartement meublé disponible depuis la mort d’une vieille tante de cet ami. Octavie avait été réticente au début. Le fait que les objets personnels étaient restés en leur place d’avant la gênait au plus haut point. Toutefois, disposer de deux chambres pour accueillir le petit, qui de surcroît s’avéra être deux, l’avait vite convaincu. Ils s’étaient donc tous quatre installés, provisoirement il est vrai, mais si confortablement leur semblait-il qu’ils ne sortaient que très peu. Tout ce qu’ils attendaient de la vie était là. De temps à autre un ami venait leur rendre visite, mais rarement. C’était quand même l’occasion pour elle de mettre en œuvre son imagination pour préparer avec trois fois rien des dîners qui ravissaient tout le monde à chaque fois. Toute cette petite famille vivait un parfait amour, à l’ombre des persécutions pourtant montantes. D’après les témoignages des quelques personnes encore existantes et qui les ont connu à cette époque, leur complicité était parfaite. Un grand amour, renforcé probablement par les difficultés à affronter.
Point besoin de vous décrire la situation politique de cette époque là. Ils étaient brillants, artistes commençant à être reconnus mais de jours en jours, les désappointements s’accumulaient.
Nous avons pu repérer le jour précis où probablement tout à basculé. Au soir d’une première au théâtre de Mogador, Octavie s’est vue remerciée d’une façon particulière par le directeur. Alors que son travail était remarquable, à en croire les applaudissements lors de l’ouverture du rideau, le Directeur du théâtre lui avait dit : « Madame Grisman, écoutez, écoutez comme le public vous acclame... ». Octavie n’avait bien sûr rien répondu. La gorge nouée, ne pouvant retenir ses larmes, elle avait simplement esquissé un geste d’humilité... Le directeur avait poursuivi tout en l’éloignant de quelques pas de Simon et lui avait dit à voix basse « Croyez-vous vraiment que ce talent là doit être corrompu par une proximité juive ? »Il lui avait donné ces mots du bout de la voix, d’une voix feutrée d’odeur de bile. Elle avait eu l’impression de se vider de son sang. Assommée. Incapable de la moindre réponse sensée, elle était restée là, à quelques mètres de Simon, ligotée par une multitude de bandelettes imaginaires et nauséabondes qui ne lui autorisaient plus aucun geste, qui l’immobilisaient. En mille efforts de survie, pivotant sur elle même. elle avait seulement tendu la main vers Simon n’offrant que son dos pour toute réponse au Directeur.
Celui-ci était partit, saluant doucement, là un notable local, là la femme d’un politicien élu dernièrement... C’est ce soir là, ce soir de mai 1942, qu’ils avaient décidé de s’en aller, de quitter ce monde devenu fou.
Ils n’avaient pas cherché longtemps. Déjà, de nombreux réseaux s’étaient organisés dans Paris. Simon, d’ordinaire méfiant, était poussé par Octavie. Ils n’avaient pas beaucoup de temps pour réagir. Pas beaucoup de temps avant que la folie de l’époque les prenne à son filet. Bientôt, Paris ressemblerait à une souricière, elle en était sûre. Du coup, bien que nécessaires à d’autres moments, les vérifications quant à la fiabilité des filières lui semblaient dérisoires. Il leur fallait aller vite, voilà tout. Partir au plus vite de Paris, quitter la zone occupée. S’éloigner sans plus attendre, avec les enfants. De toute façon, la complexité de cette époque résidait plus dans les difficultés qu’apportait l’obligation de choisir où mettre sa confiance que dans le fait de prendre des décisions. C’était clair, il fallait fuir. Tout le monde pouvait les dénoncer et en même temps ils devaient faire confiance à des personnes inconnues, clandestines de surcroît, pour trouver le moyen de partir. En quelques semaines ils avaient trouvé. Ils avaient trouvé et aussi versé beaucoup d’acomptes financiers, épuisant par la même occasion la presque totalité de leurs économies. Simon garda le reste de leur argent sur lui jusqu’au départ, conscient de l’importance gigantesque que prenait soudain ce pécule. Le but, c’était de rejoindre Sèvre, près de Poitiers, et là de franchir la ligne de démarcation. Avant, ils devraient laisser les enfants quelques jours dans un petit village, à proximité de cette frontière, sans eux. C’est le dernier homme que Simon avait rencontré qui l’avait informé de ce « détail » avait-il dit. Le village où les enfants devraient rester quelques jours s’appelait St Gervais les trois clochers.
Simon et Octavie prirent donc le risque de faire confiance à tous ces organisateurs, à ces inconnus. L’un pour faire voyager en camion toute la famille dans un foudre à vin, l’autre pour trouver la ferme d’accueil des enfants, le troisième pour faire en sorte que Simon et Octavie passent sans encombre la Sèvre près de Poitiers et qu’ainsi, ils puissent organiser le passage des enfants au cours des jours suivants. C’est là le seul point pour lequel Octavie avait failli renoncer. Partir de Saint Gervais les trois clochers sans les enfants, c’était insupportable. C’est Simon qui avait insisté:
 Il est impossible de faire traverser les enfants tout de suite. Les passeurs me l’ont affirmé. Mais il nous faut absolument y aller pour voir comment ça fonctionne. Je te jure que dans quelques jours, j’aurai trouvé une solution pour revenir les chercher. On ira s’installer à Toulouse...
La filière des passeurs était dissimulée par l’enseigne d’un transporteur de vin. Pour tous ceux qui voulaient partir, il fallait accepter d’être enfermé durant tout le voyage dans un foudre de bois. L’autre condition, incontournable, c’était de pouvoir s’introduire dans cette capacité par un passage extrêmement étroit. L’étroitesse de cette ouverture permettait de crédibiliser l’opération. C’est vrai qu’en regardant ces grosses barriques, on avait du mal à imaginer qu’un adulte puisse s’y glisser. Heureusement, eux étaient minces. On prépara alors tout le nécessaire : des repas légers, de l’eau dans des gourdes, et aussi des bocaux qui leur serviraient pour uriner, si besoin. Les recommandations étaient strictes. Simon devrait constamment ou presque actionner le mécanisme de ventilation qui se trouverait accrocher au trou de bonde, sur le haut, à l’intérieur. Il s’agissait d’un dispositif à hélice qui introduisait de l’air de l’extérieur et la portait en partie base. Leur présence, leur respiration aussi, qui réchaufferait inévitablement l’atmosphère permettrait à celle-ci de s’évacuer par la bonde ouverte. De toute façon, ils n’étaient pas les premiers, c’est pourquoi Octavie était confiante, au moins sur ce registre là elle ne doutait pas. En revanche, en cas d’arrêt du camion, le silence devrait être parfait.
Ils étaient donc partis, entassés à quatre dans cet ovoïde de bois, cette bulle avec pour toute ouverture une petite porte carrée de quarante centimètres de côté. Ils voyagèrent ainsi pendant cinq heures. A chaque arrêt, la tension montait. A chaque nouveau départ, ils prenaient, silencieusement, confusément, conscience d’un éloignement définitif. C’est au soir, presque à la nuit que tout s’est arrêté enfin. Les enfants s’étaient endormis. La lumière quoique déjà passablement diminuée vu l’heure et le fait que le camion soit reculé à l’abri des regards indiscrets les agressa quand même et c’est les yeux plissés qu’ils découvrirent ce nouveau lieu. Simon a d’abord passé les bocaux d’urine par la petite ouverture. Il s’est ensuite glissé à grand peine puis a salué. Il y avait quatre personnes. Les deux chauffeurs du camion et deux paysans, un homme et une femme. Le camion était reculé dans un cellier où une douzaine de foudres identiques à leur capsule étaient alignés. Les fermiers semblaient bons. De braves gens ne manquant de rien. Ils étaient tous deux ronds et rouges et Simon trouvait qu’ils se ressemblaient, comme frère et sœur. Tous sont intervenus pour attraper d’abord Olivier qui ne se réveillait décidément pas, puis Marguerite qui se mit à pleurer. Longs câlins, douceur d’un réveil d’enfant blotti dans les bras de sa mère. On attendait à l’extérieur, longtemps pour qu’enfin Octavie apparaisse. Elle se redressa assez vite puis salua en tentant de se recoiffer.
Les foudres étaient surmontés d’un plancher avec de la paille. Il y avait une échelle et Octavie comprit aussitôt que c’est là qu’ils devraient passer la nuit. Dans la pénombre, elle s’aperçut que Simon et les enfants avaient des airs de charbonniers sanguins tant ils étaient salis aux frottements des parois de gravelle. Les paysans la rassurèrent un peu. Il y avait des petits rires mêlés à l’angoisse. Il y avait l’immense doute face à la certitude d’être obligé de fuir. Plus tard, la méfiance s’apaisa peu à peu. Les camionneurs chargèrent le plateau bâché d’un nouveau foudre. Gestes puissants et précis, positionnement méticuleux des rouleaux de bois sous la charge. Articulations synchronisées des leviers et des bras, du dos et du cou, d’une jambe arque boutée, d’une épaule et du cri de gorge au bout de l’ultime effort. En quelques minutes, le camion fut prêt à repartir, avec un autre foudre identique, cette fois réellement chargé de vin. Les enfants, perchés sur leur paillasse à peine aménagée, regardaient, encore presque endormis. Octavie était montée avec eux par l’échelle de meunier noircie. Le paysan leur apporta ensuite des bols de haricots, du lait et un pichet de vin. Les camionneurs refermèrent les portes du cellier après en avoir sorti le véhicule. Ils n’avaient pas échangé un seul mot comme s’ils voulaient éviter de les considérer autrement que comme de la marchandise. Ce n’est que longtemps après que Simon les a rejoint. Il avait l’air à la fois préoccupé et tellement fatigué, tellement plongé dans ses terreurs…
Ce soir là, Octavie et Simon s’endormirent avec leurs enfants entre eux. Il y avait les bruits de la paille qu’on froisse en positionnant son sommeil. Dans une obscurité quasi absolue, c’est elle qui tendait la corde de cette nuit aveugle. Sa main glissa délicatement au front de Marguerite puis aux yeux fermés d’Olivier. Elle se laissa enfin s’appesantir du bout des doigts au souffle devenu régulier de Simon. Il lui fallait à tout prix saisir ces instants. Concevoir cette nuit comme un passage. Rester concentré sur l’essentiel. Nuits plaisir envolées. Nuits désir bientôt oubliées. Fabriquer l’histoire avec comme seule ambition de trouver un pont vers un autre monde, vers un monde plus juste. Elle irait jusqu’au bout de son amour pour son Simon, son juif « corrupteur »... Le souvenir de cette voix acide la glaçait encore. Demain, elle le savait déjà, il y aurait le premier mot qu’on prononce ailleurs. Un jour sûrement, on en reparlera. Il lui fallait maintenant dormir. Se reposer pour demain continuer. Elle tourna enfin son regard vers l’intérieur. A force d’heures à concevoir le futur, à force d’optimisme volontariste, elle s’endormit, épuisée. Un dernier mot se forma sur ses lèvres qu’évidemment personne ne pu percevoir : « Je vous aime » en murmure terrorisé. Dans son sommeil, Simon accepta encore une fois qu’Octavie s’offrit toute entière à lui.
De la lumière en grincement des portes. Des bruits métalliques chaînes de vélos, des tendeurs qui échappent, des jurons. Octavie encore allongée s’éveille en sursaut. Le fermier apparaît comme un homme tronc, juste au bout de ses pieds. Elle serre les enfants contre elle qui continuent leur nuit.
 Ca va être l’heure. Il vous faut partir avant que le jour se lève. Fernande restera avec les enfants, elle va arriver. Les vélos sont prêts. J’ai mis de quoi manger dans le panier sur le porte bagage.
En effet, la grosse fermière arrive à son tour. Elle tient à la main une laitière de fer blanc dans laquelle trempe une louche. Elle est assez petite et toute ronde. Son sarreau, bleu à carreaux, est lié à la taille de sorte qu’il s’enfonce dans ses bourrelets. Malgré la force dramatique de la situation, on se prend à sourire en la voyant. Octavie sent un rire à la fois moqueur et de compassion monter en elle. Elle se dit que le mot « saucissonné » à propos de l’habillement a parfois un sens. La paysanne monte péniblement l’échelle de meunier alors que son compagnon s’est assis, jambes pendantes, sur le rebord de la paillasse.
 Ils dorment encore ces p’tits anges. Je vais attendre qu’ils se réveillent, j’ai le temps mais c’est le jour qui n’attendra pas.
Sa voix est si haut perchée qu’elle ne peut que parler fort. Octavie et Simon en sont gênés.
Octavie est prise de vertiges. Elle fixe Simon dans les yeux malgré le chancellement de la lampe à pétrole. Tout doucement, elle attire les deux petits à elle, qui ne se réveillent toujours pas.
 Je ne peux pas, je ne peux pas, répète-t-elle en fixant Simon.
Cette scène s’étire en de longues minutes puis en pleures silencieuses. Octavie repose ses enfants à leur sommeil conquérant. En descendant l’échelle elle a l’impression qu’elle va s’évanouir. Elle a de mauvais pressentiments. Bien que pressée par les trépignements convulsifs de Simon, elle prend le temps de recouvrir mieux les deux petits qui se collent l’un à l’autre pour mieux replonger à la douceur d’un petit sourire lorsque Marguerite serre les lèvres pour avaler sa salive. En bas les explications sont brèves. Alors que Simon a déjà enfourché son vélo, qu’il met en fonction la dynamo sur celui de sa femme, penché sur son guidon, il remercie déjà les paysans... Octavie n’ose plus se retourner. Elle s’avance au vélo que Simon lui tend et attrape le guidon à deux mains. Des larmes coulent sur ses joues mais pas un bruit, pas un cri. Ce n’est que lorsqu’elle ouvre la bouche pour tenter de donner une dernière recommandation aux paysans que le vacillement de sa voix chavire. Elle se rassure en affirmant qu’elle sera de retour dans quelques jours au plus. Elle les remercie d’avance de bien s’occuper d’eux. Les deux campagnards acceptent son propos silencieux, tout en baisant les yeux comme pour fuir son regard trempé de grosses larmes. Quelques instants après l’homme redresse la tête.
 C’est moi qui vous remercie. Et puis vous avez payé aussi pour les vélos, et même pour la bouteille dans le panier... Vous n’avez rien à craindre pour les p’tits, on est bien nourris ici, c’est pas comme à la ville.
Le fermier éclate d’un rire sonore qu’il réprime aussitôt, sous le poids des regards fixes d’Octavie et de Simon.
 A bientôt, répond Simon.
A cette remarque qu’il a lancée en les fixant encore plus fort dans les yeux, les deux paysans baisent également la tête, de la même manière que quelques instants auparavant. Ils enfourchent enfin les vélos et ils partent dans la nuit.
 Simon est devant. C’est à lui que l’on a expliqué tout l’itinéraire. Il se le répète en boucle. Le plus important maintenant, c’est de ne pas se tromper. Les chemins qu’ils doivent emprunter sont sensés éviter, ou de moins diminuer les risques d’arrestation par la police. De toute façon la circulation est quasiment interdite à cette proximité de la zone libre. C’est sûr, ils le savent tous deux, ce lieux est bien plus surveillé mais aucun autre choix ne leur est offert. L’angoisse s’accentue encore à cette pensée leur rendant les muscles des jambes raides comme s’ils avaient déjà parcouru des kilomètres. Au cillement lancinant des dynamos, ils avancent nerveusement. Maintenant, ils n’ont plus froid. Octavie a nettement le sentiment que ses efforts l’éloignent définitivement de son passé, de ses enfants, de tout ce qu’elle a souhaité de la vie. Tout en fixant son regard sur le feu rouge, à l’arrière du vélo de Simon, elle fait l’effort constant qui lui permet de chasser ses intuitions négatives. Elle appuie rageusement sur les pédales et à chacun de ses mouvements elle réprime des petits cris qui lui semblent s’autoproduire tout au fond d’elle, des cris de peur mêlée de rage. Elle suit Simon. Elle est derrière. Elle le suivra jusqu’au bout, se dit-elle. L’effroi vers l’espoir. Tout en roulant, elle pense à ce qu’un ami lui a raconté voilà un mois : « Bientôt, une loi sera votée, par les Français qui interdira aux personnes de race juive d’exercer la profession de comédien... ». La seule évocation mentale du mot race la terrorise, elle qui n’a toujours considéré l’humanité que comme une espèce. La suite viendra... insensée, folle envolée de fureur administrative, de haine incompréhensible...
Maintenant ils sont seuls. Tous deux s’enfoncent dans la campagne. Le vélo de Simon a l’air de mieux fonctionner que le sien. Le point rouge du feu arrière s’éteint pourtant presque totalement au somment des faux plats. Simon a affirmé qu’ils arriveraient ce soir. De toute façon, ils ont l’habitude de faire des déplacements à bicyclette, même la nuit. Octavie se répète à chaque instant que dans ces conditions, « Vivre, ce sera bientôt survivre...».
Au premier hameau traversé, ils ont l’impression d’une manche gagnée. Quoiqu’encore dans la nuit qui s’en va, ils se regardent et ressentent en même temps cette satisfaction qui leur donne un sourire commun. Ce bref instant de contentement arrive presque à faire qu’ils profitent du moment présent mais pas tout à fait. Tout à coté de ces sourires qui émergent de l’ombre il y a les adieux murmurés à l’oreille des enfants endormis et l’avancée vers la fameuse zone libre, la zone qui leur permettra de revenir les chercher, après mais seulement après et seulement si les choses se déroulent comme prévu. Le village se termine tout à fait en même temps que la légère montée, cette montée qui les avait fait ralentir au point de pouvoir se regarder un peu.
Le jour pointe maintenant franchement. Le ciel devient clair au fond du paysage et découpe la silhouette imposante d’un château sur leur droite. La route et large est particulièrement lisse. Simon s’est remis devant. Dans la descente, il a prit de l’avance. C’est à l’entrée de ce domaine qu’il choisit de s’arrêter. Octavie l’a regardé filler depuis le sommet de la colline. Elle a cessé de pédaler et se laisse maintenant porter à lui par la pente. Il l’attend. Il a déjà posé son vélo contre le buisson et lui tend les bras le visage éclairé d’un large sourire. L’air frais s’engouffre sous sa jupe. Elle ne peut contenir un rire de plaisir. Elle retient le geste réflexe qui d’habitude lui fait rabattre les tissus aux genoux. Cette fois, elle laisse faire le vent, elle le laisse la découvrir jusqu’au haut des jambes. Elle se sent coupable mais accepte cet accès de désir incontrôlé, cette pulsion exhibitionniste qu’elle ne se connaissait pas. Le plaisir monte malgré l’angoisse toujours aussi vive. Il y a les enfants qu’elle doit retrouver dans quelques jours et le plaisir faisant appel. Il y a cette nuit cauchemar enfin terminée et cette symbolique glissade vers son amour. Il y a les mains fraîches du vent qui prolongent celles que Simon lui tend. Pour ne pas intensifier le bruit des patins sur les jantes, elle freine peu et arrive donc assez vite jusqu’à lui, qui l’attrape au vol. Il la prend dans ses bras, riant, la tête au creux de ses seins. Le vélo continue quelques mètres et se cale à une haie de buis. La jupe de flanelle est retombée sur les cuisses, puis jusqu’aux genoux. En contrebas, à l’entrée du pré qui les sépare du château, un homme appelle des chevaux. Il y en a trois. Tous convergent aussitôt vers lui. Le paysan n’a pas l’air d’avoir remarqué leur présence et rentre dans la cour en guidant le plus grand, le gris pommelé, au licol.
Simon enlace Octavie. Ses doigts sur la flanelle perçoivent déjà les frémissements incontrôlés. Ils se collent l’un à l’autre. Cela dure longtemps avant qu’Octavie passe sa main sous la chemise de Simon. Maintenant elle descend à ses fesses. Pour faciliter cet accès, elle défait la ceinture avec l’autre main. Ils n’ont pas cessé de s’embrasser. Ils rient pour respirer un peu. La brume se lève au fond du pré, au-delà des ouches. Un instant, sans rien dire, ils jettent tous deux un regard circulaire alentours puis ramassant leurs vélos, traversent la route et entrent dans le bois par un chemin d’ornières profondes. C’est Octavie qui bascule Simon sur le sol tapissé de pervenches. Elle le chevauche déjà tout en dégrafant un peu plus son pantalon qu’elle lui tire aux bas des jambes. D’un geste rapide, elle se repositionne sur lui. La jupe de flanelle vient couvrir le visage de Simon, fin de parcours d’un mouchoir qui tombe au sol, douceur dans la l’impatience. Simon s’étend encore. Il a les bras en croix, les jambes tendues. Il leur faut longtemps d’une hésitation qui les surprend tant elle s’oppose à cet accord non dit de faire l’amour ici, tout de suite, pour qu’enfin une cadence douce les envahisse. Le va et vient s’accélérant, l’image des trains à leur départ. Quel départ ? Aspirant à grandes bouffées l’air des violettes, ils se laissent repartir ensemble, ailleurs. C’est une voiture, encore loin sur la route, qui les sort de leur bulle. Octavie a maintenant enfoui sa tête sous la chemise de Simon. Malgré le bruit du moteur qui s’approche, Simon s’abandonne à la bouche d’Octavie. Ils retombent bientôt tous deux ne formant qu’un. Lorsque la voiture passe sans ralentir, ils bloquent un instant leur respiration puis elle se blottit dans les bras de son amour.
 Il faut que je retourne, dit-elle tout bas. Je ne peux pas aller plus loin.
Elle parle la joue collée à la poitrine de Simon qui lui caresse les épaules sous le pull. Elle parle doucement. Elle parle bas.
 Les paysans ont l’air un peu particulier. Je crois qu’ils sont frère et sœur, pourtant..., ils m’inspirent un doute, un trouble indistinct et persistant, j’ai peur qu’ils...
Elle s’arrête. Elle tente par cette fin de phrase en suspension de transmettre à Simon ses propres intuitions mais il ne répond pas.
 Tu pourrais y aller seul. Moi je t’attendrais avec les enfants, à la ferme. Dans quelques jours, on repartira tous les trois avec toi.
Simon s’est assis. Il lui caresse maintenant les cheveux mais pas comme les épaules juste avant, non, il lui caresse les cheveux comme à un enfant qu’on devrait consoler. Elle accepte cette position puis se couche de nouveau en posant la tête sur ses jambes.
 C’est impossible mon amour, dit-il doucement. Il nous faut absolument suivre le plan. C’est la manière la plus sûre que nous avons d’arriver de l’autre côté, en zone libre.
Il explique longtemps, doucement. D’arguments en détails précis, il arrive enfin à décider Octavie de le suivre. Elle laisse couler les larmes sur ses joues qu’elle n’essuie pas. Ils repartent. Encore cette fois, elle fait confiance au ton de sa voix, au rôle qu’il se donne mais au fond d’elle, tout au fond une autre voix proteste. Elle le suit. Elle a le regard vitré d’incertitudes animées. Elle qui est si attachée à la propreté corporelle, aux odeurs aussi ne s’essuie pas le sexe. Le sperme qui lui a coulé entre les fesses commence à devenir collant mais elle ne fait rien pour corriger cela.
Tout a changé lorsqu’ils ressortent du bois, environ une demi-heure après que la voiture est passée. Il n’y a plus de brume au fond du pré. Les ombres des peupliers sont maintenant nettes et portent loin en avant leur silhouette maigre. Ils se remettent tous deux en selle après s’être relié encore une fois d’un sourire parallèle au regard. Simon suit la voie de droite, la plus marquée des roues des charrettes. Il se récite de nouveau l’itinéraire qu’il a appris par cœur. Derrière, en mouvements un peu plus souples, Octavie le suit. La crainte fait souche mais n’écarte pas les rêveries de poésie diffuses. Il fait un peu froid. Il fait très clair maintenant. Il y a les paysages d’un autre siècle, inconnus. Il y a la fuite incertaine fichée au corps. De loin en loin, des paysans déjà aux champs. De temps en temps, des femmes avec des enfants qui n’avancent pas. Octavie les scrute tout en continuant de suivre Simon. « La guerre n’est peut-être qu’en nous » se dit-elle. Elle se souvient qu’elle a promis à sa grand-mère de ne pas mourir avant elle. Elle pense à ses petits déjà loin, derrière elle. Parfois, elle roule en fixant le sol. Les yeux à terre, elle se laisse porter à son destin. Les trous, sur la route, lui infligent des secousses si répétitives qu’elle cesse finalement de résister. Les vibrations lui envahissent les bras, et les seins, et les joues et aussi le cerveau. Elle se laisse emporter. A chaque croisement, ils savent qu’ils peuvent être arrêtés. Simon sait qu’il est seul à être juif, qu’il est seul à être considéré d’une autre « race ». Mais il redoute encore plus le sens de l’engagement qui anime le cœur d’Octavie « S’ils se font prendre, la peur de ne plus pouvoir protéger les enfants la fera-t-elle basculer vers l’abandon... » Il sait que l’engagement prononcé par Octavie lorsqu’ils se sont mariés est définitif. Il sait que rien ne la fera changer, pas même l’instinct qui la pousse à protéger les enfants. Elle est devenue une Grisman, Octavie Grisman, pour le meilleur et pour le pire. Il se remémore à la fois la première nuit qu’ils ont passé ensemble et ses propos de feutre dans la pénombre des oreillers. « Tu seras désormais mon seul refuge. Nous abandonnons là nos propres cultures pour nous inventer la nôtre. Elle est déjà faite d’engagements, de promesses indicibles. On ne se compromettra pas dans cette osmose éternelle, on s’y sublimera... ». Simon est une fois de plus terrorisé. Il l’entend encore lui dire ces mots là, il se souvient du voile accentué que prend sa voix lorsqu’elle parle tout bas. Il n’oppose à son désarroi que quelques pensées troubles, quelques images douces et sensuelles, les seules qu’ils ont la force de produire en lui l’énergie nécessaire pour qu’il reste en vie lui semble-t-il.
A chaque rétrécissement que forment les murs des fermes fortifiées, il accélère, laissant Octavie un peu en arrière. A chaque lieu désert, il l’attend, culpabilise de s’être encore une fois laissé emporter par sa peur, cette peur panique qui lui fait toujours perdre le contrôle. Toute la journée s’égraine de cette façon. Parfois, dans les descentes, elle parvient à sa hauteur. Ils échangent alors des sourires sans goût, des sourires encore un peu froids des doutes, des sourires d’eau de neige. « C’est tellement difficile de s‘autoriser à imaginer l’inconnu quand on a de telles intuitions». C’est ce qu’elle pense mais elle sait que Simon a confiance malgré ses peurs panique. Ils sont tous deux. Ils sont tous seuls mais ils savent que des tas d’autres personnes, dans la même situation qu’eux, ont adopté la même attitude. Ils sont à la fois seuls et font en même temps partie d’un grand mouvement. Ils savent confusément qu’il leur faut trouver refuge mais il leur est impossible de vraiment comprendre pourquoi. Tous ces chemins, tous ces arbres, tous ces cris lancés sans retenue aux chevaux renforcent la confusion de leurs pensées. Ils traversent un autre monde, à vélo, un monde étranger à leur problème, un monde qui ne leur semble pas hostile. L’imperceptible, l’indicible haine si présente dans toutes les conversations parisiennes, si palpable dans certains regards gênés de leurs relations, si claire aux changements du ton de la voix des voisins, s’évaporent. Il n’y a plus la tension d’atmosphère qui devenait si présente à chacune des rencontres d’un collègue ou d’un camarade du conservatoire, pas ici. Leur motivation de fuite ne devient plus qu’une pensée abstraite, leur exil ne semble plus justifié.
Ils ont déjà ralenti lorsqu’ils découvrent Poitiers en contrebas, qui s’étend à flanc de coteau, à l’opposé d’eux.
 « Ce lieu sera idéal pour une dernière pause ».
Simon aide Octavie à hisser sa bicyclette par-dessus la barrière de bois. Il se recule ensuite tenant les deux vélos et la regarde qui escalade. Elle a encore ce sourire d’horizon rosi qui l’a tant attiré lors de leur rencontre. Au passage de la jambe par dessus le bois gris des lichens, il ne peut s’empêcher un regard furtif à la nudité sous la jupe, lorsqu’elle saute et que la flanelle s’envole d’impudeur probablement voulue. Ils rient tous deux. Bien campée sur ses deux jambes après cette rapide enjambée, elle le fixe tout en continuant de rire. Elle lui saute au coup et l’embrasse goulument alors qu’il a les deux mains occupées à tenir les vélos. Cela dure longtemps. Enfin elle se détache de Simon. Ils se regardent encore mais ne disent rien. Ils commencent à marcher et traversent à pieds le pré jusqu’aux abris de bruyère en contrebas.
Il n’y a que deux vaches, qu’ils contournent prudemment pour entrer dans cette loge brune aux murs de paille et toit de bruyère. Ils savent qu’ils sont presque arrivés. Pour la deuxième fois, c’est Simon qui ouvre le panier. Tout à l’heure, après le dos aux pervenches, ils avaient grignoté sans presque s’en apercevoir, sans plaisir. Ils avaient mangé pour pédaler. Il y a le reste du saucisson, il y a encore presque tout le vin rouge. Le pain a encore durci mais reste acceptable et de toute façon nourrissant. Il étale le torchon sur le ballot de paille qui leur sert en même temps de banc. Octavie sait que tous ces gestes banals doivent être perçus comme des symboles. Elle enregistre chacun des mouvements du regard de Simon. Ils ne parlent pas. De temps en temps, leurs mains se frôlent. A chaque fois, leurs regards se croisent. Ils font malgré eux des gestes dont ils savent qu’ils ne peuvent percevoir le sens. Elle se dit que l’oubli et le pardon, c’est peut-être la même chose. Devront-ils oublier tout ça et revenir à Paris lorsque les choses se seront stabilisées ? Il est probable que beaucoup de rancoeurs resteront vives, pendant longtemps. Paris, est-ce que cette ville est vraiment la leur ? En tout cas, elle sait qu’elle ne se ralliera jamais à un groupe de militant, à un ensemble de personnes animées par un idéal commun. Son seul idéal à elle, c’est de toujours se rapprocher de Simon, c’est de l’aimer autant qu’une femme peut aimer. Tout ça n’a rein à voir avec un contrat, avec un engagement, ce qui la conduit vers lui, c’est uniquement sa croyance quasi religieuse en l’amour. Elle tente de trier dans sa mémoire. Retour de musiques oubliées, révolution d’odeurs enfouies mêlées à celles des vaches, un son, une voix, un sourire dans la rue... Elle essaiera de pardonner si cela permet à Simon de s’installer, serein, quelque part. Elle pardonnera si c’est nécessaire mais elle n’oubliera pas.
Ils mangent sans se presser. Ils sont en léger surplomb pourtant, au fond d’une succession de pré, une forêt fait écran. Arlequin de verts et de bruns, ce lieu leur semble protecteur. Les vaches ont repris leur conversation silencieuse. Le balancement ample de leur queue pour chasser les mouches lui évoque la danse des trapèzes au firmament des chapiteaux, quand le cirque était pour eux un prétexte de rencontre. Comme par mimétisme, tous deux prennent beaucoup de temps pour mastiquer, pour mâcher longuement et silencieusement. Une bonne heure s’étire comme ça, doucement. Elle a mis le temps en suspend. Elle a mis les pensées des enfants en suspend. Il faudrait que rien ne bouge. Ils écoutent et rien ne vient perturber ces instants qui flottent hors du monde. Ils sont sûrs d’avoir des pensées communes à ce moment là, juste avant qu’ils décident, presque sans un mot, de reprendre la route.
Il y a beaucoup de monde en arrivant dans les faubourgs de Poitiers. Octavie veille à rester près de Simon. Ils roulent côte à côte la plupart du temps. Parfois elle croise des regards, le regard des gens d’ici. Quelques un sont différents des regards Parisiens, plus calmes, plus francs. Pourquoi ? Qu’y a-t-il de différent ici ? Elle a toujours trouvé indiscret de regarder les passants aux yeux mais jamais elle n’a pu s’en empêcher vraiment. Là elle le fait encore plus mais ne perçoit rien d’habituel. Attentive, elle cherche une expression. L’expression d’une impression lui suffirait mais rien, il n’y a rien dans ces regards là qui la ramène à ce qu’elle connait. Ils continuent d’avancer doucement. Elle qui se laisse guider et Simon qui suit son plan mental appris par cœur.
Au bout d’une rue, il y a un camion vert qui recule péniblement à l’entrée d’un prieuré. Il y a un chien blanc, sale, dans le caniveau qui cherche à manger quelques restes d’un repas sans viande. La route est barrée le temps de la manœuvre. Simon et Octavie se sont arrêtés, rapprochés l’un de l’autre, elle qui a posé sa main sur celle de Simon. Ils attendent sans rien dire. Une odeur fade de soupe aux choux et de gras de porc couvre toutes ces silhouettes agitées autour de l’entrée du camion, en marche arrière, dans une cour cloîtrée. Enfin, le véhicule est avalé par le mur sur la gauche dans une sorte de montée sonore d’un soulagement collectif. Le camion disparaît lorsque de gens pressés referment la porte. Il fait place, au milieu de la rue, planté à côté d’un side-car, à un soldat allemand qui les regarde. Cet homme là a des yeux de statue. Son ombre oblique est verte sur la chaussée. Simon et Octavie ne bougent pas. La voie est dégagée mais ils ne pensent même pas à repartir. Cela dure longtemps. Autour d’eux, Octavie discerne l’ambiance d’une animation sourde. Elle croise de nouveau des regards sans émotion mais qui cette fois se dérobent. Ils sont tous deux paralysés face à l’angoisse. Ils s’interrogent enfin des yeux et constatent en même temps qu’ils avaient presque oublié que le plus grand danger était de se faire contrôler par la police militaire. Le soldat n’a pas bougé. Il a l’air ridicule avec son pantalon de cheval bouffant aux cuisses. Ses bottes sont hautes. Il semble ne pas avoir de genoux. L’interpellation en allemand n’arrive que bien après qu’ils aient vu la bouche de l’officier s’ouvrir grand. Ils sont encore tous deux à cheval sur le cadre de leur bicyclette. Le soldat s’approche. Il leur parle maintenant à voix presque basse, plus doucement. Il guide Simon sur le bord de la chaussée d’une main curieusement délicate. Surprise effrayante. Octavie cherche de l’air. Elle s’avance au bord trottoir à petits pas, toujours à califourchon sur son vélo. Solitude au milieu du mouvement. Ombres déplacées en silence qui glissent sur le goudron. Elle a l’impression qu’ils se perdent dans leur parcours programmé. Elle a l’impression de déranger. Elle a envie de s’excuser d’être là. Elle pose la main sur l’avant-bras de Simon. C’est ce contact qui la ramène à la réalité. Il tremble. Il palpite tout en fixant le soldat d’un regard absent. Il maintient son silence et le soldat questionne. Tous deux flottent dans une houle de paroles incompréhensibles. Elle est accrochée des yeux au profil de Simon. L’autre soldat est debout devant eux. La moto leur fait barrage. Frisson de dos. Envie de vomir. Sueur au creux des reins qui coule jusqu’aux fesses. L’impression de disparaître dans des sables mouvants...
Ils n’ont pas pu protester. Ils n’ont pas cherché à se dérober...
C’est d’eux-mêmes qu’ils ont été chassés, de l’intérieur. Ils perçoivent maintenant le bout de la course, la fin de la course. Il n’y a pas d’issue. Octavie regarde les soldats. Ce sont des hommes jeunes, comme elle, qui n’ont pas l’air de monstres. Est-ce leur travail ou une mission qu’ils ont acceptée ? Est-ce que ces deux hommes ont décidé de participer à la persécution des juifs, à l’exode des familles vers ailleurs, aux souffrances des séparations... ? Elle regarde maintenant le plus jeune, celui qui reste à coté du side-car. Il a les yeux bleus, le regard effrayé. L’autre tire ses gants comme pour se protéger des réponses que Simon lui fera dans un instant et qui ne le satisferont pas. Il contient ses paroles et recule légèrement comme pour prendre du champ par rapport à ceux qu’il interpelle. Simon a à peine tenté des explications. Il ne trouve rien à dire, aucune réponse précise, aucun argument convainquant. Octavie le laisse faire. Elle n’a pas non plus d’idée. La seule chose qui pourrait la faire parler à cet instant irait dans le sens d’une défense de Simon. Elle le sait terrorisé, en chute libre, ayant déjà renoncé. Elle sait qu’il a désormais perdu tous ses moyens. Elle sait qu’il ne pourra qu’observer ce qui se passera, qu’il aura honte de sa lâcheté, après, mais qu’il sera paralysé jusqu’au bout. Comme un cerf à son dernier étang, comme pour provoquer un ultime étirement du temps, Simon et Octavie ne disent rien. Les questions de plus en plus menaçantes ne les atteignent pas. Tout ce charabia ne fait pas mouvement, n’effleure pas le silence qui s’épaissit autour d’eux de minutes en minutes. Ils le créent ensemble comme leur dernier cocon.



Chapitre 2





Monsieur Martin s’est levé depuis un quart d’heure. Il marche de long en large dans la pièce. « Ils n’ont pas pu se dérober » insiste t-il à l’endroit de Ramona. « Ils n’ont pas pu ». Il reprend son récit tout en revenant à la table. Sa diversion n’a pas sorti les auditeurs de l’intrigue. Il raconte rapidement, avec un peu moins de réalisme, l’arrestation de Simon et d’Octavie. Le plus poignant est à coup sûr leur séparation. D’après Monsieur Martin, ce n’est qu’au milieu de la nuit qu’ils ont compris qu’ils avaient été vendus par les « passeurs ».
 Aucune des dépositions ou des témoignages que nous avons retrouvés ne fait cas des enfants. Il est probable qu’ils ont tous deux tenu le coup, raconte en détail l’un des assistants d’enquête. Les interrogatoires de cette époque tentaient toujours de savoir s’il y avait des enfants et surtout qui les cachait. Eux n’ont pas craqué. Ils n’ont pas dit où étaient les petits. Ils savaient que malgré quelques gestes de respect, ils ne pouvaient compter sur l’identification d’un « soldat-papa » à des juifs, sur la fibre paternelle d’un soldat nazi… Ils savaient trop qu’il est impossible de prendre le moindre risque à ce sujet. Parmi les nombreux arguments qu’avait développé Simon, lorsqu’il avait convaincu Octavie de laisser les enfants, il y avait la non évocation. Pas un mot, en aucun cas. En aucun cas, ils ne devraient en parler. Simon avait insisté pour qu’aucun signe ne soit décelable. Pas une photo, pas un souvenir. A de nombreuses lectures de rapports…d’interrogatoires, on peu constater que Simon a expliqué qu’Octavie n’était pas juive. C’est probablement sur ce sujet là qu’il pensait concentrer tout ce qui lui restait comme force, toute son énergie, tout son courage concentré. Il semble qu’il était convaincu qu’il serait le seul à être envoyé ailleurs. Il ne savait évidement ni où, ni pour quoi faire à l’époque. On peut facilement imaginer qu’il croyait qu’après son arrestation on laisserait Octavie libre, et qu’elle retournerait chercher les enfants. Il pensait donc qu’il était finalement préférable que son arrestation fût rapide. Les procès verbaux concernant les interrogatoires d’Octavie sont en revanche clairs et nets. Elle n’a fait qu’une seule déclaration : « Je m’appelle Octavie Grisman...». Durant plusieurs jours, telle une femme devenue folle sur qui tous propos glissent, elle a invariablement répondu la même chose : « je m’appelle Octavie Grisman ».
L’assistant de Monsieur Martin passe beaucoup de temps à détailler l’attitude des fugitifs. Il insiste sur la candeur, la naïveté presque des réponses. Aucune violence n’est perceptible dans ce rapport. On ne devine aucune des violences si fréquentes lors des interrogatoires. Juste de l’incompréhension et l’acceptation du destin pour les deux parties.
Il fait maintenant un peu sombre dans le grand salon des Verchaud. C’est Monsieur Martin qui prend la liberté d’allumer l’une des lampes. Jacques et Ramona n’ont pas bougé. Ils sont tous deux plongés dans le récit de l’histoire des grands-parents de leur gendre. Un autre des assistants d’enquête prend la parole à son tour. Il est jeune, légèrement maigre et dissimule mal une sorte de tic à l’œil. Cela pourrait ressembler à un clin d’œil et ses expressions de visage semblent décalées. Il fixe le papier et se lance après avoir pris une grande respiration qu’il termine en soupire de résignation.
 Nous n’avons, bien entendu, que peu de renseignements sur la période qui suit. Tout au plus des notes administratives, des registres, des listes. Monsieur et Madame Grisman ont subi le même sort que tant d’autres déportés. Ils ont été séparés le soir même de leur arrestation et c’est sans savoir où était l’autre qu’ils ont subi les interrogatoires. Puis ont été transportés en wagon à bestiaux jusqu’en Allemagne. Ils ne se sont peut être jamais revu, pourtant il n’est pas possible de l’affirmer. En effet, en rase campagne, au nord de Metz, le train qui transportait Monsieur Grisman est tombé en panne. L’escale forcée a durée presque quarante huit heures. Je vous épargne le récit des témoignages déposés par les villageois. Sans autorisation d’approcher ce train gardé par de nombreux soldats, des gens ont pourtant réussi à porter de l’eau,… ce qui évita, à ce moment là, probablement de nombreuses morts...
Ramona et Jacques ne disent rien. Ils laissent les informations arriver à eux sans demander la moindre explication. A aucun moment, les enquêteurs n’eurent besoin de préciser que leurs sources étaient sûres, ou que d’autres étaient incertaines, ou encore qu’ils avaient mis en parallèle quelques récits historiques pouvant ressembler...
 On sait que deux trains, celui qui les emportait tous deux séparément, passèrent une nuit côte à côte dans ce fameux village lorrain. Ont-ils pu s’apercevoir ? Rien n’est moins improbable...
Dans un silence qui se densifiait de plus en plus, l’assistant de Monsieur Martin envoyait ses hypothèses, et son rapport tout entier d’ailleurs, comme des pêcheurs sur un radeau de survie qui lancent leur ligne sans appât, dans l’espoir de changer le cours des choses mais sans conviction. Rien n’y faisait. Jacques et Ramona semblaient avoir sombré au récit comme aux eaux noires et glacées d’un lac. L’assistant sortit deux petites brochures dont les couvertures tâchées avaient du être bleues.
 Voici une nouvelle. Elle est rédigée sous forme de lettre, ou de testament, ou d’aveu même... Le titre en est d’ailleurs « Aveu impossible ». Nous avons toutes les chances d’être en présence d’un texte qui aurait été écrit par Simon Grisman à son retour de camp de concentration. Nous savons qu’il est revenu d’Allemagne. Octavie est probablement morte dès son arrivée à Dachau. Gazage. Simon, nous en sommes presque sûr, est revenu s’installer à Châtellerault comme professeur de violon au conservatoire où il a donné des cours pendant plus de dix ans.
Faisant silence un moment, l’assistant ouvrit l’une des deux brochures bleu-sales tout en cherchant l’approbation de son geste dans le regard de Monsieur Martin. Encouragé par son chef, il commença à tourner quelques pages avant de lire. Il connaissait visiblement bien ce texte car c’est avec précision qu’il trouva ce qu’il avait à faire entendre. Le son virgule des pages tournées du coin s’imprimait dans la pénombre du salon mais personne ne bougeait. Les regards se croisaient sans s’accrocher, sans même un instant d’hésitation. Plusieurs fois, Ramona lue de loin le titre de la nouvelle : « Aveu impossible ». Elle suivait lettre à lettre au gré des mouvements hachés. Elle avait les mains croisées sur les genoux serrés l’un à l’autre. Elle avait les pieds joints, posés bien à plat. Elle avait des chaussures sans talon aux bouts ronds. Jacques la regardait sous l’abat-jour de la lampe. Il tournait une petite sculpture de céramique dans ses mains. Il frottait nerveusement du pouce ce petit bonhomme froid, sans bras, aux rayures bleues et brunes, à l’allure déhanchée au pied droit. En lecture d’accent claqué, l’assistant se lança... :

 « Papier froissé d’encre et de regret, si souvent gommé, recommencé. J’ai la peau devenue plissée. J’ai tes yeux. J’ai ta voix. Et tu m’aimes et me comprends. J’ai ta voix, ton sourire et tes rires. Je cherche tes yeux rendus clairs, aveugles. Je marche depuis longtemps. Je regarde et ne vois pas si j’avance. Il y a ton inchavirable volonté de me prolonger encore. Je m’en souviens. Et tu t’accroches en pleures ravalées. Il y a ton cri étouffé et la clarté de lune à ton visage. Je refais encore une fois nos voyages d’hirondelles aux berceaux vides. Je marche rompu, humilié, dévasté. Je parle peu. J’écris pour survivre. Je parle trop et je m’y perds. Je parle pour t’entendre, pour te toucher aux creux des mains, au plat des reins, aux tentations dominées. Il y a l’inversion des pouvoirs, l’investissement au diable gris vert, l’irréductible demain. J’ai peut-être trahi, j’ai peut-être rêvé. Je m’abandonne momentanément, puis je disparais dissimulé derrière les horreurs partagées. Ils t’ont emporté au feu. Ils ne t’ont pas vue. Ils n’ont pas remarqué ta voix sous le voile, la lumière en bois écorcé dans tes yeux déjà noyés. J’ai le souvenir de naissances maigres, des naissances livides et ternes, de naissances sèches et mates. J’ai encore tes chemises pendues à la poignée de porte. Il y a des tissus sanglants en tas immenses. Il y a des milliers de bras nus qui s’avancent, et le ronronnement murmure à vingt mètres. Je m’accroche au grillage et je regarde. Tu es passée sans me voir, décharnée et nue, tondue et glacée. Il y a mon pantalon sur la chaise et une chaussure renversée. J’ai des odeurs de cognac aux pensées, des dérives écaillées de mica blanc, un drapeau déchiré. Je serre les mailles glacées. Vous raclez les cailloux, vous saignez au sol de vos pieds nus. Je suis visiteur. Je suis seul et voyeur. Tu ne m’entends pas. Tu ne me vois pas. Je voudrais crier mais je ne peux pas .Ils t’ont emportée au feu sans que tu résistes, sans que tu refuses. Le sang s’est bruni aux cailloux du chemin. Le chemin s’est parcheminé des lambeaux de peau séchés. J’ai vomi. J’ai eu la langue râpeuse et gonflée, les ongles bleus et la marque du grillage à jamais sur mes doigts tordus, à mes mains forgées. J’ai l’odeur des fumées de toi mélangée au brouillard. J’ai l’odeur des autres qui s’y recompose. J’ai tes yeux aveugles qui fixaient la porte noire et qui ne m’ont pas vu».

Monsieur Martin coupa la parole de son assistant :
 tout ce livre est du même acabit. L’auteur nous apparaît désespéré, rongé de remords, enfin de tristesse, résigné…
L’assistant tournait de nouveau les pages. Il semblait attiré, subjugué par le texte. Il tournait, s’arrêtait pour lire quelques mots puis tournait encore. Enfin il reprit quelques pages plus loin :
 « Mes mains caressent tes cheveux qui s’arrachent en pelotes. Mes doigts touchent ta peau mais s’y enfoncent et la déchirent Ta bouche est ouverte. Ta langue est gonflée, bleue. Tes yeux sont creux et blancs. L’un d’eux a éclaté. Il y a un trou noir et au fond une tâche de mousse ivoire qui semble bouger. Tes lèvres sont claires, en rose et camélia séchés. Tu n’existes plus en reflet. Tu n’es plus là en regard combatif et pressé. Il y a tes mains et la bague incrustée dans la chair. Il y l’ongle à peine touché, détaché, tombé. Il y a l’odeur. Il y a le froid. Il y a des enfants apeurés qui nous cherchent. Tu abandonnes ta peau livide, et ton ventre, et ton dos au ciment humide. Tu t’écoules. Tu pisses. Tu pourris sous mes doigts, sous mon poids et mes envies de toi, encore malgré le jus des plaies, et des oreilles, et du nez. Tu laisses ton cœur partir à la fermentation, aux plaintes, aux gémissements de nos petites faims qui se terminaient toujours en sourires gênés... »
Une fois de plus, l’assistant s’arrête. Il a les yeux rougis, mouillés.
 Je ne peux pas poursuivre...Excusez moi…Enfin il faut mieux que vous lisiez vous même. Nous allons vous laisser les deux nouvelles. Vous découvrirez vous même. La maison d’édition n’a aucune archive concernant cette nouvelle. Il semble que ce soit Simon, enfin l’auteur en tout cas, qui ait tout organisé pour faire en sorte de rester anonyme. Cette nouvelle n’a d’ailleurs pas marché du tout, il n’y a que très peu d’exemplaires et qui n’ont pas été vendus, enfin presque pas.
Tout en tentant de justifier cette interruption involontaire, il manipulait nerveusement les pages. Il reprit la lecture un peu plus loin, essayant visiblement de vaincre son émotion. Un peu plus en avant dans le petit livre :
 « Je me souviens de mes pensées noires, parallèles aux tiennes, quand elles courraient sur nos lèvres et que je les maquillais d’un sourire. Je me souviens t’avoir poussée à me suivre. Je me souviens t’avoir trompée, en fait, puisque au fond je ne croyais pas qu’il nous serait possible de revenir chercher les enfants. Il y avait des enfants. Il y avait nos deux enfants. J’ai marché vers eux. Je me suis rapproché d’eux. Je suis arrêté au conservatoire comme au semoir des notes, tout près d’eux, arrêté à souffrir en cauchemar d’un point final toujours recommencé. N’avais-je pas envi de me voir souffrir de ta mort ? Je suis innocent, peut-être. Je suis bercé au hasard, coincé au destin. Je cherche l’erreur. Je repasse en boucle nos dernières heures et je cherche le courage d’avouer ta disparition. Je veux commettre cet aveu sachant que cet acte est passible de la peine de mort. Tu deviens liquide. Moi, je suis fer tranchant rouillé, la faux en courbure de crâne, en cerveau rabougri, fossilisé en cailloux rougis. J’égraine des sons alentours. Je sème des notes en chemin. Je suis redevenu musicien mais je suis un musicien sourd aux émotions. Je recommence à écrire mais je ne parle jamais de toi, ni d’eux, ni d’hier. On ne me connaît pas. On ne me pose pas de question. On ne me demande rien. Chaque matin, je cherche à me rappeler mes rêves mais aucun souvenir. Je ne rêve plus jamais. Il y a l’écorce craquelée, la mort soulagée, un chien qui passe et qui s’arrête. Il trempe le museau au caniveau. Je crois m’évanouir. J’ouvre de nouveau les yeux et constate que je suis là, en vie, en bonne santé. J’ai rencontré plus de morts que de vivants. Je n’ai plus de candides promesses aux lèvres, plus d’avenir à construire, plus de tendresse aux bouts des doigts. Il ne me reste qu’une multitude de notes en pluie d’excuses, en avalanche de remords. J’ai arraché tout seul ma dernière dent. Je n’ai pas souffert. Je me suis appliqué à être absent. J’ai enlevé ma dernière dent comme j’avais enlevé la première fois ta culotte. Ma dent était moins bien ajustée que ta culotte. Je suis peut-être vieux enfin. Je me souviens qu’au bout de dix jours, tes dents se déchaussaient. Tes lèvres s’y étaient collées en pétales de roses séchées, vides, plates, froissées ».
La lecture s’interrompt enfin alors que le texte repart à nouveau à l’insoutenable, à l’impudeur de la réalité. Monsieur Martin intervient et propose que la suite de ce rapport soit exposée le lendemain. Jacques et Ramona acceptent, l’air fatigué. Chacun se lève et, dans une indéfinissable lenteur, ils remplacent tous les mots par des gestes de délicatesse, d’attention à l’autre.
C’est Jacques qui a reconduit tout le monde. Se confondant en remerciements presque silencieux, il prenait des airs de domestique. Ramona avait de nouveau vêtu son attitude de glace. Elle sortit de son écoute stoïque mais à aucun moment, elle ne croisa Jacques, ni du regard, ni de la voix. Elle prit l’une des deux brochures bleues et disparue dans l’escalier. Elle s’installa dans le fauteuil voltaire, face à la fenêtre, dans sa chambre. Elle retira ses chaussures tout en commençant à lire. Elle avait des lunettes dorées. Elle replia une jambe sous ses fesses et remonta sa robe en haut des cuisses. Elle ne laissa rien paraître de ses sentiments lorsqu’elle entendit Jacques qui refermait la porte de la chambre voisine. Simplement, elle se leva, alla jusqu’à la porte qui communiquait à leurs deux chambres, ferma à clé et se réinstalla dans son fauteuil. Elle avait commencé à lire en ouvrant le livre au deux tiers environ :
« J’ai arrêté mon travail. Je vais rester dans ma maison. Je vais arrêter. Je vais me dissoudre en ce lieu. Je n’aime plus, pourtant j’éprouve un certain plaisir à vivre là. J’ai presque atteint l’autarcie. J’ai des volailles et des lapins. J’ai un jardin et il n’y a presque plus de chemin pour venir jusqu’à moi. J’ai vendu la voiture. J’ai du papier. J’ai des crayons et des couteaux... Je me fonds au rythme du jour et des nuits. J’égorge mes volailles accrochées à la paroi de roche, je les pends à la ficelle de l’entrée de cave. Je les saigne là... Plus l’ombre d’une douleur mentale à leur agonie, plus un geste de compassion. J’écorche, je plume, je vide. Les odeurs chaudes de merde, et de tripes, et des cœurs encore palpitant, vibrants ne m’émeuvent plus, ne m’atteignent pas...».
Ramona imaginait en lisant. Elle lut longtemps. Ce n’est qu’après avoir terminé qu’elle se leva, dégrafa sa robe qu’elle laissa glisser à ses pieds et s’allongea sur son lit. Ce soir là, il était très tard, elle s’endormit aussitôt.

Comme convenu, c’est à dix heures que Monsieur Martin arriva chez les Verchaud. Rose, la bonne, leur offrit le café dans le même salon. Tous reprirent la même place que la veille. Le seul changement, et non des moindres, était la présence de Fiona. Alors que tous les autres portaient encore la gravité des récits de la veille, elle était rayonnante, tout en sourire d’été. Fiona était une jeune femme de trente cinq ans. Elle était grande, fine et ce qui intriguait le plus à son contact, c’était la dimension de ses mains. Elles étaient longues et étroites, la peau en était fine avec une pigmentation beaucoup plus intense sur le dessus. Elle portait un ensemble bleu ciel dont le pantalon sans braguette accentuait la platitude de son ventre. Elle parlait fort et d’une voix gaie. Elle s’adressait à tous sans prendre la mesure de l’émotion de la veille encore si présente, si pesante dans le salon. C’est Monsieur Martin qui commença cette fois. Il résuma rapidement ses propos de la veille puis lut sans commentaire libre afin d’éviter, autant que faire se peut, que tout le monde fut de nouveau submergé d’émotion.
 D’après nos conclusions, Monsieur Grisman est donc revenu seul de Dachau. Il s’est installé à Châtellerault, c’est à dire à proximité de la ferme où ils avaient laissé les enfants, mais curieusement, il semble qu’il ne se soit pas manifesté auprès de cette ferme. Pourquoi ? On peut tout imaginer, mais à en croire le contenu des brochures..., il portait la disparition d’Octavie comme un crime qu’il aurait commit. Retrouver les enfants, c’était leur « avouer » ce crime…
Monsieur Martin sombrait de nouveau dans la gravité.
 Ce qui a été facile à enquêter, c’est le parcours des enfants.
Jacques et Ramona levèrent les yeux en même temps tous deux vers Monsieur Martin.
 Un fait divers, un fait divers affolant, dit-il en étalant devant lui des photocopies d’articles de journaux. Et bien heureusement si j’ose dire, qu’Octavie a poursuivi sa route avec Simon car si, comme elle le voulait, elle était revenue à la ferme, elle aurait découvert l’horreur... Probablement juste après leur départ à vélo, les deux paysans ont emporté les enfants chez le curé où ils les ont abandonnés. C’est à leur retour, dans le cellier à vin qu’ils ont été assassinés à coup de merlin. Il s’agit d’un outil ressemblant à un gros marteau, saillant sur l’une de ses faces et qui sert habituellement à fendre des bûches. L’enquête de l’époque a conclu à la culpabilité des camionneurs qui auraient commis ce meurtre pour l’argent...On peut imaginer que si les enfants avaient été là au moment du crime… Ces paysans, effectivement frère et sœur, avaient probablement accumulé un bon magot en servant d’intermédiaire aux passeurs. Toutefois, s’ils réclamaient de l’argent pour héberger les enfants, ils les abandonnaient aussi vite, à l’orphelinat le plus proche.
L’orphelinat était tenu par des curés. Ceux là acceptaient sans peine de recueillir tous ces petits juifs, et de les convertir au catholicisme... Les deux enfants, Olivier et Marguerite se sont donc retrouvés en institution. On aurait tout simplement pu penser que les prêtres les cachaient pour la durée de cette période trouble. En fait, le baptême semblait alors la seule solution. La non circoncision d’Olivier était-elle due au fait qu’Octavie n’était pas juive ou à l’athéisme réel des parents... ? Toujours est-il qu’il était facile de christianiser ces enfants là. Ils sont donc passés de château en manoir, toujours tenus par des prêtres et ils ont suivi le cursus normal de tous les orphelins de l’époque. Une particularité toutefois. Olivier et Marguerite sont toujours restés ensemble, enfin dans la même institution. Il s’agissait toujours de lieux particuliers. De grands châteaux où l’on dispensait à la fois les valeurs catholiques et un apprentissage rigoureux de la discipline. Ils ne se sont donc jamais perdus de vue. A eux deux, ils étaient une famille toute entière. Elle a reçu une éducation très classique pour cette époque là et conforme à ce qu’on apprenait aux orphelins. Apprentissage de la cuisine, de la lingerie, de la bonne tenue d’une maison en quelque sorte ainsi que la couture qu’elle a ensuite choisi d’exercer de façon professionnelle. Lui est devenu menuisier. Abandonnés bien sûr assez tôt à la vie active et professionnelle, ils sont restés dans la région, à Sainte Maure de Touraine. Olivier n’était pas d’une constitution robuste. Il était très maigre. Il avait une poitrine plate, de sorte qu’il donnait l’apparence d’une légèreté rigide. Il regardait souvent derrière lui. Il avait le regard constamment en mouvement, le teint pâle de ceux qui savent dès l’enfance qu’ils vont mourir. C’est le sentiment d’éternité qu’ont les enfants qui rend beau. Certains adultes en gardent longtemps une part… Olivier est toujours resté adolescent effrayé. Il est mort d’une tuberculose à vingt quatre ans. Cérémonie sans panache, aussitôt oublié de tous, sauf de sa sœur Marguerite, devenue seule au monde. Marguerite, elle aussi, était assez maigre mais au contraire de son frère, elle était musclée. Ce n’était pas de nature à la rendre jolie pour l’époque. Il aurait été plus avantageux pour elle qu’elle fut ronde et blanche... La mode était alors aux gélatines neigeuses, sans taches de rousseur. Marguerite s’était laissé forger au joug des religieuses. Il lui semblait inconvenant à la fois de se plaindre et de se questionner. Elle le fit pourtant longtemps vers l’adolescence, lorsqu’avec ses camarades elle prit conscience qu’ailleurs, dehors, de l’autre côté des murs de l’orphelinat, des enfants vivaient avec leurs parents. Bien sûr, elle était d’accord avec les réponses invariablement répétées : « Nous sommes une famille. Dieu a voulu que notre vie soit celle-ci... ». Elle avait cessé de chercher vers seize ans. Elle avait accepté. Bientôt, elle ne chercha plus et se consacra à « faire pour les autres ». C’était sa manière de se faire apprécier, enfin d’accepter sa vie en tous cas. Avec ses angles saillants, son regard vif, sa peau mate et ses articulations puissantes, cette jeune femme n’était pas faite pour tourner la tête des jeunes hommes. Marguerite s’était doucement faite à cette idée et n’avait donc aucune ambition amoureuse. Elle accepta tout naturellement, les avances d’Edgar Luce, ce clerc de notaire timide et plus âgé de douze ans, dont la mère avait prit l’habitude de faire confectionner ses vêtements par la jeune femme. De toute façon, elle était amoureuse d’un mort, son frère. Il est probable que dès les premières avances de Monsieur Luce, elle pensa aux enfants qu’elle aurait. Son rêve se réalisa à peine un an après leur mariage. Elle mit au monde un ravissant petit bambin qu’elle nomma tout naturellement, Olivier. Monsieur Luce trouva ce prénom joli et fit semblant de ne pas faire de rapprochement automatique avec son beau-frère décédé si jeune et dont elle parlait parfois avec tant de véhémence. Ce jeune Olivier est aujourd’hui votre gendre Monsieur et Madame Verchaud.
Cette formule, envoyée avec un zeste d’invitation au rire, ne fit pas broncher Fiona. Elle n’avait pas bougé depuis le début du récit de Monsieur Martin. Cette farandole descriptive de sa belle-mère la laissait perplexe. On aurait pu surprendre un regard complice entre Ramona et sa fille mais chacun s’organisait déjà pour prendre congé des autres. Les informations demandaient naturellement un peu de temps pour être assimilées. Comme de coutume c’est Jacques qui régla tout avec M. Martin avant de raccompagner toute l’équipe jusque dans la cour.





Chapitre 3





Ce n’est que le lendemain, vers onze heures, que Ramona et Fiona se retrouvèrent. A en juger par l’apparente impatience de Ramona, c’est elle qui avait du convoquer sa fille pour une conversation au parc. A chaque problème elle procédait de la même manière. Elle convoquait sa fille ainée et lui présentait les choses en marchant dans les allées du parc. Fiona en avait l’habitude. La famille Verchaud était de type matriarcal. C’est Ramona qui trônait sur chacune des décisions importantes mais aucune d’elles se prenaient sans que Ramona ait recueilli l’avis de Fiona sur le sujet.
En arrivant, Fiona était rayonnante. C’est avec une habitude évidente qu’elle déposa son imperméable dans l’entrée de la maison familiale. Elle était vêtue d’un jean et d’un pull de soie trop grand qu’elle remontait constamment aux épaules. En quelques enjambées slalomées, elle traversa le salon pour rejoindre sa mère qui l’attendait sur la terrasse arrière de la maison, face au parc. Ramona tendit la joue où Fiona déposa un bisou au son sec. Elles descendirent ensemble l’escalier et ensemble, alors que Fiona s’accrochait déjà au bras de sa mère, elles s’engagèrent à pas lents sur l’allée de gravillons ratissés. Ramona ne regardait pas sa fille. Elle parlait sur un ton monocorde. Elle semblait ajuster le débit du discours à sa marche. Elles parlèrent ainsi durant plusieurs heures. La plupart du temps, c’est Ramona qui parlait. Elles s’arrêtèrent aussi au long du kiosque, assises sur un des bancs de pierre. Pour la première fois, Ramona s’ouvrait le cœur :
 Te souviens-tu quand et surtout comment tu as rencontré Olivier ?
Fiona fut surprise mais ne répondit pas, sentant bien que sa mère allait s’engager en révélations.
 Il n’y a pas bien longtemps que j’ai compris le mal qui ronge votre couple. Ton frère et ta sœur ne peuvent pas être confrontés aux mêmes situations.
Les silences de ponctuation donnaient déjà un relief aux mots.
 Olivier, ce cher petit Olivier, qui est maintenant devenu notre fils, ne pourra jamais s’imaginer ce qui le perturbe. Bien sûr, la différence de vos milieux sociaux respectifs... mais en fait...cette enquête que nous avons faite pour aider Olivier à connaître ses origines, me pousse à t’expliquer.
Fiona laissait sa mère s’avancer. Elle lui permettait de positionner le début de cette conversation à sa convenance. Elle sentait déjà que des secrets seraient mis à jour. Ramona s’offrait aux douleurs des cicatrices réouvertes, aux blessures anciennes qu’on creuse.
 Je ne me souviens pas quand j’ai connu Jacques. Petits déjà, en Suisse, nous étions presque toujours ensemble. Nos parents étaient amis. Ils travaillaient pour la même compagnie internationale d’assurance. Je crois qu’il a toujours été amoureux de moi...
Elle laissa quelques mesures de silence au rythme des pas gravillonnés.
 Il m’a toujours suivi... Je ne sais pas non plus s’il était vraiment intéressé par le métier de prof. En tout cas, lorsque j’ai obtenu mon poste de prof de lettres à Tours, juste après mon agrégation, il a postulé pour être professeur de musique à Saint Cyr, tout près de moi. L’ambivalence de mes sentiments est toujours restée... Oh, bien sûr, lorsque papa est mort et que maman s’est rapprochée de moi en venant vivre à Tours, il a fait naturellement partie de notre environnement. C’est avec lui que j’ai tout découvert.
Elle fit de nouveau silence un instant.
 Je n’ai peut-être pas pris le temps de faire attention à lui mais c’est lui que j’ai utilisé comme première expérience en tout, … en tout.
Le visage de Ramona alternait les clairs et les sombres du front au regard. Parole automatique de penser tout haut. Sans réserve, sans pudeur.
« Inhabituel. Absolument inhabituel », se dit Fiona.
Ramona se soumettait à l’obligation de se répandre. Elle acceptait que son maintien trahisse. Pour la première fois peut-être, elle parlait sans qu’une stratégie soit servie, sans qu’un but soit vraiment recherché, sans cette manière glacée qu’elle avait de regarder les gens.
 Au contraire des apparences, je n’ai fait qu’accumuler des fragments informes de mon existence. J’ai connu un autre homme avant Jacques. Il est encore présent. Il est encore beau. Parfois les traits du visage s’atténuent, parfois il ne reste que la globalité de ses mouvements. C’est difficile de sombrer aux flots des sentiments, mais il est impossible de s’y soustraire. J’ai renoncé. J’ai eu peur alors j’ai construit simple. J’ai cru faire disparaître les fondations en construisant au-dessus, autrement, mais seules les fondations subsistent après les ouragans... Et puis la musique, la musique, la musique. Au fond, je ne sais pas si Olivier te tient vraiment comme son projet de vie, ... ou si c’est la musique ... de Jacques qui l’a ébloui définitivement.
Fiona se contint. Elle savait qu’à la moindre de ses interventions, Ramona risquait de revenir à son attitude habituelle, à ses postures stratégiques. Elle encaissa donc et se concentra sur le contenu du propos de sa mère.
 Tu te souviens quand Olivier essayait en vain d’obtenir des rendez-vous avec Jacques. Il lui fallait introduire l’interview du Maître dans son mémoire de DEA. Ce pauvre petit n’aura jamais compris pourquoi Jacques ne lui a pas accordé cette rencontre.
Fiona ne pût s’empêcher :
 Moi non plus d’ailleurs maman.
Tout en fermant un instant les yeux, comme pour demander à sa fille d’attendre
 Tu vas comprendre. Je connais Jacques depuis toujours comme je te le disais, mais j’ai rencontré un autre homme. Il m’effrayait. Il me hantait aussi. Il m’obligeait, sans s’en apercevoir, à l’abandon absolu. Effrayant de délice et de vérité. Il doit encore penser, si longtemps après, que j’ai manqué cette rencontre… Il a peut-être raison… Mais il m’écrasait de sa compréhension, de sa culture. Je l’ai rencontré vraiment pourtant... Je l’ai aimé vraiment aussi et tu es arrivée, et je t’ai attendue, je t’ai désirée vraiment. Mais j’ai construit pour nous un univers plus confortable. Il y a eu Jacques, il y a eu la musique, il y a eu notre maison et puis plus tard, un peu plus tard, ton frère et ta sœur. Parfois la nuit, j’entends des cris. Ils me réveillent en sueur. Je suis originaire de ses paysages. Je suis marquée de lui au plus profond de moi. Il m’a abandonné à la liberté de le quitter, à la liberté de me construire en leurre, ailleurs. La porte qui ouvre de ma chambre à celle de Jacques est presque toujours restée close. J’ai attendu en vivant comme ça, en laissant le temps ensevelir mes désirs. Les pages des lettres qu’il m’a adressé ont jauni tant j’ai tout relu, tant j’ai tout haï, tant j’ai tout pleuré, tant j’ai si souvent essayé d’oublier mais je les ai conservées pour toi.
. Elle se tut un instant. :
 Je te les donnerai tout à l’heure.
Ramona reprit après s’être séché les yeux du dos de la main.
 Jacques n’est pas un compositeur. Il n’est en tout cas pas celui que l’on découvre en écoutant sa musique. Il est simplement cet homme que j’ai anéanti en m’associant avec lui pour vivre cette élévation apparente, cette élévation sociale d’apparence. Je crois que les secrets doivent rester secrets. Il m’arrive encore de monter au grenier et de passer des heures à regarder par la lucarne, vers le sud... on voit loin, on voit vers là-bas, vers là où tout a chaviré. Ce jour là m’a séparé du monde. Ce jour là a installé les remparts. J’évite l’ennui par l’action. J’évite l’ennui pour devenir amnésique. J’évite de penser aux bagages mais celui-ci est tellement lourd. Olivier s’est attaché à nous par et pour la musique de Jacques, par toi aussi ensuite mais à qui s’est-il attaché en fait ? C’est par incapacité de me laisser aimer que je me suis inventé mon monde. Je n’imaginais pas que ce labyrinthe déjà refermé sur moi, sur Jacques aussi, pourrait encore fonctionner et enfin se transformer en piège. Je n’imaginais pas l’existence de Marguerite, d’Olivier... Je ne pouvais pas savoir qu’il existait une Octavie...
Ramona ne séchait plus ses joues. Elle pleurait tout en parlant mais sa voix ne chavira à aucun moment. Deux heures s’écoulèrent ainsi au parc. Fiona n’interrompit pas sa mère. Elle laissa toutes ces sensations, toutes ces informations diffuses s’infiltrer en elle. Elle se demandait si sa mère rêvait, divaguait, ou lui donnait de vraies informations. Elle sentait la solitude ou quelque chose de comparable se rapprocher. Il lui semblait que Ramona la présentait à quelqu’un d’inconnu, effrayant, la poussait au dehors, l’abandonnait.
Ramona reprit.
 Au seuil de ma vie d’adulte, il m’aurait fallu du courage. Le courage du désordre, du déstructuré, de la surprise acceptée d’avance mais je n’en étais pas capable, pas encore. J’ai refusé les contacts, refusé le regard des autres quand ils s’approchaient trop. J’ai cru protéger Jacques, nous protéger tous. Maintenant, je m’aperçois que je n’ai fait que refermer le piège. J’ai un grand secret en commun avec Jacques. Nous le portons ensemble tout comme notre passé bien sûr. Nous sommes liés d’un secret que j’ai voulu indicible, un secret écaillé et des enfants, les enfants que vous êtes. J’ai souvent hésité à tout vous dire mais à chaque occasion j’ai manqué de courage. Vous dire tout risquait de vous enfermer aussi, comme moi. Et puis toi. Toi, c’est différent. Je vais te donner la lettre qui hante ma vie depuis que je l’ai reçue. J’ai hésité longtemps et puis, aujourd’hui le moment est venu. Il est là. C’est maintenant.
Ramona et Fiona revinrent vers la maison. Monter les escaliers pour accéder à la terrasse semblait plus pénible pour Ramona que d’habitude. Elles entrèrent ensemble. Ramona demanda à Fiona de l’attendre et disparut dans l’entrée en direction de sa chambre. C’est ce moment de répit que choisit Fiona pour aller dire quelques mots et faire quelques bisous à Rose, la bonne qui s’affairait comme d’habitude à la cuisine. Son frère et sa sœur étaient présents eux aussi, visiblement choyés par la vieille femme toute de douceur. De retour, Ramona évita la cuisine et appela sa fille entrevue du couloir. Elle se dirigeait de nouveau vers le parc. Elle portait une grosse enveloppe de papier kraft comme on porte un bol de lait, avec l’attention transmise au corps tout entier. En quelques pas de course, Fiona la rejoignit en direction du banc de pierre. Assises côte à côte, en silence, Ramona offrit l’enveloppe à sa fille sans la regarder, puis elle retint son mouvement comme si une main invisible s’opposait à ce qui prenait décidément des airs de cérémonie. Elle l’ouvrit et en sortit d’abord la brochure bleue.
 Tu sais ce que c’est, je t’en ai un peu parlé déjà et puis tu as bien compris avec M. Martin…, le deuxième jour.
Sortant ensuite le rapport de Monsieur Martin.
 Ça, c’est assez délicat. Tu sais, lorsque nous avons pressenti que le mal-être d’Olivier pouvait provenir du fait qu’il ne connaissait pas ses origines familiales, enfin du côté maternel, j’étais loin de penser que tout se recouperait de la sorte. Tu comprendras bientôt. Je te le répète : les secrets doivent rester secrets..., je te l’ai toujours dit mais il est bon que les choses soient comprises. Jacques et moi sommes d’accord à ce sujet, sans l’ombre d’un doute.
Elle ajustait ses mots comme jamais Fiona ne l’avait vu faire. Ses efforts pour maîtriser les chevrotements de sa voix lui donnaient un visage plus tendre, presque rêveur. Elle sortit enfin une longue lettre. Elle était signée « Jean ». Elle s’apprêtait à la lui donner mais elle retenait encore son geste. Ses yeux allaient du papier au visage de sa fille, s’emplissaient de larmes, et ses lèvres trahissaient maintenant franchement son émotion.
 J’hésite encore, tu vois. Je crois que je préfère te la lire, enfin si j’y arrive.
Tout en chaussant ses lunettes d’une seule main, Ramona tentait de maîtriser les tremblements dont les signes étaient amplifiés par la vibration des feuilles de papier, dans l’autre main. Ce n’est qu’après plusieurs jurons échappés des lèvres presque closes qu’elle se lança enfin.
La lettre racontait toute sa relation particulière avec cet homme là.



Chapitre 4



« Ramona,…Au soleil long du souvenir de vous, vous me criez encore de vivre. Je marche comme un funambule. Je suis pris dans l’inévitable courbure des conversions. Je me remémore votre dos, vos mains à vos seins, votre bouche en sourire, votre regard parfois désespéré que je n’ai jamais pu comprendre. Je marche encore vers vous que je n’atteindrai pas. Je marche vers vous que je n’ai pourtant plus le droit d’attendre ».

 Tu vois, il s’agit d’un langage qui m’est tout à fait étranger maintenant. Et bien pourtant ça n’a pas toujours était le cas. C’est bien à moi que cette lettre était adressée.
Sans rien dire, Fiona percevait nettement la monté de tension chez sa mère. Après une grande respiration, puis encore un temps d’arrêt, Ramona reprit enfin un instant revenu à son maintien de souveraine, elle envoya :
 On savait encore se tenir en ce temps là. Jean ne m’a jamais tutoyé …
Fiona sourit doucement comme pour approuver délicatement sa mère.
« Je me souviens de cette fois où nous roulions doucement vers Poitiers. Voiture somnambule. Je désespérais de trouver un lieu propice, un lieu où nous ferions un peu l’amour.»
Ramona avait buté sur l’expression : « où nous ferions un peu l’amour », pourtant elle avait insisté, s’était forcée et avait réussi. Fiona n’avait rien perdu de ce détail. Elle tenta immédiatement de transmettre cette reconnaissance là, du bout des yeux, à sa mère qui en fût rassurée.
« Au fond d’une vallée, alors que le chemin n’était plus goudronné depuis longtemps, j’avais avancé la voiture dans un sentier à peine encore visible. Nous enfonçant dans le bois, nous avions débouché sur une clairière. Une zone où la végétation semblait avoir marquer le pas. Il y avait, au fond, une petite falaise avec la ruine d’une maison sans toiture mais dont les portes et les fenêtres avaient tenu le coup, inaccessibles car envahies de ronces en buissons épais. L’endroit était une pure merveille ».
Se callant à son siège, Fiona partait au fil du récit. On ne savait plus si Ramona lisait ou si, après avoir subitement abandonné son langage au romantisme latent, elle racontait elle même l’histoire, son histoire.
« Nous avions l’impression d’arriver hors du monde, hors du temps. Il faisait très chaud et seul le bruit lancinant des insectes posait une sorte de doute sur notre escapade. Nous avions parlé des cigales qui parfois s’installent aussi dans certains lieux protégés des fortes gelées, en bord de Loire. Il y avait du mystère et de la crainte confondus. Je m’étais avancé seul jusqu’au coteau mais vous étiez restée un moment au milieu, debout, la tête basculée en arrière qui s’offrait au soleil brut. Les murs étaient d’ocre jaune aux entrées des caves. Des gerçures profondes dans la roche reliaient entre elles des taches allant du rouge sang aux orangers délicats. Tous ces bouquets rupestres se jouaient des ombres et des lumières diffusant au travers d’un épais rideau de lierre. La fraîcheur brune tranchait avec les vibrations aveuglantes, chaudes et silencieuses de cet après-midi d’été. Un bois rond et blanchi, fiché à la nervure d’angle d’une porte bleue attirait l’attention. Une ficelle de sisal blonde y était accrochée, dépenaillée, qui dansait au faible courant d’air. Rien n’avait poussé à cet endroit là. Au sol, un tapis de petites boules noires craquait sèchement sous nos pas hésitants. Nous regardions. Nous avancions sans parler. Foin humide, l’atmosphère prenait des odeurs de veillée funèbre. Il y avait un fou rire naissant juste au bord de notre émotion. Je poussai le vantail d’azur écaillé. Un frisson fit glisser la bretelle sur votre épaule que vous n’avez pas remise en place. Inquiétude et répulsion fétide à la béance sombre, nos mains se serraient l’une à l’autre, moites. Choc des changements, nous avons tous deux attendu un instant avant d’entrer. Tout était recouvert d’une épaisse couche de poudre de pierre. Photographie hyper contrastée au flot bouillonnant de lumière, les reliefs étaient soulignés au charbon. Il semblait possible de percevoir le regard de méduse. S’envoler ou être pétrifié sur place. Au sol de cette habitation troglodytique, nos traces laissaient paraître des croissants de terre cuite rouge. Il y avait une cheminée et un placard à côté, taillé à même la roche. Une petite table, une assiette, un couteau au manche de bois. Un verre ébréché était renversé, poisseux. Nous communiquions par émotions, par pressions supplémentaires des mains, par légers mouvements du corps à peine perceptibles. C’est de cette façon silencieuse que vous m’avez fait remarquer l’entrée noire d’une autre pièce sur la gauche. Indéfinissable gêne. Sentiment confus de pénétrer l’interdit, le lieu refuge, le secret des minoens. Un mythe statufié... Il y avait la peur et le désir d’avancer encore, ensemble. Me faisant soudain face, c’est vous qui m’avez enlacé en premier. Mon excitation, pourtant concentrée des préliminaires bucoliques, était jugulée, ralentie dans son évolution par cette dissolution brutale et inexpliquée de mes perceptions. Il a fallu beaucoup de temps pour que je sorte de mon vertige. J’étais presque choqué par la frénésie de vos gestes d’habitude si bien contenus. N’autorisant pas ce vertige à m’envahir, je vous avais laissé faire. Nous nous sommes alors longuement embrassé, longuement et passionnément. Nous avons pris du temps, le temps de nous sentir sombrer jusqu’à l’irrésistible désir. Mes mains ont remonté toutes seules sous votre robe légère. Presque assis sur la table, je vous ai laissé me recommencer l’amour. Il y avait des étoiles. Il y avait des comas. Il y avait des sucs et des acides bleus. Il y avait la terre qui craquait et les oiseaux qui s’envolaient. Je cherchais l’air, je buvais à vos seins. Me revenait le souvenir de la fin des bals de ma jeunesse et l’image de femmes tendres aux murmures ensommeillés. J’étais assis, presque couché sur la table. Vous me chevauchiez en gouttes de sueur, en pluie d’orage. Je me moulais à son sexe-étau, à la brûlure cerclée. J’étais seul face au ciel, seul dans vos yeux vert-noisettes, sans pesanteur. Tempo embrouillé des respirations, certitude absolu que ce moment ne devait plus s’arrêter. Je touchais vos lèvres, j’engouffrais mes doigts. Velours des tambours, je m’attardais à votre ventre tectonique et brûlant. Je buvais à votre bouche, à vos yeux, à vos cuisses. Je n’entendais plus. Je ne voyais plus. Seule la concentration d’obscurité, celle que je percevais en auréole autour de vous me semblait matérielle. Il y avait des gels. Il y avait la soie. Il y avait enfin votre corps lourd et désarticulé sur le mien. Nous sommes restés longtemps comme ça, inertes, attendant que le monde nous revienne .
Pour la première fois, pour cette unique fois vous vous êtes laissé inonder de moi en votre intérieur le plus profond. Sans nous quitter des yeux, rivés l’un à l’autre du regard, nous avons tous deux allumé une cigarette. Nous étions maintenant debout, à peine remis, percevant en silence qu’un point de non-retour venait d’être franchi. Pantalon encore ouvert, sexe mou et brillant, torse nu au tatouage ruisselant, c’est en souriant que nous nous sommes caressé la joue. Votre robe était chiffonnée sur la table, sur le verre et l’assiette. Soutien-gorge en collier bretelles, vous avez croisé les bras en tirant de grosses bouffées que vous rejetiez en penchant la tête en arrière. Impudeur des anges, nous nous laissions glisser doucement à notre présent. Vous m’avez encore embrassé à petites becquées. Je vous ai encore mordillé, là les seins en murmures pointillés, là l’épaule en baisers lapés. C’est vous qui la première avez jeté votre cigarette dans la cheminée endormie. Je vous observais qui commenciez l’inspection des lieux. C’est en reculant en peu, en cherchant à imprimer mieux ces images là en moi, que j’ai heurté le coffre de bois, celui même qui à notre arrivée était posé sur la table, à droite, tout au bout. Au son du choc, vous vous êtes retournée vers moi. C’est ensemble, en un instant, que nous nous sommes remémoré le moment où, dans notre apesanteur, je l’avais poussé du dos, poussé jusqu’à ce qu’il tombe et se brise dans un craquement sec d’allumette. Perception commune. Réapparition immédiate d’une extase. Vous avez ri en me sautant au cou. L’eau portée à votre sourire d’une langue alerte vous donnait des airs de feu d’artifice, des reflets aux yeux. Le coffre s’était fracturé en tombant à tel point qu’au travers de ses parois disjointes apparaissaient des rouleaux de papier, une multitude de rouleaux de papier. Un moment arrêtés dans notre élan nous avons en même temps repris conscience que ce lieu appartenait à quelqu’un. Nous nous sommes baissés ensemble, encore presque nus, et du bout des doigts nous avons commencé à extraire les papiers aux secrets endormis. C’est moi qui le premier a détaché la ficelle pour ouvrir l’un des rouleaux. Il s’agissait d’une partition qui nous est apparue à peine lisible. Elle était écrite à la main, légère au crayon de papier, à la mine d’argent peut-être. Le papier était fin et fragile, cassant comme du buvard humide. Nous avons observé longtemps à l’aide de mon briquet, tentant de déchiffrer les annotations griffonnées dans les marges. C’est vous qui êtes sortie la première de cette mélodie silencieuse. C’est vous qui m’avez chantonné quelques lignes puisque je ne sais pas lire la musique. Vous relevant, vous avez réajusté votre soutien-gorge. Au claquement fouetté de votre robe que vous défroissiez d’un geste ample et vif, j’avais levé la tête vers vous. Coulée lente du tissu en cascade sur votre peau nue, je me souviens que j’avais eu du mal à dissimuler mon désir renouvelé. Votre sourire coquin était toujours le même dans ces moments là. Je m’étais relevé aussi. J’ai profité du geste atavique qui portait mes mains à mon sexe pour ragrafer mon pantalon. Vous êtes encore venue m’enlacer, m’embrasser. Vous pétrissiez mes fesses au travers du tissu en émettant des petits grognements. Vous avez posé votre joue à l’endroit de mon cœur. Nous repartions encore.
De nouveau, l’habitation troglodytique transmettait son humidité au dos, ses odeurs de moisissure en frissons. C’est moi qui me suis baissé de nouveau pour continuer l’inspection des rouleaux. Un moment plus tard, alors que j’étais de nouveau plongé dans la consultation des rouleaux de papier, vous vous êtes mise à m’observer tout en surveillant l’extérieur. Vous alliez et veniez, du dehors à mon côté, l’air de moins en moins tranquille. De temps en temps, vous vous arrêtiez à moi et me passiez une main souple dans les cheveux. Curieux, poussés par une sorte d’instinct voyeur, coupables mais excités par cette transgression des interdits, nous lisions un instant ensemble, moi sans comprendre, puis vous recommenciez votre va et vient. Tout en faisant le guet, vous avez reprit la fouille systématique. Vous avez éclaté d’un rire sonore en découvrant l’empreinte précise de mes fesses dans la poussière de la table. Ce genre de rires nous arrivaient assez souvent. Il nous suffisait de déceler un détail qui nous ramène à l’un ou l’autre des moments marquant pour que nous constations combien nos perceptions étaient communes. C’est ça qui nous faisait nous dire que nous nous aimions vraiment. Un instant arrêtée, fixant l’entrée sombre de la pièce voisine, vous m’avez appelé à la rescousse.
 Vous venez... Il fait trop noir...
J’ai encore lu un moment avant de vous venir en soutien, puis, ensemble, comme lorsque nous étions entrés, nous avons affronté l’obscurité ensemble ».
Ramona s’arrêta un instant. Il lui fallait reprendre son souffle. Posant une autre feuille de la lettre sur le banc, juste à côté d’elle, elle recommença la lecture. Elle gardait la main posée bien à plat sur le papier qu’elle avait retourné, face à la pierre. Elle reprit la lecture.
« J’avais déjà un problème visuel, une lenteur excessive d’accommodation. C’est probablement pour cette raison que c’est vous qui avez poussé la première ce grand cri, ce hurlement étouffé et terrorisé. Au sol, juste à nos pieds, un squelette humain gisait. Il était habillé, recouvert de poussière de pierre comme tout le reste de la pièce. A côté, le lit ressemblait au socle des gisants de Fontevrault. Conjugaison d’acuité visuelle et mentale, émulation de nos peurs grandissantes, nous étions pétrifiés. Votre cri s’était arrêté dans une sorte d’étranglement. Moi, je ne pouvais ni émettre un son, ni faire un geste. Il a fallu longtemps avant que nous commencions à reculer, doucement.
A la lumière crue du dehors, vous étiez livide. Je vous soutenais craignant l’évanouissement. Une nausée grandissante me faisait un peu honte. Il me semblait que le monde venait de basculer. Il y avait vos rires d’avant. Il y avait votre dos sommeil et mes images de rêves. Il y avait mon désarroi. J’étais planté à votre côté au milieu de nul part. J’avais froid et peur que nous mourrions immédiatement. Il y avait cette certitude d’un rêve qui tourne au cauchemar et vos lèvres blanchies. Il y avait le cadavre. Je me souviens combien j’étais surpris, dans un tel moment de terreur, de n’avoir comme image que votre main, lorsqu’elle parvenait au galbe ambré de votre sein. Il y avait la mort au bout de notre enfance, l’effondrement du ciel. Il y avait l’amour et le goût du sang dans la bouche. Il y avait notre radeau esseulé. Projets, promesses, envolés. Il n’y avait pas un seul nuage. Les grillons continuaient leur concert bourdonné. Nous avions froid au grand soleil.
Les écarts de perception entre nous deux s’affichèrent en un instant. Le rythme s’accéléra. D’un coup, notre sang s’était figé. Redescendre à la voiture. Partir. Sortir du cauchemar. Nos pas mécaniques évitaient tout seuls le mordant des gréseaux, le coupant des fougères. Plus loin, dans la voiture, c’est vous qui avez imposé une stratégie : Ne rien dire. Ne plus en parler. Rien n’avait été découvert, d’ailleurs, nous n’en reparlerions plus jamais m’avez-vous asséné... J’ai encore le souvenir très net de votre regard oblique. Confirmation de ma faiblesse mise en œuvre à la moindre difficulté. Notre bulle d’après amour n’arrivait plus à se former. L’inattendu. L’inadapté au contexte surgissait. Dans cette habitude d’inhabituel, dans cette relation d’amants incivilisés, c’est vous qui posiez les repères. Cette fois, pour la première fois depuis notre rencontre, la maîtrise vous semblait inaccessible. Excès d’autorité enfouie, tout venait de chavirer. Ce soir là, vous avez refusé de venir dormir chez moi. Vous n’avez presque pas parlé durant tout le voyage retour et c’est finalement chez votre mère, comme plusieurs mois avant, que j’ai dû vous laisser. Je n’ai pas discuté. Bien que surpris, un peu déçu aussi, j’ai accepté. Je suis donc reparti seul jusqu’à ma maison où pourtant depuis quelques temps vous aviez commencé à laisser quelques-unes de vos affaires. Je me suis étendu tout habillé sur mon lit en arrivant. Durant des heures, j’ai essayé de sortir de ce mauvais rêve. Allongé, les yeux rivés au plafond, j’ai essayé de chasser l’image du cadavre de ma tête. Doucement, tout doucement, cette obsession a glissé vers une autre ».
Encore une page que Ramona venait de poser. Elle se frotta le visage des deux mains et termina à l’endroit des migraines qu’elle avait fréquentes. De nouveau elle posa sa main bien à plat sur le papier. Elle reprit la lecture d’une voix un peu plus basse, comme si la suite lui était moins facile à assumer.
« Il me fallait aller vous rejoindre. Ne pas vous laisser seule après un tel choc. Je pesais le pour et le contre. Retourner chez votre mère. Affronter cette nouvelle facette de votre personnalité, cette autorité que je découvrais et puis tous ces doutes qui m’envahissaient. J’ai probablement mis plusieurs heures à prendre la décision de vous rejoindre et ce n’est qu’au petit matin que j’ai découvert avec stupeur que la voiture japonaise bleue de votre maman avait disparue. J’ai pesté. J’ai laissé doucement remonter le doute en volutes de jalousie. J’ai hésité. J’ai hésité longtemps puis je me suis rendu au domicile de votre ex-amant. Nouvel effondrement des astres en découvrant la voiture bleue. Il y avait de la lumière au premier étage de sa maison. Fureur en pleurs. Blessure et humiliation. J’ai eu envie de vous tuer. Lorsque la lumière s’est éteinte, j’ai commencé à vous haïr. J’ai cultivé ce sentiment durant des heures mais comme d’habitude, il s’est dissout dans mes désirs de vous. De nouveau j’ai roulé en voiture, ivre de douleur et d’incompréhension. Ce n’est que le matin, entre chien et loup que je suis arrivé à la clairière de la veille après avoir changé plusieurs fois d’avis. L’émotion mêlée à la nuit finissante me procurait des sensations aussi nouvelles qu’inattendues. Il y avait la lune d’argent et un peu de vent. C’était une de ces fins de nuits où nos ombres nous sont étrangères, où l’on a constamment le sentiment d’être observé. Je n’arrivais pas à apprivoiser mon regard. En noir et blanc, ce lieu était encore plus beau. Il y avait un renard surpris mais pas effrayé. Les tilleuls dispensaient un peu plus leurs sucres volatiles et la porte bleue était refermée. Encore aujourd’hui, je me demande comment j’ai fait pour ne pas repartir en courant, terrorisé que j’étais. Un autre moi-même m’animait. Je voulais prendre les rouleaux. Rien n’avait plus d’importance. Je pense qu’à cet instant, j’aurais pu mourir pour ça. Ce n’est qu’une fois entré dans la cave que j’ai allumé mon briquet. La pièce ne ressemblait plus à celle de l’après-midi. Elle semblait plus grande, enfin plus profonde et beaucoup moins haute. J’avançais la flamme. Mon cœur s’emballait. Je n’osais plus respirer. Le bruit. L’inévitable bruit allait compromettre mes projets, j’en étais sûr.
Depuis mon enfance, je rêvais d’être créateur. Etre créateur. Etre reconnu comme créateur. Peu m’importait de créer. Etre reconnu comme compositeur me conviendrait très bien. J’avais souvent essayé de peindre, d’écrire, de sculpter, de composer aussi, mais toujours j’avais échoué. J’avais échoué à en pleurer, à m’en cacher. Cette fois, l’occasion de ma vie m’était offerte. Un instant, la flamme du briquet s’est éteinte me ramenant à la réalité. De nouveau éclairé, j’ai commencé à avancer vers la table. Le coffre avait disparu. Panique montante. Ratés du briquet. Panique grandissante que je connaissais lors de mes nuits blanches, lorsque ma mère installait autour de moi ce vide généreux qui, pensait-elle, me permettrait de créer. Je cherchais encore. Un instant, j’ai revu le squelette qui, bien réel, n’avait pas bougé. Le vent probablement fit se refermer la porte. J’avais l’impression de tomber d’une falaise. L’abîme à mes pieds. Une mer déchaînée. Je ne comprenais plus rien. Il me fallait repartir. Oublier. Retrouver ma maison, mon chien et mes plantes vertes. Il y avait l’odeur du moisi en ressortant. L’odeur acre du squelette se reformait dans ma mémoire et des gouttes de sueur à mes tempes. Secrets roulés, évaporés. Pensées griffonnées de solitude entassée disparues. Je pensais encore à vous, à vous dans les bras de votre amant, à vous pour qui peut-être ce cauchemar n’existait déjà plus. Coupable d’être revenu. Coupable surement de l’envie d’usurper.
Depuis ce jour là vous n’avez plus répondu à mes appels. Avec le temps, doucement je me suis laissé sombrer à cette douce dépression des solitudes soi-disant choisies. Bien sûr, j’ai maigri beaucoup, bien sûr j’ai tout mis en œuvre pour changer mon environnement. J’ai vendu ma maison, j’ai quitté mon entreprise après en avoir confié la direction à l’un de mes amis. J’ai voyagé. J’ai eu d’autres désirs et même parfois presque d’autres amours. J’ai mis longtemps avant de rire de mes érections matinales. Je pleure encore en voyant le carton où j’ai entassé vos quelques affaires. Ma blessure est constante, ravivée à chacune de vos apparitions télévisées, avec votre mari, ce fameux compositeur. J’aurais presque pu être à sa hauteur, enfin peut-être ».
Ramona pleurait maintenant en lisant. De temps en temps elle essuyait des larmes du revers de la main. Sa voix s’en allait de plus en plus à l’émotion. Un instant, Fiona eut envie de lui proposer de continuer la lecture mais le risque de créer une faille, d’entraver ce déversement inattendu de sincérité l’en empêcha. Elle la laissa faire. Cette lettre là était terminée. Ramona la plia en quatre et la remit dans l’enveloppe. Elle plongea la main dans la pochette de papier kraft qu’elle tenait maintenant sur ses genoux et en sortit une autre enveloppe froissée. Elle l’ouvrit, en sortit des feuilles manuscrites écrites en bleu et les donna à Fiona.
 Voilà, celle là est plus récente. Tu pourras t’apercevoir que Jean n’est plus vraiment le même après toutes ces années mais au fond c’est en le découvrant ainsi que j’ai pu accepter que nous en restions là, enfin… Tu vas découvrir son…refuge et ses mots d’aujourd’hui.
Ramona n’en pouvais visiblement plus de se répandre. Elle se leva et s’éloigna un peu laissant sa fille commencer la lecture de cette autre lettre. Comme pour obliger sa mère à terminer cet aveu salutaire, Fiona se mit à lire elle aussi à haute voix. Ramona ne bougea pas du tout pendant toute cette longue lecture. A la fin de la lettre, elle se leva et partit sans un mot en direction de la maison. Ayant déjà parcouru une dizaine de mètres, elle revint sur ses pas, tendit la main vers sa fille et s’en retourna sans rompre ce silence soudain.

Durant plus de deux heures, Fiona resta seule au parc. Elle tournait les pages. Elle s’approchait de temps en temps du lampadaire comme pour mieux déchiffrer l’écriture bleu qui parfois disparaissait en gribouillis minuscules. Elle eut de nouveau une montée trop grande d’émotion au milieu de la brochure bleue, et aussi pendant la lecture de la lettre de Jean. Elle pleura, fort, à la manière des enfants. De sa chambre, Ramona regardait au travers des persiennes depuis qu’elle avait laissé Fiona. Elle regardait sa fille partir à la rencontre de ses origines. Elle la laissa s’habituer aux complexités de son histoire. Longtemps après la dernière page, longtemps après qu’elle avait entendu ce qui était resté l’indicible depuis tant d’années, Fiona n’avait pas bougé. Elle était assise, abattue, le visage défait. Enfin, elle se leva. Elle remit les dossiers dans l’enveloppe, bien rangés, ajustés. Elle revint vers la maison et sans revoir sa mère elle s’en alla.



Chapitre 5







Les matins étaient tous les mêmes dans cette immense maison. C’est Rose qui organisait tout. C’est elle qui permettait à chacun de vivre à sa guise. C’est elle aussi qui s’entretenait avec le plombier si une fuite était survenue, qui allait vérifier les travaux du jardinier. En fait, elle était plutôt directive sous ses airs de discrète « tante de province ». Bien que personne ne lui ait jamais attribué ce rôle de majordome, on la laissait faire. Cela arrangeait tout le monde. Au fond, cette maison était devenue la sienne au fil du temps. Rose n’avait plus de famille. Elle avait quitté la sienne très tôt, à quatorze ans, pour venir travailler chez l’ancien propriétaire de cette maison. Parfois, il lui arrivait bien de repenser à la toute première fois, quand elle avait rencontré Ramona mais au fond, elle était sûre que sa situation n’était pas si mal que ça. Elle avait toujours était considérée, respectée.
C’était un après midi. Il y avait monsieur B., l’ancien propriétaire, et aussi le notaire. Ils avaient parlé longtemps au salon puis monsieur B. lui avait demandé de venir. Il s’agissait pour lui de s’assurer que Jacques et Ramona allaient pouvoir la garder lorsqu’ils récupèreraient la maison, à la fin de cette rente viagère qu’ils étaient entrain de signer. Depuis elle faisait partie du mobilier, « vendue » avec le reste… Bien sûr, elle avait toujours été libre, libre de sortir où elle voulait, libre même d’aller habiter ailleurs si elle avait voulu mais à quoi bon puisque ici on lui avait tout installé, tout mis à disposition, depuis son arrivée de Bretagne. C’est Ramona qui lui avait proposé de faire des travaux lorsqu’ils s’étaient installés et que des chambres supplémentaires avaient été aménagées dans les combles. Rose avait demandé de payer elle même la décoration qu’elle avait choisie. Jacques était d’accord mais jamais Ramona n’avait accepté que cette somme soit retirée sur son salaire. En fait, au fil du temps, Rose s’était incrustée malgré elle dans la famille et maintenant, aussi longtemps après, maintenant que les enfants étaient devenus ses « neveux », puisqu’ils l’appelaient tous Tata…et que les enfants de Fiona en faisaient autant, elle était sûre qu’aucune ambiguïté n’existait à ce propos. Evidement, quand elle repensait à ce jardinier qui venait avant Maurice, l’actuel jardinier, et qui avait exactement son âge, il lui était difficile de contenir ses larmes. Leur relation d’amitié n’avait d’ailleurs pas était cachée puisque même, Ramona les avait invité tous les deux, au baptême de Fiona. Le jeune jardinier n’avait pas accepté cette invitation alors elle avait prit des distances avec lui. Plus tard, il n’était plus venu et puis le temps avait fait le reste… Rose avait finalement trouvé naturel de passer les noëls avec tout le monde, offrant toujours des cadeaux, en recevant toujours. Elle n’était pas plus gênée de partir chaque année en vacances avec le reste de la tribu puisqu’elle y tenait encore son rôle. Sa paye même qui ne lui servait quasiment que pour acheter des cadeaux, était mise en réserve, épargnée dans une banque de bonne rentabilité. C’est Jacques qui lui avait conseillé cette démarche prudente.
 Si un jour il nous arrivait quoique ce soit, vous devez pouvoir subvenir à vos besoins.
Avec son autorisation bien sûr, c’est lui aussi qui avait réglé tous les problèmes de succession lorsqu’elle avait hérité de ses parents. C’est lui aussi qui l’avait emmené à Ploumanac’h pour l’enterrement de sa mère et qui l’avait aidé en toutes circonstances. Parfois, lorsque les vacances étaient Bretonnes, Ramona lui proposait des ballades de reconnaissance de son enfance mais les souvenirs qui lui revenaient l’amenaient plutôt à se sentir définitivement Tourangelle.
Sa personnalité aidant, elle était donc la seule personne avec qui tous communiquaient, surtout le matin, surtout au réveil. Une orange pressée pour l’une, du café serré pour l’autre, des tartines de pain grillé qui embaumaient le couloir pour un autre encore. De toute façon personne ne s’occupait de personne. C’est souvent Jacques qui apparaissait le premier mais ce matin là, alors que tous étaient partis, il n’était pas encore descendu à la cuisine. C’est après que Ramona avait quitté la maison que la Rose s’était décidée à monter jusqu’à la chambre de Jacques. Elle avait frappé plusieurs fois, d’abord doucement puis plus fort. Enfin, elle s’était autorisée à ouvrir. Il était allongé sur son lit, habillé. Il était blanc, les yeux grands ouverts, immobile. Il était mort.
Les boites de somnifères étaient soigneusement refermées, rangées sur la table de nuit, vides. Elle avait étouffé son cri. Une partie de son monde s’écroulait, là, en une seconde. Tous les gestes attentionnés que Jacques avait eut, durant des années à son endroit lui revenaient d’un coup. Elle s’était avancée et avait tendu une main qu’elle avait approchée tout près de son visage. Elle n’avait pas osé le toucher et avait redoublé de larmes incontrôlées. Elle avait cru s’évanouir mais finalement avait décroché le téléphone, celui de la table de nuit, et avait composé le numéro où elle savait pourvoir prévenir Ramona. Au club de gymnastique, une personne lui avait répondu qu’elle n’était pas encore arrivée mais percevant l’importance de cet appel avait ajouté qu’elle ne manquerait pas de lui transmettre l’information dès qu’elle serait là. En effet, Ramona avait rappelé quelques minutes plus tard...
Cette fois là encore Rose fût déconcertée par la dureté de cœur de Ramona. Pas une fissure de voix perceptible au téléphone. Pas le moindre trouble pour dire un instant de déstabilisation de l’âme, pour laisser paraître un personnage un peu plus tendre, un rôle dont le jeu vacille. Elle avait donc raccroché. Elle avait regardé Jacques, immobile à cinquante centimètres de son visage blafard. Elle n’avait pas bougé et avait attendu comme ça, seule près du cadavre.
Ramona n’arriva pas seule. Elle avait prévenu les enfants, depuis le téléphone de sa voiture, et s’en alla immédiatement se changer après être passée rapidement, dans la chambre mortuaire. Aucune réaction ne fût perceptible lorsqu’elle arriva. Elle avait le même visage de cire depuis deux jours et cette catastrophe n’y changeait rien.
C’est le service d’ordre qui fut le plus impressionnant, installé dans la maison, et puis tout autour, jusqu’aux maisons suivantes. Ce cirque dura jusqu’aux funérailles. La maison était gardée comme un coffre-fort et tout le quartier fourmillait de policiers. Il y eut la télévision, la radio, la presse écrite et bien que les stars de la musique classique soient les moins médiatisées, il n’aurait pas pu y avoir plus de monde.
La réaction des enfants était toute autre que celle de Ramona. Ils venaient de perdre leur père, de manière et pour des raisons incompréhensibles. Fiona soutenait son frère et sa sœur avec une force et un tact qui surprit tout le monde. C’est Olivier, quoiqu’il ne fût que le gendre qui était le plus atteint. Même ses propres parents n’osèrent que quelques mots de réconfort, sentant bien que tous propos resteraient bien en de ça du soutien dont il avait besoin maintenant. Seule, Fiona pouvait s’approcher de sa sourde douleur, la comprendre à défaut de la ressentir, et en tout cas exprimer quelques unes des indispensables décisions à prendre dans ces moments là.
C’est Olivier bien sûr qui prononça l’oraison funèbre. Les mots et le ton viraient au tragique de théâtre. Il y était question de l’éternel et de l’éphémère, de la créativité et de la capacité de Jacques à avoir retranscrit des émotions humaines dans la langue universelle, comme personne ne l’avait fait avant lui. On pleura. On chanta. On joua les musiques signées de Jacques. Les zooms se tournaient inlassablement vers Ramona et ses enfants, et ses petits enfants, et Rose, et le reste de la famille éloignée. Les mots ne suffisaient pas, en tout cas, pour dire là son désarroi absolu, plus loin sa peine indéfectible. Un instant, alors que des musiciens commençaient à jouer, on pu percevoir un de ces silences étonnant, qui donnent à réfléchir, qui portent à l’émotion. Le voile du mystère mit longtemps à se lever, émaillé de sourires inopportuns sur certains visages, de regards qui cherchent un modèle où calquer son expression, d’un espace blanc qui s’insinue même entre les mots du curé. Puis les rites funéraires se poursuivirent, grandiloquents, enflés des curieux et des opportunistes. Il fallut avant tout, assumer le « rang », se prêter au jeu des photographes dont beaucoup recherchaient d’abord les failles, les anecdotes éventuellement croustillantes qu’ils pourraient servir toutes chaudes à leur public. Fiona et Olivier furent exemplaires et Rose fût même très fière de « la petite » en regardant tout ça le soir à la télévision, comme s’il s’était agit d’un événement extérieur. Les deux autres petits étaient restés un peu à l’écart, encore une fois protégés de Rose. Le soir même, ils étaient partis à Biarritz, dans l’une des maisons de vacances de la famille.
Fiona ne revint que plusieurs jours plus tard. Sa mère ne l’appela pas. Son arrivée fut d’autant plus cérémoniale que Ramona était seule hormis Rose qui, dans ces moments là se faisait si discrète qu’on l’oubliait presque. Ce fut le cas puisque Fiona ne fit pas de détours vers la cuisine.
 Ca y est, les démarches sont entamées, enfin, et j’ai décidé d’éclaircir la situation. dit-elle à sa mère, d’un ton presque joyeux.
Ramona ne comprenait pas. Elle envisageait déjà que Fiona pourrait avoir envie de compliquer les choses en demandant que la vérité soit amenée en public. Le manque de Jacques s’insinuait déjà dans les moindres recoins, dans tous les petits rôles qu’il s’était naturellement attribué au fil du temps. Tout le monde, Ramona comprise, ressentait ce malaise grandissant mais bien entendu personne n’en parlait. On ne change pas des habitudes incrustées au motif d’un évènement soudain, si important soit-il. Fiona n’était pas épargnée par ce syndrome bien qu’il n’était pas question pour elle d’abandonner, de lâcher le fil qu’elle avait pu saisir depuis si peu. Elle interpela sa mère.
 Mais je n’ai pas réussi à donner le rapport à Olivier. Je ne peux vraiment plus le sortir de tout ça. Il va me falloir un peu de temps.
Elle s’assit sur la table du salon, coudes aux genoux, menton enfoncé au creux des mains comme à son habitude.
 Il est déjà en train de demander une décoration à titre posthume pour papa...
Ramona s’assit à son tour près de sa fille. Elle prit la main de Fiona dans la sienne et attendit un moment avant de dire :
 Et si Jacques la méritait vraiment cette médaille. Oh, je sais bien, elle serait décernée pour la musique… mais ne crois-tu pas que Jacques a été exemplaire malgré tout... ?
Elle pleurait maintenant en parlant, mais pas en sanglots silencieux comme le jour de l’enterrement. Cette fois, elle pleurait en parlant, laissant les mots se disloquer aux chocs des respirations incontrôlées, aux reniflas.
 J’avais prévu de parler, enfin, de tout ça avec lui... Tu te rappelles, lorsque tu es entrée en sixième, tu as découvert que tu portais le nom de Jacques, ton nom, notre nom, depuis l’âge de trois ans seulement. Elle fit un silence. Je crois que j’ai eu raison de te faire croire que c’était l’époque qui voulait ça, que beaucoup de jeunes gens ne se mariaient pas... En fait, j’ai hésité longtemps. J’ai souvent manqué mon départ pour tenter de retrouver Jean. Il t’aurait reconnu sans problème mais à chaque fois j’ai manqué de courage. Il était trop tôt, ou bien trop tard pour t’expliquer. Et puis j’ai abandonné. J’ai succombé aux demandes, non exprimées bien sûr, de Jacques. Nous avons eut ton frère et ta sœur. C’était terminé. A ce moment là, j’étais sûre que le secret de l’identité de ton père, enfin ton géniteur, resterait enfoui à jamais.
Fiona se redressa. Elle se tourna vers sa mère. D’un coup son visage avait changé d’expression. Le visage d’enfant il y a un instant encore perceptible s’était effacé.
 Comment as-tu pu me laisser tout ce temps dans le mensonge ?
Elle ne pleurait pas vraiment tant la colère l’envahissait.
 Comment as-tu pu ?
Elle trépignait sur place et ses gestes étaient de plus en plus saccadés.
 Je me souviens quand tu nous expliquais que le plus grand malheur des noirs américains venait du fait que leurs ancêtres n’avaient pas de nom ? Comment, toi, as-tu pu faire une si grossière erreur ? Te rends-tu compte qu’en fait, je n’ai pas de nom, pas plus qu’eux… ? Te rends-tu compte que moi comme Olivier souffrons du même mal profond ? Te rends-tu compte ? Tout se casse, tout tombe par terre au moment où je commence à exister un peu. J’ai trente six ans et je découvre depuis trois jours que tout était faux. Combien d’occasion de tout me dire as-tu manqué ? As-tu au moins eu envie de me dire ?
Maintenant Fiona pleurait à chaudes larmes. Elle faisait le tour du salon en pleurant. Sa mère se leva à son tour, quitta le salon et prit la direction de sa chambre. Une minute plus tard, elle revint, tendant de toute la longueur de son bras une enveloppe vers sa fille toujours en pleurs.
 Tiens. Lis. Lis maintenant, ce sera fait. Je suis désolée, même si tu ne peux pas me croire. Je suis désolée. J’ai fait ce que j’ai pu. J’ai fait ce que j’ai pu, répéta-t-elle.
Ramona avait reprit son visage de rigoureux. Elle s’assit dans un fauteuil de vieux cuir alors que Fiona acceptait de prendre l’enveloppe. Elle s’assit à son tour, dans un autre fauteuil, face à sa mère. Elle sortit les papiers de l’enveloppe.
 Bien sûr, cette lettre je l’ai faîte tard, et je l’ai encore, je n’ai jamais pu l’envoyer.
Ramona se parlait à elle-même. Fiona lut enfin. Elle s’imposait d’immenses respirations tous les trois à quatre mots. Fiona et sa mère se quittèrent sur ces diffuses conclusions de Ramona.
 Le ciel s’était écroulé. Tout avait basculé.
Quelques jours passèrent. Un matin, c’est Fiona elle-même qui emmena ses enfants au collège. Elle les déposa juste devant l’entrée et les regarda se mêler à la foule d’adolescents. Elle repartit après avoir attendu longtemps, jusqu'à ce qu’ils disparaissent, avalés par le fond du préau, tout au bout de la cour de goudron. Elle roula tout doucement. Ses pensées divaguaient. Elle arborait un sourire figé et mou à la fois, sans expression. Elle prit la direction de la campagne. Elle traversa de suite en suite la forêt puis les villages. Il ne lui fallut pas une heure pour arriver chez Jean. Lorsque sa mère lui avait décrit l’endroit, Fiona avait vite comprit que ce chemin avait dû souvent être parcouru. Combien de fois s’était-elle transformée en rôdeuse ? Combien de fois s’était-elle heurté à ses propres contradictions ? Cette idée la réconcilia avec Ramona.
Elle triait ses sentiments, ses souvenirs, ses instincts, ses désirs de rencontrer Jean. Elle avait besoin de voir au moins une fois son vrai père. Elle repensait aux après-midis de blues de son adolescence lorsque sa main lissait le sable sur la plage des vacances à Biarritz et qu’inlassablement les grains se confondaient aux autres grains. Elle se souvint furtivement que ses angoisses venaient des comparaisons qu’elle faisait entre elle et un grain de sable. Une simple caresse suffisait pour qu’on le perde, qu’il se confonde avec les autres alors qu’à coup sûr il était complètement différent…
La porte s’ouvrit et un vieil homme apparu. Il avait les épaules basses et l’air massif. Fiona le reconnu. C’était lui, bien sûr. Il commença à descendre l’escalier, prudemment. Il s’avança à elle en la regardant fixement. Des bribes de la lettre que Ramona lui avait faite lire lui revenait. Aucun geste, aucun signe ne reliait cet homme là au ton de la lettre. Bien sûr les vignes, bien sûr les vielles pierres, mais où donc était passés les gestes décidés d’accueil, d’ouverture aux autres ? Il avait la barbe hirsute, blanche et dure. Son air renfrogné trahissait une fragilité malgré les efforts pour la cacher. Il avait le regard brun clair, ce regard désenchanté des lionnes qui s’arrêtent après avoir manqué leur proie. Elle se l’imagina, isolé du monde, dans un cocon transformé en refuge inconfortable de tant de pertes d’espoir. Elle lui tendit la main tout en continuant de le fixer au fond des yeux. Elle ne trouvait décidemment pas l’auteur de la lettre. Absent l’amant merveilleux de sa mère lorsqu’elle était jeune. Elle ne rencontrait rien dans ce visage, rien dans ces mouvements courts, rien dans ce regard sec. Elle lui tendit la main ce à quoi il répondit sans que le reste de son corps ne bouge. La rudesse de la peau écaillée de corne et le manque évident de souplesse des doigts l’empêcha de recueillir quelque information que ce soit dans cette première poignée de main. Elle salua donc poliment ce à quoi Jean fit une réponse courte, un « Bonjour » rude mais dont l’accent était interrogatif.
Ils étaient tous deux au beau milieu de la cour à se regarder. Ils étaient au beau milieu de la cour, inconnus l’un de l’autre ne finissant pas cette poignée de main. Fiona tombait des nues. Pourquoi être venue ? Pour chercher quoi ? Elle se sentait à la fois démunie et victime de la renaissance de son enfance incertaine récemment ressurgie. Lui, confusément, ne lâchait pas non plus la main. Il la regardait et l’on devinait que la conscience de son âge lui venait, qu’il était brusquement victime de sa propre lucidité face à cette jeune femme. Il l’invita enfin à s’approcher de la maison.
 Vous souvenez-vous de Ramona ? lui lança-t-elle brutalement.
Jean qui avançait maintenant vers la maison se retourna sur brusquement lui-même. Il venait de changer. Il s’arrêta un moment. Il fixait Fiona et ce n’est que doucement, sans la lâcher du regard qu’il se mit à arpenter la cour. Il marchait maintenant de long en large, toujours à l’ombre, mais la regardait encore. Le rythme venait de changer en une minute.
 C’est loin, répondit-il. C’est très loin tout ça.
Fiona insista alors du regard. Elle s’apprêtait à reformuler sa question autrement, à donner quelques compléments d’information qui auraient pu faire diversion mais il n’écoutait visiblement plus. Il ne cessait de répéter que c’était bien loin, qu’il était devenu si vieux que ses souvenirs l’abandonnaient parfois. Malgré ses efforts, elle ne put sortir Jean de ses réponses en cercle. Il avait peut-être vraiment oublié après tout. Elle évoqua la lettre. La réponse fut la même. Emportée maintenant dans son élan, elle traversa la cour jusqu’à sa voiture et revint avec une grosse enveloppe à la main. Jean avait commencé à monter l’escalier qui se disait-elle mène à sa cuisine, enfin à la pièce la plus usuelle de cette bâtisse. Tout en prenant l’enveloppe dans la voiture elle n’avait pas cessé de le regarder du coin de l’œil. Il ne se déplaçait pas vite mais elle percevait une sorte de force intérieure. Il ouvrit la porte et entra dans la maison sans refermer derrière lui. Fiona prit ce geste comme une invitation. Elle le suivit donc à l’intérieur après avoir monté quatre à quatre les quelques marches. Lorsqu’elle entra, il était déjà assis dans un fauteuil paillé au coin d’une cheminée sans feu. Elle s’avança à lui et lui tendit l’enveloppe.
 C’est une lettre que maman vous a écrite, en guise de réponse. En réponse à Votre lettre mais elle n’a jamais osé vous l’envoyer, insista-t-elle se penchant légèrement vers lui.
Jean ne disait rien. Il regarda Fiona, se leva, tira une chaise en face du fauteuil et la lui proposa. Ils étaient tous deux face à face. Il lui demanda de lire, prétextant des yeux devenus mauvais. Elle remarqua la tournure de phrase employée, « des yeux devenus mauvais » mais sans rien laisser paraître, elle s’exécuta. Quoiqu’elle la connaisse désormais presque par cœur, elle relut avec l’émotion de la première fois. Jean regardait Fiona. Il écoutait fixement. A aucun moment, ses gestes ne trahirent le moindre trouble. Elle le regarda pourtant à plusieurs reprises, surtout lorsqu’il fut question de l’arrivée du premier enfant de Ramona, c’est-à-dire d’elle-même. Elle lut jusqu’au bout puis attendit longtemps, très longtemps une réaction. Celle-ci ne vint pas.
Fiona ne bougeait pas. Elle attendait. Elle était à la fois rassurée et immensément triste. Rien n’allait donc changer ? Les souvenirs de Ramona lui resteraient propres et Jacques, puisqu’il était mort, resterait définitivement son père, un compositeur génial, de profession.
Elle était déjà sortie, elle avait eu le temps de remettre soigneusement la lettre dans l’enveloppe, elle s’apprêtait à partir alors que Jean n’avait toujours pas réagi...
Alors qu’il ne faisait toujours paraître aucune émotion elle prit la décision de s’en aller. Elle se leva, ne le salua qu’à peine et quitta la pièce. Elle traversa la cour, monta dans sa voiture en jetant un dernier regard à la porte de la maison. Jean n’y était pas. Elle démarra et partit convaincue qu’elle ne reviendrait plus jamais dans cet endroit là. Elle roula jusqu’à Tours. Elle marcha longtemps, doucement dans les rues, jusqu’à ce qu’il fut l’heure d’aller chercher les enfants. Elle se regardait dans les vitrines. Elle cherchait des similitudes, des ressemblances physiques qu’elle ne trouvait pas. Ces miroirs improvisés ne lui renvoyaient, comme d’habitude, que l’image d’une jeune femme à la silhouette voisine de celle de Ramona. Devant le collège, les enfants attendaient déjà son arrivée. Ils ne remarquèrent ni ses yeux rougis, ni son manque d’entrain. Ils lui débitèrent tour à tour les futiles anecdotes qui avaient ponctuées leur journée. Un instant toutefois, son aînée fit remarquer qu’elle n’avait pas l’air en forme. Elle lui répondit que tout allait bien et ils reprirent aussitôt leur conversation.
La vie est une plante vivace. Elle reprend racine, quoiqu’il arrive, dans toutes les situations ou presque…
Quelques mois après les obsèques de Jacques, deuil bien entamé pour tous, les habitudes regagnaient du terrain. Les uns y puisaient une manière nouvelle de contacter les autres, d’autres encore ne s’en trouvaient pas du tout perturbés. Chacun avait retrouvé sa place, son mode de vie. Ramona appelait sans cesse Fiona. On eut dit qu’elle ne se souvenait soudain que de cette enfant là, et aussi de Rose qu’elle s’était subitement mise à vouvoyer. On y prêta peu d’attention. De toute façon, son attitude d’avant tout ça n’était pas tellement différente. On trouvait même, en vérité, que la maison était plutôt plus agréable sans cette régente qui s’ingérait sans gêne dans toutes les situations, dans toutes les choses privées ou non. Les jours s’égrainaient comme ça et Fiona était la seule à discerner la perte évidente de « la raison » chez sa mère. Ramona devenait doucement folle. Elle rabâchait les textes des lettres, la sienne et celle de Jean, mais comme personne n’avait les informations suffisantes pour comprendre on laissait faire. Les deux plus jeunes acquiesçaient systématiquement à ses propos et continuaient tranquillement leurs activités, comme avant. Fiona, de manière tout à fait instinctive, se cachait l’évidence. Au fur et à mesure que sa mère perdait pied, c’est elle qui répondait à sa place, c’est elle qui s’arrangeait pour donner des airs de cohérence aux discours insolite de Ramona. Par prise diffuse de conscience peut être, celle-ci devint de plus en plus taciturne. On s’y habitua. On s’étonna bien sûr de la présence quasi permanente de Fiona mais cette maison à l’organisation d’une villa romaine offrait une large place à tous. On pouvait s’y comporter à sa guise, on pouvait parler comme on le voulait, rien n’arrêtait cette machine. Un soir pourtant, alors que Ramona s’était déjà retirée dans sa chambre, c’est Rose qui interpella Fiona à ce sujet. Elle parla longuement du comportement, des attitudes dangereuses, des aliments que Ramona consommait maintenant de manière parfois inconvenante. Elle expliqua à Fiona qu’elle en était à fermer le placard des confitures à clé. En revanche, pétrie de délicatesse qu’elle était, ce n’est que par petites touches qu’elle aborda le contenu des propos que Ramona offrait à qui voulait bien l’entendre. Elle rassura Fiona en précisant, les yeux rivés aux siens, que ce n’était pas tant le contenu du discours qui l’inquiétait que sa mise en danger physique.
 De toute façon, il n’est plus tellement possible de cacher cette démence... Quand tu penses qu’elle racontait l’autre jour au facteur que Jacques n’était pas le vrai monsieur Verchaud !
Elle stoppa là ces allégations. C’était déjà une prouesse pour elle d’être allée aussi loin dans la zone qu’elle s’interdisait depuis toujours. Fiona l’écoutait, tranquille, elle était tout à fait satisfaite de constater qu’enfin Rose signait le rôle qu’elle avait toujours joué dans l’ombre.
 Je sais, Tata, il faut bien s’en occuper maintenant. La disparition de papa a réveillée tant de choses, tant de souffrances enfouies. J’ai peur qu’elle n’ait tout simplement, elle marqua un arrêt, qu’elle n’ait tout simplement plus envie de vivre.
Rose regardait Fiona dans les yeux mais ne l’écoutait pas. Déjà investie d’une responsabilité officielle par les propos que Fiona venait de lui tenir, elle pensait à la réunion familiale qui devait avoir lieu le Dimanche suivant, dans trois jours.
 Tu seras là, Dimanche, bien sûr ?
 Bien sûr, répondit Fiona en lui souriant.
Elle lui envoya un sourire si expressif qu’en y faisant un peu attention, on aurait facilement pu remarqué l’eau montée aux yeux de Rose.
On parla beaucoup et un jour après la réunion de famille, l’une des plus pénibles que Rose n’avait jamais vécue, tous ensemble décidèrent de trouver une maison de retraite, ou de repos, enfin un lieu adapté, pour accueillir Ramona. Il ne fallu pas bien longtemps pour en trouver une. Le prix exorbitant qu’on leur avait demandé et qui ne les avait pas effrayé avait fait que le dossier Verchaud était devenu prioritaire pour cette maison. On installa donc Ramona et durant plusieurs mois, c’est bien entendu Fiona qui lui rendit le plus souvent visite. Ramona ne s’alimentait désormais presque plus. Elle avait perdu le goût de soigner sa présentation depuis qu’elle s’était laissée enfermer dans ce mouroir doré. Elle se laissa doucement perdre des forces, sous le regard tétanisé et impuissant de sa fille aînée. Un matin, on appela pour annoncer qu’elle avait cessé de vivre. De toute une vie, il ne restait qu’un sourire.
La cérémonie qui suivit fut conforme aux dernières volontés de Ramona. Absolue simplicité avec les seuls membres de la famille rapprochée, dont Rose, bien entendu. Cette fois, c’est Fiona qui parla dans l’église.
 « Là le souffle qui échappe. La mort qui renvoie le visage à l’exigence des projets d’enfance. Ailleurs, bien avant, une autre mort. Celle d’autres pensées jumelles, d’autres espoirs effondrés. Mais les cadences intérieures englouties de rancœurs, mais les rêves qui s’envolent à l’univers, qui s’en vont à l’absolu vide. On croit que les amours meurent un jour mais pas du tout, elles se déposent en couleurs d’arc-en-ciel, parfois aux spirales d’une tristesse définitive. Le vent de sel a commencé de sculpter mon visage, et celui de ma petite sœur aussi, pour que maman se perpétue. Il y aura des soleils et des pollens gigantesques. La nuit, les diables sortiront encore mais nous saurons les vaincre. Il y aura des chuchotements en secret. Les barbares n’entendent pas les secrets... ».
Elle stoppa son discours en suspens de voix, et quitta le devant de l’hôtel de l’église sur la pointe des pieds. Le curé continua ses dérisoires incantations sans que personne n’y prête vraiment attention.
Le soir même de cet enterrement, tout le monde reprit comme d’habitude ses activités « furieusement » actives. Olivier n’avait jamais passé tant de temps à écouter la musique de Jacques. Il était pourtant un assidu, mais là, il ne décrochait plus du tout. Les yeux de Fiona s’éclaircissaient un peu chaque jour, perdant du coup leur bruneur qui l’avait tant fait remarquer, mais justement, Olivier ne le remarqua pas.

 
At 05 septembre, 2008 17:10, Anonymous crespin said...

Jean-pierre Crespin
La mémoire des ricochets
Première partie
Ça a commencé comme ça. C’était en mille neuf cent soixante cinq en Touraine. J’avais huit ans d’âge alors. On était dans le chemin qui mène au hangar, juste à la passée après la haie d’épines noires, avec mon frère qui en avait cinq, et puis le petit aussi. C’est cette journée là, à ce moment là précis, que j’avais décidé de ce que ne serait pas ma vie. Je m’en souviens exactement de ce que j’avais décidé ce jour là. Y’avait le père Fontaine qui était passé avec sa Vedette noire juste quand je pensais ça. Elle était belle son auto, et puis il roulait vite avec, et sans permis encore !
Tout le monde le savait qu’il n’avait pas de permis de conduire mais ils ne disaient rien les gens. Personne ne disait rien. C’est pas qu’ils n’en avaient pas envie de le dénoncer. Ça aurait fait un peu d’animation dans la vallée. Et puis ça lui aurait appris un peu au père Fontaine ! Son fils, Gilbert, il n’avait même pas pu se marié tellement qu’il était bête alors c’était bien un gars de rien ce Fontaine !
Mais il aurait fallu que l’occasion se présente pour le dire aux gendarmes, et puis qu’ils osent le dire encore. Ça fait pas bon genre de dénoncer, surtout si y’en a d’autres qui écoutent !
Et puis quand par hasard y’en avait des gendarmes, c’était tellement rare que tout le monde accourait. Alors y’avait jamais personne qui se retrouvait tout seul avec eux, jamais. Oh pourtant il n’aurait sûrement fallu qu’un instant, une minute au plus, et avec n’importe qui, tout le monde en était capable de le dénoncer. Mais y’avait toujours du monde. Alors personne ne disait rien et il roulait comme ça depuis la guerre le père Fontaine, depuis qu’il l’avait achetée la Vedette je crois, ou une autre voiture qu’il avait eut avant peut-être. Mais moi je n’avais jamais vu que la Vedette. C’est c’que les gens disaient, qu’il roulait comme ça depuis la guerre. Mais lui il devait bien les connaître les gens d’ici, le père Fontaine. Il devait savoir qu’il ne craignait rien.
Je l’avais regardé passer en bas, sur la route, avec le nuage de poussière qu’il laissait derrière lui et qui s’étalait doucement sur les prés, après. Je l’avais regardé jusqu’au fond de la vallée. Jusqu’en face du château de Pointreau.
Moi, c’est comme Pointreau que je voulais être plus tard. Moi, je voulais avoir un château, et qu’on me dise Monsieur, et qu’on n’ose pas dire mon nom de peur de me vexer en le prononçant mal. Comme monsieur Pointreau.
Nous, à la maison, on disait Pointreau. On disait Pointreau en écrasant le point et le treau, de manière bien méprisante, en étirant les syllabes. On faisant en sorte que ce nom là ne ressemble à rien quand on le disait, ou alors à quelque chose qui ne vaut rien. « Poin ». C’est pas beaucoup, point, c’est presque pas… En appuyant bien sur ce « Poin » là, on rabaissait un peu ce nom là. On rabaissait ce type là aussi, sûrement, un peu, c’était toujours ça d’pris ! C’était toujours une petite revanche qu’on pouvait rattraper sur le châtelain, sur Pointreau…
Bien sûr je n’avais jamais entendu personne dire Pointreau devant Pointreau. On lui disait Monsieur que je vous dis ! Et des Monsieur respectueux encore. Des Monsieur qui emportent la tête vers l’avant, vers le bas, et puis une partie du thorax aussi qui s’en allait vers le bas. On n’aurait pas osé dire Pointreau sur ce ton là devant lui. Et puis de toutes les façons, tout le monde se connaissait suffisamment pour s’appeler par son prénom ici ! Il n’y avait qu’aux étrangers qu’on donnait du Monsieur. Et que ceux qu’on n’aimait pas qu’on appelait par leur nom, quand ils n’étaient pas présents, bien sûr. Sinon on s’appelait par le prénom.
Mais on votait quand même pour lui, pour qu’il soit maire Pointreau, malgré le château, parce qu’il était instruit quand même, bien plus que nous qu’il disait mon grand-père !
Cette après midi là en tous cas, j’avais décidé que je serais comme Monsieur Pointreau moi. Je l’avais dit à mon frère mais il ne m’avait pas compris. Il était trop petit pour me comprendre. Mais c’était décidé. Moi, je voulais être instruit et avoir un château. Et qu’on me dise Monsieur.
Il ne s’était rendu compte de rien mon frère, la veille, à l’école. Moi en revanche je savais que je n’oublierai rien de ce qui s’était passé. Il y avait eut la vente aux enchères de toutes nos affaires, dans la cour de l’école, avec les parents de mes camarades qui étaient venus les acheter, pour presque rien qu’il avait dit après, mon père. Moi, je savais que je n’oublierai pas. Je savais que je n’oublierai pas non plus l’attitude de mes copains ce jour là.
C’était un peu à cause de moi faut dire que les choses en étaient arrivées là. C’est moi qui étais né un peu après le mariage de mes parents. Juste un peu après. Trop peu de temps après. On me l’avait souvent répété. Si ma mère n’avait pas était enceinte de moi, elle ne se serait pas mariée avec mon père, par obligation comme m’avaient dit les autres, et puis elle aurait sûrement trouvé un bon paysan du coin. Un gars pas trop ambitieux. Et puis qui aurait eut du bien, ou qui aurait travaillé à la scierie, ou à Michelin, ou au camp Américain, ou à la pile… Un gars normal quoi !
Mais non, au lieu de tout ça, à cause de moi qu’il disait mon oncle, et puis mon grand-père aussi il le disait, il avait bien fallu qu’elle le rapporte là son zigommard du coteau de Chinon. Y’avait rien que des gars comme ça dans le coteau de Chinon qu’ils disaient !
Lui, mon père, il n’était pas comme ceux d’ici. Il avait de l’ambition. Il voulait faire autre chose. Il avait peut-être son Pointreau lui aussi et qu’il n’en parlait pas ? Mais il ne l’a jamais dit.
Quand ils s’étaient mariés mes parents, il parait que ça n’avait pas été tellement gai ! Ma mère s’était sûrement fait traitée de putain par mon oncle, et puis mon grand-père avait sûrement renchéri en disant qu’elle était comme sa mère, qu’il n’y avait rien d’étonnant à tout ça. Mais ils n’avaient sûrement rien dit devant mon père… En tous cas, ce que je crois c’est que quand on vit dans une ambiance comme ça, de haine, et d’hypocrisie, ça ne doit pas aider à vivre un mariage joyeux !
Ils étaient quand même venus habiter au ballet mes parents, chez ma mère en somme, avec mon oncle son frère aîné, et sa femme et sa fille. Avec mon grand-père et ma grand-mère aussi qui accueillaient tout le monde. Ça faisait qu’on était dix maintenant dans la ferme. Dix personnes à vivre sur quatre hectares de champ. Quatre hectares de petites terres pour vivre à dix, ça ne donnait pas des gros moyens faut dire. Ça créait des tensions ce manque là ! Ça n’avait rien d’étonnant ! C’est pour ça que mon père avait voulu faire autre chose. Pour ne pas bouffer dans cette gamelle là qui était trop petite de toutes les façons. Son autre sœur de ma mère, elle habitait ailleurs. Elle aimait bien mon père cette tante là.
Alors comme il avait travaillé chez le conte de Monténard, à Rivière près de Chinon, et qu’il était maquignon le conte, c’est ça qu’il avait voulu faire mon père, maquignon. Y’en avait pas deux comme lui parait-il pour estimer le poids d’une vache d’un seul coup d’œil ! Il était doué.
Alors ils l’avaient monté leur commerce de bestiaux mon père et ma mère, en comptant sur ce talent là, avec l’argent que la banque avait prêté grâce à la caution qu’il avait signée le grand-père et qui représentait exactement un tiers de l’héritage, devant Maître Habert, le notaire. Heureusement que les choses avaient été faites en règle qu’il disait mon oncle, sinon tout aurait été bouffé !
Ils avaient acheté deux vaches. Ils avaient le choix avec l’argent qu’on leur avait avancé. Deux vaches ou un cheval ! Mon père, il avait choisi des vaches. Il connaissait mieux les vaches que les chevaux. Et même qu’il en avait un peu peur des chevaux je crois !
Mais ça ne faisait pas beaucoup deux vaches. Et puis ils étaient jeunes et allez donc vendre des vaches à des paysans d’ici quand vous avez l’apparence d’Elvis Presley, avec la brillantine et tout et tout, et que vous ne portez pas de casquette ! Y’avait que les jeunes femmes qui lui trouvaient du charme à mon père. Mais leurs pères pas du tout. Et leurs maris non plus ils ne lui trouvaient pas de charme à mon père. Et ce n’était pas les femmes qui tenaient les finances !
Toujours est-il que c’était à cause de moi, au fond, que tout ça était arrivé d’après mon oncle, même si je n’y pouvais rien qu’il avait rajouté, mais c’était à cause de moi quand même… Moi, si c’était à cause de moi, je ne pouvais être que responsable à mon sens, ça ne pouvait qu’être de ma faute, alors que je n’y puisse rien, je ne comprenais pas. Vraiment je ne comprenais pas.
Ce matin là donc, en allant à l’école, je n’avais pas compris pourquoi les gens m’avaient tous parlé quand j’avais traversé le bourg. D’habitude ils ne me regardaient même pas les gens. Ils ne me répondaient même pas quand je leur adressais un « bonjour ». Mais là ils y étaient tous allés de leur petit truc personnel.
 Tu verras, c’est rien du tout, qu’elle m’avait dit la boulangère en m’embrassant alors qu’elle ne l’avait jamais fait avant.
 T’as pas honte d’aller à l’école un jour pareil ! Ça c’était Philippe, le seul paysan qui était installé au beau milieu du bourg, en bordure de la grande route. Lui je crois bien que je lui en veut encore autant que ce jour là.
 Et puis Jean aussi, j’avais bien vu que c’était de moi qu’il parlait avec la postière. Mais il nous avait lancé un « Bonjour les enfants » avec sa gentillesse habituelle car lui c’était le seul qui était toujours gentil.
Je me rappelle que mon frère avait pleuré quand Philippe nous avait engueulé, mais pas moi, je n’avais pas pleuré du tout. J’avais juste eu le cœur qui s’était emballé et je m’étais dépêché d’arriver à l’école.
Ensuite il y avait eut cette punition que la maîtresse m’avait donnée. Enfin elle m’avait demandé de ne pas sortir en récréation et elle était restée avec moi dans la classe. C’est aux autres qu’elle avait dit que j’étais puni. Et elle avait été très gentille. J’avais fait mine de ne rien me rendre compte mais j’avais bien compris que dehors, dans la cour, on vendait nos affaires aux gens du village, aux parents de mes camarades de classe… Mon lit et ceux de mes frères, la chambre à coucher en bois sculpté de mes parents, etc. De toute façon elle était toujours très gentille avec moi la maîtresse. Elle me mettait toujours le premier de la classe, avec presque toujours des dix sur dix. Alors là, avec la punition, je sentais bien qu’il se passait quelque chose !
Comme j’avais décidé que je serai comme le père Pointreau, il m’en fallait bien des dix sur dix. Il n’avait dû avoir que ça lui des dix sur dix Monsieur Pointreau quand il était encore à l’école !
C’était peut-être à cause de ça qu’il ne parlait pas comme les autres du village. A cause qu’il avait appris à bien parler à l’école. Il parlait comme les gens de la ville, lui. Il ne parlait pas patois. C’est à l’école qu’il avait dû apprendre à parler comme ça, c’est sûr que je me répétais.
Les autres adultes ils se moquaient toujours de sa manière de parler, et de Jean aussi. Ils disaient qu’ils se « parloquaient ». Se parloquer ça voulait dire qu’on utilisait des mots, et un ton, et des manières qui ne nous allaient pas. Ça voulait dire qu’on tentait de se faire passer pour un autre, pour un plus intelligent, pour un plus intelligent qu’eux. C’était ça se « parloquer ». Alors on devait faire attention. On ne disait pas « parler » par exemple, on disait « causer ». C’était moins prétentieux causer… Ça pouvait aller « causer » ! C’était les gens de la ville qui parlaient. Nous, ici, on causait seulement.
La maîtresse me l’avait bien dit que si je continuais comme ça je pourrais faire ce que je voulais plus tard ! Et moi, c’était comme Monsieur Pointreau que je voulais faire. Je voulais pouvoir « parler » un jour.
Maintenant que la vente de nos affaires était terminée et que mon père avait choppé de la prison avec sursis pour avoir fait un chèque sans provision, il ne mettait presque plus les pieds au Ballet. Il avait trouvé un contrat au camp Américain pour un temps, juste pour le temps du démantèlement du camp. Et puis il n’avait plus de droits civiques. Ça voulait dire qu’il n’avait plus de droit de vote, qu’il n’était pas comme les autres en somme… Martial, un autre voisin de mes grands parents, il m’avait dit que c’était les moins que rien qui n’avaient pas le droit de voter, que c’était les voleurs et les criminels.
Dans la famille, tout le monde s’était organisé depuis la faillite de mes parents. Il fallait bien être solidaire ! Ou au moins donner l’air de l’être ! Même si tout ça ne faisait qu’augmenter la note ! De toute façon, nous laisser à la rue leur aurait procuré encore plus de honte !
Mon grand-père et mon oncle avaient décidé d’accorder le gîte gratuitement à mes parents, au dessus de l’écurie, dans une pièce de vingt cinq mètres carrés, avec une ampoule électrique et une prise. Sans chauffage, sans eau, sans meubles. Une pièce inoccupée. On s’était donc installés là, tous les cinq, avec une cuisinière à bois que ma tante qui aimait bien mon père avait donnée, et un paravent pour séparer la pièce en deux. Mon père avait récupéré des « caisses à lièvres » et ma grand-mère avait donné du tissu à ma mère pour mettre des rideaux devant les caisses. Ça faisait des beaux meubles ! Quand aux lits, ils provenaient du dépôt d’ordures des Américains. On trouvait tout au dépôt d’ordures des Américains. Et puis on avait aussi deux ou trois bricoles, et puis la « chambre à coucher ». La « chambre à coucher », c’était un lit, une armoire et une table de nuit. Ils étaient tous sculptés ces meubles là, avec des roses en relief, et des guirlandes d’autres fleurs. Elle y tenait comme à la prunelle de ses yeux à ces meubles là, ma mère.
Il fallait faire attention pour accéder à « la chambre en haut » car l’escalier extérieur menaçait à tous moments de s’effondrer. Il était d’ailleurs tombé une nuit dans un fracas sourd qui nous avait tous réveillés… Après on grimpait en escaladant les pierres. Et puis ça avait duré longtemps comme ça. Et puis plus tard mon père l’avait refait l’escalier, en ciment, bien solide, avec un copain à lui.
Comme il n’y avait pas d’eau dans cette pièce là, ma mère devait aller de l’autre côté de la ferme, en grimpant par une petite « routine » abrupte avec ses deux seaux, pour tirer l’eau au puit. C’était la même chose pour le bois mais là, le bois, on allait le chercher dans les « loges » de bruyère, là où mon père avait obtenu l’autorisation de l’entasser. Ça ne mouillait pas beaucoup moins que dehors dans les loges !
Les dimanches, quand ma tante de Thernay venait, on mangeait tous dans la cuisine des grands parents. C’était bien ces dimanches là. Je voyais bien comment ma tante regardait mon père. C’est pour ça que je dis qu’elle l’aimait bien.
Mon oncle, et ma tante et ma cousine, ils y mangeaient tous les jours avec les grands parents. Ma cousine, elle disait que c’était normal, que c’était chez elle puisque mon père avait fait faillite et que nous on n’habitait nul part. Et que d’ailleurs on allait partir. Et qu’ils étaient déjà bien gentils de nous laisser la chambre au dessus de l’écurie !
Mon père, il devait se débrouiller pour ne croiser personne d’ici dans la semaine. Il devait redouter le contact. Il partait toujours très tôt et rentrait toujours très tard, de nuit.
Ma mère me disait qu’il aimait une autre femme et ça me fâchait contre lui. C’était « la Papin » qu’il aimait. Une « fille de rien ». Une fille du fond de la vallée. Et elles s’insultaient, elle et ma mère, quand « la Papin » passait en bas avec son vélo pour aller au bourg. Je trouvais qu’elle avait une bien vilaine voix « la Papin » et à la façon qu’elle avait d’être grossière, elle n’avait pas dû aller beaucoup à l’école…
Elles s’envoyaient des saloperies au travers du champ qui nous séparait de la route du bas, à cent mètres, et tout le monde pouvait les entendre. Ça faisait honte à ma mère qu’on puisse les entendre.
Une fois, alors que je remontais des « loges » avec du bois, j’avais surpris ma mère avec la 22 long rifle qui attendait en guettant la vallée. Elle m’avait dit qu’elle allait tuer « la Papin », et qu’après elle se tuerait aussi. Ça m’avait fait pleurer et j’avais réussi à l’en dissuader. Elle avait ensuite pleuré elle aussi, longtemps, dans mes bras, et puis mes petits frères étaient arrivés…
Souvent le soir, vers dix neuf heures, quand mon grand-père était déjà saoul et que mon père n’était pas encore arrivé, il battait ma grand-mère, mon grand-père. Ça faisait de la peine à ma tante mais mon oncle il disait qu’elle l’avait bien cherché. Qu’elle n’avait qu’à pas « répondre » comme ça ! Et mon oncle aussi il la menaçait sa mère. Il était toujours d’accord avec son père lui, et il était presque aussi saoul que son père, et il battait aussi ma tante quand elle lui reprochait d’être toujours avec Janine, la voisine de derrière dont le mari faisait des crises de delirium.
C’était pourtant vrai qu’il était toujours avec elle. Et qu’ils faisaient toujours l’amour, plusieurs fois par jour, auprès des grands ormeaux. Moi, je les regardais faire souvent. Je n’en revenais pas de la voir lui prendre son sexe à lui dans sa bouche. Et puis après ils faisaient l’amour comme le bouc lui, en la prenant par derrière, et en regardant en l’air, et elle ne disait rien. Elle se tenait juste comme ça, penchée en avant avec sa blouse retroussée par derrière et les mains accrochées à l’ormeau. Elle ne disait jamais rien. Et moi non plus je ne disais rien à personne de ce que je savais. Mais je savais que l’oncle était un menteur. Et je trouvais drôlement injuste que ma tante se fasse frappée parce qu’elle lui disait la vérité… Mais je ne disais rien, à personne, rien.
Je crois qu’il n’y avait que Dominique, la fille de Janine, la plus grande qui les avait vu aussi. Dominique, elle faisait aussi l’amour dans ce coin là, un peu plus haut, dans le pré, avec Michel, le frère de « la Papin ». Il était sympa Michel Papin. Et puis Dominique aussi je l’aimais bien.
Je l’espionnais souvent quand elle allait faire caca justement dans le bois de l’ormeau. Parfois elle me voyait mais elle ne le montrait pas tout de suite. Elle venait s’installer tout près d’où je me cachais. Elle relevait sa blouse d’un coup découvrant ses belles fesses rondes puis elle se baissait, accroupie, et elle faisait caca. Elle était parfois si près que l’odeur me parvenait. J’aimais bien voir son anus se dilater, et puis tout le reste après, et puis la caca sortir doucement, et quand elle s’essuyait avec des feuilles, délicatement, à plusieurs reprises, du bout des doigts.
Nos regards se croisaient parfois quand elle avait terminé et qu’elle repartait en courrant. Ça la faisait rigoler. Une fois même, elle s’était avancée vers moi en faisant mine de ne pas me voir et elle avait pissé debout, comme les gars, face à moi. Elle avait juste relevé sa robe, et elle avait écarté grand son sexe avec les doigts, et elle avait pissé comme ça, debout et elle était repartie en riant. J’avais trouvé ça drôlement bien qu’elle fasse ça !
J’aimais moins quand c’était sa sœur Chantal parce que elle, Chantal, elle portait des culottes et qu’elle se baissait en même temps qu’elle baissait sa culotte ce qui fait que je ne voyais jamais rien des détails qui me plaisaient…
C’est pour ça que je l’aimais bien Dominique, parce qu’elle ne mettait pas de culotte et qu’elle rigolait. Et c’est parce que je l’aimais bien que j’aie pleuré quand elle s’était suicidée.
C’était bien triste tout ces gens qui pleuraient autour d’elle. C’est que son Michel voulait la quitter qu’ils avaient dit, et qu’il n’était venu qu’après, en retard, et qu’elle avait déjà avalé la « taupicide » quand il était arrivé, lui. Elle était allongée par terre quand il est arrivé, les bras et les jambes raides, en croix, avec des convulsions et de l’écume en bave plein le visage, et la blouse ouverte sur sa nudité. J’ai pleuré beaucoup quand elle est morte Dominique. Elle avait dix huit ans et moi un peu moins de dix je pense. Après, on avait plus revu Michel. Et puis je n’avais plus osé aller au « bois de l’ormeau » pendant longtemps. De toute façon Chantal n’était pas marrante…
Il n’empêche que tout fonctionnait comme ça. Chacun avait sa place pour un temps. Il n’y avait guère que nous, les enfants, pour s’accommoder de cette situation. Enfin les autres enfants parce que moi, je voyais bien qu’il se passerait quelque chose bientôt. Je me disais que mon grand-père tuerai sûrement ma grand-mère un soir de saoulographie un peu plus forte, ou que mon oncle se ferait assassiner par Mimile, le mari de Janine, ou que Monsieur Hamelin, l’Huissier qui avait en charge la faillite de mon père se prendrait un coup de fusil par mon grand-père quand il viendrait annoncer la vente du tiers des champs pour recouvrir la caution… C’était un peu flou mais je pressentais qu’il allait se passer quelque chose. Ça me plaisait bien qu’il se passe quelque chose.
Je choppais des informations en écoutant aux portes. Je me documentais en faisant l’espion. C’était ma spécialité ici. Ma cousine, j’avais l’impression qu’elle vivait en dehors du monde. Elle avait pourtant trois ans de plus que moi ma cousine. Mais elle ne voyait rien. Elle passait son temps à se faire gaver de tartine avec du beurre et du camembert par sa mère puis elle allait jouer dans la cave qui lui avait été réservée. C’était sa cave. La « cave à Léa ». Et elle nous était interdite d’accès la cave à Léa ! Et elle était pleine de jouets la cave à Léa !
Nous, on avait seulement le droit de partir dans les champs, dans les bois aussi, pour des journées entières. Je trouvais ça bien mieux que de jouer dans sa cave. Elle pouvait bien y rester dans sa cave ! Et puis il y avait le bois de l’ormeau. C’est qu’il m’attirait de plus en plus le bois de l’ormeau ! Les journées se passaient donc comme ça. Ma cousine qui régnait en enfant unique et mes frères et moi qui subissions les rancoeurs que notre père avait provoquées.
Mon oncle était toujours avec le tracteur, enfin quand il n’était pas en panne le tracteur. C’était un Massey Harris. Et qui datait d’après la guerre. Juste après. Il marchait d’ailleurs à l’essence et non au gasoil ce qui fait que mon oncle était le dernier à profiter des « bons d’essence » délivrés par l’état. Il allait les chercher chez le buraliste les tickets d’essence. Et il avait un moteur Simca le tracteur.
C’est lui, mon oncle, qui labourait et qui faisait tous les travaux susceptibles d’être faits au tracteur. Mon grand-père ne savait pas conduire alors il travaillait avec le cheval, lui. Tout ce qui était manuel en revanche, c’était réservé aux femmes et aux enfants. Moi, je trouvais ça injuste parce qu’au fond, on était les seuls à travailler vraiment. Quand on ne se fatigue pas, ça n’est pas vraiment du travail ! Et eux, ils ne se fatiguaient jamais.
Ou alors il partait avec sa « Juva 4 » mon oncle, et bien habillé, et alors ma tante parlait d’une autre fille qui s’appelait Yvette, et elle pleurait, et elle criait… Ce n’est qu’en revenant qu’il la frappait, quand elle avait bien pleuré pendant des heures et que du coup elle n’avait pas aidé à la grand-mère à préparer à manger. Elle n’était pas solidaire la grand-mère, elle caftait tout… Une fois, il avait eut un accident avec la Juva, et j’étais bien content. Mais il n’était pas mort. Juste un peu blessé au front et puis au bras.
Le grand-père, il passait le plus clair de son temps, si j’ose dire, dans son atelier. Il l’avait fait après la guerre son atelier, tout en bois, appuyé au coteau, avec une fenêtre en tamis métallique qui laissait passer la lumière, un peu, et qu’on avait dû pouvoir ouvrir avant, pour faire encore plus de lumière.
Toute la journée il allait et venait, du bas de la ferme au haut, avec tantôt une planche de bois sur l’épaule, tantôt un outil qu’il avait oublié ailleurs. Il allait et venait toute la journée et à chaque passage devant la maison, il buvait un coup de « Bachot blanc ». C’est lui qui le faisait le bachot blanc, aux touchauds, une terre de rien… Le vin était acide au début et aigre ensuite. Un vin qui lui donnait une haleine fétide, comme une haleine de chien.
Il était beau son atelier au grand père. Tout en chêne, avec des points de décorations, en pur Art Nouveau, avec du luxe dans les jointures aux tenons borgnes… Il l’avait construit avec ses amis réfugiés, pendant la guerre, avec P. G. surtout avec qui il avait dû passer pas mal de bon temps d’après ce que j’avais pu comprendre…
Bien qu’il ait été conçu pour faire de la peinture cet atelier là, et de la sculpture aussi, c’est seulement des travaux sur ses machines qu’il y faisait désormais mon grand-père. Il avait fabriqué une machine à égousser les haricots blancs, tout en bois, avec les engrenages en buis… Et tous les gens des environs venaient battre leurs pois.
Mais il ne sculptait plus du tout dans cet endroit là. Ses sculptures, c’est dans les champs qu’il les réalisait. Il choisissait des arbres aux formes torturées qu’il façonnait à coups de gouges et de ciseaux de manière à leur donner des apparences lointaines de personnages, tout aussi torturés… Il en faisait les bornes de ses champs, le support d’un banc, la margelle du puit… Il sculptait aussi des pierres.
Si j’avais osé, je lui aurais bien demandé qu’elle avait vraiment été sa relation avec ce peintre réfugié, P. G., mais j’avais peur qu’il me réponde que ce type n’était en fait qu’un salop, qu’un con qui avait couché avec ma grand-mère. Il avait déjà fait des allusions dans ce sens là, une fois, en la frappant et en la traitant de vieille putain, de vieille savate… Alors je ne disais rien, là non plus. Je ne lui disais même pas que je trouvais que son atelier était beau.
Et puis il y avait les moments heureux, les moments de fou rire entre femmes. J’adorais quand ma mère, ma grand-mère et ma tante étaient emportées d’un fou rire. Ça leur arrivait assez souvent, et pour un rien. En tous cas je ne savais jamais pourquoi elles riaient moi. Je m’en fichais de toute façon. L’important c’était qu’elles riaient et que nous, les enfants, ont riaient avec elles. Ça se produisait surtout en revenant des « Enfers ». L’enfer c’était le verger. Et les Sablonnais c’était le petit champ où ils faisaient le jardin. Une terre facile celle-là ! Ils avaient dû être croyant par ici, avant, car beaucoup de champs portaient des noms qui se rattachaient à la religion. Mais ça faisait sûrement longtemps qu’il n’avait pas visité le coin, Dieu…
Bien sûr ça n’existe plus des paysages comme ceux dans lesquels nous vivions alors ! Il y a eut le remembrement. Il y a eut tous les chemins qu’on a agrandi au bulldozer, et les parcelles qu’on a regroupées, et les haies qu’on a coupées, et les bornes sculptées des champs de mon grand-père qui ont été détruites…
Je me rappelle que ma mère avait signé un contrat avec une maison de semences. Son rôle, c’était de faire pousser des pensées. Tout un programme…
Des jaunes seulement qu’il fallait comme pensées. Elle en avait beaucoup. Six rangées de cent mètres de long ! C’est à moi qu’elle confiait de l’aider à enlever les fleurs qui n’étaient pas jaunes. « Plus une pensée sombre » qu’elle disait…
Ensuite, quand les fleurs étaient séchées et que les petites gousses beiges étaient bien craquantes, juste un peu ouvertes au bout, il fallait faire très vite. On cueillait toutes ces petites bourses sèches et on les emportait dans des sacs en toile fine de coton blanc. C’était de la toile comme celle des chemises que mon grand-père mettait quand il allait aux enterrements.
Il ne fallait pas qu’un orage arrive sinon l’année était fichue ! C’était arrivé une fois. Les gousses de pensées, ça s’ouvre entièrement au moindre rayon de soleil après la pluie. Et puis les graines qui ne sont pas plus grosses qu’une tête d’épingle, elles tombent toutes part terre, et c’est fichu ! C’est un peu comme les graines de betteraves, il n’en reste pas !
Le temps s’étirait donc comme ça. Tranquillement dans les journées ensoleillées du mois de juillet mais avec l’anxiété qui grimpait progressivement du diaphragme jusqu’à la gorge à partir de six heures du soir. Il n’y avait presque jamais de bagarres à la maison avant huit heures mais en revanche c’était à peu près tous les soirs qu’il y en avait de la bagarre, l’été…
Depuis un moment j’entendais dire que mon oncle, ma tante et ma cousine allaient partir. Moi qui croyais que c’était à nous de partir !
Je n’avais pas réussi à avoir tous les renseignements que je voulais à ce propos. Ils étaient discrets les vaches ! Ils ne voulaient certainement pas que mon père soit au courant. Enfin j’avais quand même la conviction qu’ils s’étaient arrangés avec mon grand-père pour acheter une maison un peu plus loin, à cinq cents mètres. C’est qu’il ne fallait pas dire qu’ils en avaient besoin, eux aussi, d’une caution ! Ils partiraient en tout cas bientôt et ça ne me priverait pas. Bon débarras !
Ce n’est que bien plus tard que j’avais appris pourquoi ils étaient si discrets. En fait, ils étaient entrain de « doubler » mes parents sur l’achat d’une maison que ma mère convoitait. Et ils avaient réussi leur coup. Avec la complicité de mon grand-père quand même !
Et en effet ils étaient partis. Et en emmenant des meubles et des outils encore. Mais ça n’est pas beaucoup cinq cents mètres. C’était la distance qui séparait cette maison du Ballet. Heureusement pour nous, pour moi surtout car je crois bien que j’étais devenu le souffre douleur au fil de cet été là. Mais mon oncle avait commencé à travailler à l’usine Michelin de Joué les Tours…
Mon père aussi était allé travailler à l’usine Michelin mais il n’avait tenu qu’une seule journée. Le lendemain, au moment de se lever à quatre heures du matin pour aller prendre le car, il avait dit qu’il était malade. Et il n’y avait jamais remis les pieds à l’usine. Ça n’avait pas arrangé son image cette affaire là !
Il travaillait à la cuisson mon oncle. Manœuvre qu’il était. Manœuvre à la cuisson. Ils en étaient tous fiers de lui. Moi, je n’en avais rien à faire qu’il gagne du fric. De toute façon il était trop con, selon moi, pour que ce fric là le change en bien. Il continuerait sûrement à foutre sur la gueule de ma tante et puis au mieux il se ferait bouffer par une machine. Ça, c’était un espoir quand même. Un de mes espoirs secrets, mais minime. Il était aussi possible qu’il rencontre une autre femme là-bas, et pour un peu que la chance s’y mette, il pourrait peut-être divorcer et partir à Joué les Tours. Ça, ç’aurait été vraiment bien qu’il parte à Joué les Tours mais aucune femme n’avait sûrement voulu de lui là bas ! Alors il avait continué à revenir tous les jours, et à battre ma tante, et à voir Janine.
Ainsi il en avait profité quand même de son fric. Il en avait causé de sa paye, régulière, et qui augmentait chaque mois avec l’inflation. Et puis il avait changé la Juva pour acheter une Ford Escort. Moi, ce que j’appréciais le plus c’est qu’il n’était plus très souvent là ce salop là, et puis ma cousine non plus qui était une grande salope tout autant. J’allais quand même voir ma tante de temps en temps. Je l’aimais bien ma tante. On aime toujours mieux ceux qui en prennent plein la gueule. C’est naturel !
Et puis bientôt c’est mon père qui avait commencé à parler de s’en aller. Lui qui s’était pourtant relativement stabilisé depuis bientôt un an chez la mère Porcher, la Châtelaine du bourg, avec ma mère qui lui faisait des ménages à la mère Porcher, voilà maintenant qu’il voulait foutre le camp ! Il en avait mare qu’il disait de bosser sans être payé régulièrement, et ma mère non plus elle n’était pas payée régulièrement. Et ils n’étaient pas déclarés en plus ! Donc pas de sécurité sociale, et pas d’allocations familiales. Il fallait avoir un travail pour toucher les allocations familiales en ce temps là…
Mon père avait donc trouvé un travail à Mirebeau, à soixante kilomètres de là, chez un gros marchand de bestiaux, avec un logement fourni sur le lieu du travail.
C’est qu’ils en étaient fiers en revenant de visiter le logement ma mère et mon père ! Il y avait tout. Le luxe et le superflu. Avec une salle de bain, et trois chambres, et une cuisine, et le chauffage… Ma mère en pleurait en revenant.
Comme mon père avait pour la première fois de sa vie un travail sérieux, déclaré et tout et tout, ils avaient eut droit à faire des emprunts. Ça n’avait pas manqué, ils l’avaient vite eut la Ford ! Une Ford Taunus, plus grosse que celle de mon oncle, et aussi moche, et une télévision à deux chaînes, et une machine à laver, et un canapé en skaï avec aussi un écusson en velours et deux fausses épées croisées dessus… Elle en avait de la gueule leur maison ! Ils voulaient même m’offrir une mobylette mes parents mais heureusement je n’avais pas encore l’âge. Alors ils m’avaient offert un vélo demi course. Il était superbe mon vélo. Rouge, de marque Gitane.
On était en mille neuf cent soixante sept, ou huit peut-être et je devais rentrer au collège. Comme j’allais être à l’internat et que ma mère comptait bien revenir chaque week-end ici, elle m’avait annoncé que ce n’était pas la peine que je parte avec eux à Mirebeau. Au fond, ça m’arrangeait. Non pas que j’aime rester là mais m’en aller avec eux et me faire constamment proposer des trucs comme une mobylette, alors non, j’aimais mieux qu’on me foute la paix. Et puis il y avait le bois de l’ormeau comme compensation même si Dominique n’y était plus…
Ils étaient donc tous partis, sans moi. Mais ils revenaient tous les week-ends. Et moi aussi je revenais les week-ends. Mais comme ça chauffait de plus en plus entre mon grand-père et ma grand-mère, je n’étais pas resté longtemps à l’internat. J’étais devenu demi-pensionnaire et je rentrai maintenant tous le soir au Ballet. Ils avaient changé ma position en me donnant une mission que ma mère m’avait expliquée. Je restais là et c’était mieux comme ça parce que « mon grand-père n’oserait pas trop battre ma grand-mère si j’étais là »… En fait, bien sûr, il avait profité du fait de ne plus avoir d’adulte autour de lui pour redoubler de violence. J’avais essayé bien des fois de m’interposer mais à dix ans on ne fait pas le poids !
MAIS Je revenais chaque soir, en car, pour faire bouclier entre les deux vieux. J’en avais pris plein la gueule cette année là ! Et la grand-mère encore plus que d’habitude je crois ! Et ça avait encore duré trois années après celle-là ! Y’a des périodes comme ça, et puis des gens aussi, qui vous coupent définitivement l’envie de rigoler…
Au collège, bien entendu, j’avais quelques problèmes. Non pas que je trouvais que les cours étaient difficiles, j’ai toujours trouvé les cours faciles, mais il n’était bien sûr pas question que je fasse quelque devoir que ce soit en rentrant le soir. Le soir, c’était le pansage des bêtes, l’eau du cheval, le bois… Enfin tout pour me mettre en contact avec le grand-père. Et puis surtout je me disais que je devais tenter de trouver quelque chose qui l’occuperait le grand-père, de manière à ce qu’il ne pense pas à battre la grand-mère… Bon dieu, ça me prenait du temps ça ! Et ça ne fonctionnait pas souvent ! Mais quand même parfois !
Toujours est-il que je n’avais pas la vocation du bouclier moi. Je me débrouillais très mal dans ce rôle. De plus, cet « abandon » que je ressentais quand je pensais à mes frères, et à mes parents, c’était difficile à supporter. Au fond, je n’espérais qu’une chose, c’était que cette enfance de merde se termine au plus vite, et puis c’est tout !
Ces trois années là je les avais franchies comme ça, en attendant que les soirées passent et en les redoutant chaque jour durant toute la journée. Il y avait les cours qui me semblaient dérisoires, et les copains qui n’en étaient pas. Bon dieu, cette période qui n‘en finissait pas !
Certains de mes camarades de classe avaient eut la chance d’être suffisamment mauvais en classe de cinquième pour qu’on les oriente en apprentissage. C’est presque comme un travail un apprentissage ! J’avais été jaloux d’eux. D’autres n’avaient aucun problème chez eux. D’autres enfin avaient déjà une copine avec qui ils pouvaient faire de vrais projets… Moi, je n’en avais pas de projet, ni de copine bien sûr, ni de parents sans problème.
Il y avait bien Marie-Ange pour qui j’en pinçais bigrement mais je n’osais pas l’approcher parce que je savais bien que je sentais mauvais. Alors je lui parlais de temps en temps à Marie-Ange, mais toujours d’assez loin. C’est qu’on ne se lavait pas chez les grands parents ! L’hygiène, c’était un luxe qui n’était pas arrivé au Ballet !
Je ne m’étais jamais lavé les dents depuis que je n’étais plus à l’internat par exemple. Je n’osais pas non plus me mettre torse nu, même en gym, car j’avais les poils des aisselles complètement colmatés par une multitude de petites boules jaunes, comme de la cire, mais dures et qui ne partaient pas au gant de toilette et à l’eau froide. Je me souviens qu’un jour j’avais piqué les ciseaux à couture de ma grand-mère pour mes les couper ras les poils sous les bras mais ça n’empêchait pas l’odeur… Je m’étais caché dans le grenier pour faire ça.
Alors à partir de la quatrième je n’avais plus rien fait, ni en classe, ni bien sûr à la maison. Comme mes grands parents ne répondaient pas aux mots que leur envoyait mon prof principal, il avait abandonné le prof. Et puis ça avait continué de la même manière l’année d’après. On ne me disait rien. On me laissait au fond de la classe, voilà tout.
Pour me distraire, parfois, je les faisais les interros, comme les autres, mais je ne les rendais jamais. Ça m’aidait quand même à passer le temps ! Sauf les rédactions, de temps en temps, que je rendais et pour lesquelles j’avais souvent la meilleure note de la classe. Elle m’aimait bien Mlle Delabarre, comme la maîtresse. Ou alors je rendais des devoirs quand j’avais le temps de changer tout, en math par exemple, de manière à avoir un beau zéro… Mais je prenais soin que Marie-Ange s’aperçoive que je savais faire…
Il n’y avait que Marie-Ange qui savait que je le faisais exprès d’avoir des zéros. Jamais un prof ne s’en est rendu compte !
Jamais personne ne m’avait embêté non plus à propos de mes carnets de note. C’est moi qui les signais, toujours, tranquillement. Ils n’ont jamais su que j’en avais des carnets de notes mes grands parents !
Pendant tout ce temps que je me débrouillais comme je pouvais avec mes grands parents, ce que je ne savais pas, c’est qu’ils étaient en pleines difficultés là bas à Mirebeau. Mon père était harcelé par un « chefaillon » tyrannique et ma mère n’arrivait plus du tout à faire face aux remboursements des crédits qu’ils avaient contractés.
Leur couple qui semblait pourtant s’être ressoudé un peu se disloquait de nouveau. Ils passaient le plus clair de leur temps à faire des projets irréalisables à coup sûr. Ils n’y croyaient d’ailleurs pas du tout à leurs projets, ni l’un ni l’autre. Ça leur faisait simplement de quoi parler ensemble ! Mais bien entendu, comme ça ne se réalisait jamais, ma mère était déçue par mon père.
Quelques années après mon père s’était bien sûr fait viré. Ils avaient dû quitter en urgence la maison, et le collège pour mes frères et continuer à rembourser les crédits quand même… Période très difficile !
Finalement c’est un ancien collègue/concurrent de mon père, un de la première heure qui lui n’avait pas fait faillite, qui lui avait proposé un travail. Et hop, direction Ligueil, encore à soixante kilomètres de chez mes grands parents, mais à l’opposé. Là, c’était une maison en ville qu’ils avaient occupé. Tout contre l’église, avec la cloche qui faisait vibrer les verres dans les placards toutes les heures, et les demies heures aussi…
Au début tout s’était très bien passé. Mon père avait l’air de prendre correctement son essor en tant qu’acheteur de bestiaux et finalement la paye n’avait pas tellement diminuée. Ils avaient repris leurs habitudes d’avant. Mon père amenait tout le monde au Ballet le dimanche matin et il repartait aussitôt pour ne revenir qu’au moment du repas. C’était un rituel. On se retrouvait chaque dimanche comme avant, à dix autour de la table, avec plein de viande en plus, et des gâteaux, et du vin des côtes du Rhône. C’est que tout le monde avait bien plus de moyens qu’avant quand même ! On mangeait énormément puis quand c’était l’été, les hommes allaient cuver sous le tilleul. Les femmes rangeaient tout et faisaient la vaisselle. Parfois elles avaient encore des fous rires.
Mais tout ça n’avait pas duré. Au bout de six mois, le patron de mon père lui avait ressorti un contentieux qu’ils avaient ensemble, enterré depuis plus de dix ans. Et il avait exigé un retrait sur salaire qui ne leur laissait pas de quoi vivre…
Leur situation devenait du jour au lendemain impossible. En réagissant, en s’opposant, il prenait tous les risques mais au fond il n’avait aucun autre choix mon père. N’importe qui aurait probablement pu éviter ce piège mais lui, il avait gardé cette attitude qu’ont les enfants qui consistait à oublier ce qui le gênait en se disant que l’autre allait sûrement oublié aussi. Je crois même qu’il se forçait à oublier, persuadé que ça forçait l’oubli de l’autre…
Mais pour l’heure, cette magie là n’avait pas fonctionnée. Il fallait bien se rendre à l’évidence, il était de nouveau sans ressource suffisante pour survivre, avec ma mère et mes frères.
Alors ils étaient repartis de Ligueil. Ça n’avait duré que six mois là bas, et sans plaisir encore ! C’est ce que m’avait dit ma mère quelques années plus tard.
Ils s’étaient retrouvés à Loudun. Le couple en lambeaux et mon père en dépression grave. On ne les soignait pas les dépressions à l’époque. En tous cas pas dans ce milieu là. Ça passait ou ça cassait ! Au fumier les faibles ! Pas de quartier pour les fainéants ! C’est comme ça qu’on jugeait ceux qui n’arrivaient pas à se débrouiller, qui n’arrivaient pas à suivre le mouvement. Mon père en faisait partie de ceux qui n’arrivaient pas à suivre le mouvement. Il était « paumé » le père dans tout ça ! Et pas qu’un peu encore qu’il était « paumé » !
Je crois que c’est à cette période là qu’il a décroché. Enfin pas encore tout à fait mais ça ne tenait plus qu’à un fil…
Il avait quand même trouvé un travail, toujours dans son domaine mais cette fois il était payé à la commission.
Avec cette maison à Loudun qui n’était pas si mal pour le prix du loyer, avec un boulot à vingt kilomètres dans ce qu’il savait le mieux faire, vraiment si le moral avait été au rendez vous, ils s’en seraient peut-être sortis cette fois-ci ! Mais le moral n’y était pas. Et la passion aussi elle avait foutu le camp ! Ils ne s’aimaient plus mes parents. Plus du tout.
Il avait bien tenté de s’y remettre au boulot. Il avait bien essayé d’en faire des affaires mais quand ça ne veut pas y’aller, ça veut pas y’aller… Les commissions qu’il rapportait ne suffisaient qu’à peine à l’entretenir, lui. C’est qu’il avait un train de vie de maquignon quand même, avec un gros budget bistrot, et restaurants aussi, et bagnole ! Toujours est-il qu’au bout d’un peu plus d’une année dans cette situation, rien n’était plus tenable.
Ma mère l’avait alors boosté comme y’a pas. Elle n’avait pas le choix ma mère ! Après avoir tenu toutes ces années, elle n’allait quand même pas abandonner sans avoir tenté la dernière chance qui leur restait ! Ils avaient décidé de relancer une boite à leur non. Je devrais plutôt dire qu’elle avait décidé car lui, vraiment, il n’était pas convaincu.
Encore une fois ils s’étaient lancés dans le commerce de bestiaux. Ils avaient recommencé dans la même configuration exactement que la première fois. Des incorrigibles en quelques sortes ! Et bien entendu la règle, c’est la règle. Aux mêmes causes les mêmes effets ! Rien ne change… Six mois plus tard ils étaient de nouveau en faillite. La deuxième faillite. Celle qui ne pardonne rien !
C’est à ce moment là qu’il avait complètement décroché. De toute façon, il ne pouvait plus rien nous apporter, ni à nous ses enfants, ni à ma mère. Il savait qu’il ne pourrait plus rien nous apporter, probablement jamais.
Ils avaient donc divorcé.
C’était au début des années soixante dix. Ma mère avait quarante deux ans. Elle était sans emploi, sans droit au chômage, sans formation, sans permis de conduire, sans même des vêtements décents pour aller chercher du travail… Que voulez-vous ? Quand on n’a pas tiré le bon numéro !
Alors elle s’y était mise tout seule à se reprendre en main. Elle avait décidé de réagir. C’est moi qui lui avais acheté une tenue complète, avec pantalon, manteau, chaussures et tout et tout. Et puis elle s’était mise à faire du porte à porte, offrant ses services pour du ménage, ou la cuisine, ou la garde des enfants… Enfin, elle s’était mise à chercher du travail. N’importe quel travail. Avec la force du désespoir…
Ce n’était pas évident du tout, dans une ville comme Loudun de chercher du travail en faisant du porte à porte. Elle se faisait « jeter » à chaque maison, et encore, quand on lui ouvrait la porte ! Parfois on l’insultait avant de lui refermer au nez… Mais elle avait continué.
Mes deux petits frères avaient bien entendu arrêté le lycée et s’étaient mis au boulot eux aussi. Mon cadet avait commencé son contrat de déménageur trois mois avant la date du BAC ce qui fait que pendant que ses camarades passaient les épreuves, et bien lui il déplaçait des meubles…
Le plus jeune bouffait de la poussière dans une coopérative agricole. Ça lui donnait un peu de temps les après-midi pour aller faire du vélo. Il était presque un champion en vélo.
Et moi je tentais d’empiler les contrats de manière à pouvoir survivre en cherchant plus ou moins ma voix dans le dédale des formations universitaires. Le CAP d’imprimeur que j’étais allé faire à Châtellerault ne m’avait servi que six mois car je détestais l’imprimerie. Il faut dire que je n’avais accepté cette formation que parce qu’elle était courte et que c’était pour moi un moyen rapide de sortir de ma famille.
Quand à mon père, et bien on n’avait plus du tout de nouvelle. Il semblait toutefois qu’il avait été pris en charge par l’une de ses amoureuses, pas loin, qui tenait un bistrot.
Enfin ma mère avait trouvé à faire des ménages à l’hôpital dans le cadre d’une entreprise d’intérim. Elle avait des missions souvent mais toujours très courtes. Quelques jours, quelques heures… Juste ce qu’il fallait pour survivre. Je l’aidais comme je pouvais de temps en temps et mes frères aussi. Après, elle s’était drôlement bien débrouillée ma mère. Elle avait eut un contrat à plein temps directement avec l’hôpital. Et elle avait fait des formations, et elle était devenue aide soignante, et elle avait passée son permis de conduire…
Il n’empêche que tout le monde avançait, chacun dans son coin, avec ses emmerdes propres, avec ses projets. Quelque soit le merdier dans lequel on se trouve, quelque soit l’environnement, faut bien faire avec !
Moi, je n’avais pas choisi de naître au travers de tous ceux là, et d’ailleurs je m’en fichais éperdument d’où je venais. L’important, c’était où j’allais. L’important c’était de ne pas se laisser bouffer par des sentiments. L’important c’était de m’occuper de ma route, la mienne seulement. Tant qu’il n’y avait pas urgence absolue, J’avais appris à laisser les autres se démerder…
Je sentais bien que mon risque à moi c’était de ruminer ma revanche en oubliant ma route. Je savais bien que le risque pour moi, c’était de m’engager dans une sorte de compétition avec « les miens » qui au fond n’était que des « cul de jatte » qui cherchait simplement à marcher. C’était peine perdue pour beaucoup d’entre eux d’ailleurs mais pour moi, vraiment, ce n’était pas assez. Moi, ce que je voulais, c’était courir. Non pas courir avec eux, ni à côté d’eux. Ce que je voulais c’était courir vite pour voir le monde, partout, sans me restreindre. Ce que je voulais c’était être libre.
Je savais bien qu’il me faudrait m’en donner les moyens tout seul. Ça je le savais, mais après tout c’était encore possible. J’en étais sûr que c’était possible. Toutes les méthodes seraient bonnes pour me donner les moyens de choisir mon nom. De m’en construire un, tout seul, nouveau. Je voulais un nom qui ne se ferait pas écraser par la manière dont on le prononcerait. Mes origines, je ne leur appartenais pas du tout. Là-bas, avant, près de la passée aux épines noires, j’avais décidé de conduire ma vie, sans permis, comme le père Fontaine et sa Vedette.

Deuxième partie



On était maintenant en mille neuf cent soixante dix huit. J’étais arrivé en avance. Je m’étais posté à proximité de l’échoppe « vente de bois et charbon » du quai Charles VII pour attendre l’heure exacte du rendez vous. C’est là que la dame de la boite d’intérim m’avait dit de me présenter, à Huit heures précises, ce lundi.
C’était la première fois que je m’adressais à une entreprise d’intérim. Ce contrat devait me permettre de faire ma dernière année de Beaux Arts. « Deux mois de boulot, sans rien dépenser et ça ira. »
C’était aussi la première fois que j’allais conduire un camion. Effectivement, je l’avais mon permis de poids lourds, mais je n’avais quand même conduit qu’une Jeep à l’armée ! Les coups de tampon dans les cases « poids lourd », ce n’était que des coups de tampon… Mais je n’étais pas trop inquiet. En faisant bien attention j’étais sûr qu’il n’y avait pas tellement de différence entre conduire ma deux chevaux et conduire un camion. Je me disais que j’allais faire attention, voilà tout !
J’étais donc assis au bord de l’eau, sur le parapet de pierre de l’autre côté du quai et je regardais. Je me remémorais ce qu’on disait de ce lieu, ce qu’on disait de ces gens là. Parce que même chez mes grands-parents, à douze kilomètres de là dans la campagne, on savait tout sur eux, ces gens là.
C’est toujours la même chose dans les sous préfectures touristiques, surtout si elles sont traversées par une rivière. Il y a encore le souvenir inconscient de l’importance des bords de l’eau, de la puissance des commerçants du lieu d’arrivage. C’est quand même par ce quai là que tout transitait voilà quelques siècles !
Alors ça fonctionnait « rival » tous ceux du quai. Ça fonctionnait « rural » dans la tête aussi, quand même. Il y avait de la proximité. On se connaissait. On se reluquait. On en causait du voisin avec l’autre voisin… Mais on avait un point commun aussi ! C’était le touriste ! Il ne restait que ça, le touriste, depuis que le supermarché s’était ouvert plus loin là bas, avec un immense parking.
Mais il y en avait qui en profitaient plus que les autres de la saison touristique. Les bistrots, et puis les restaurants, et même la mère Tasséreau avec toutes ses conneries de souvenirs et autres objets soient disant traditionnels ! Elle en profitait bien, elle, des touristes. Ce n’était quand même pas croyable de voir des anglais repartir de chez elle avec un « égrappoir » en osier de un mètre de diamètre ! « Et combien qu’elle peut en demander d’un égrappoir inutile la mère Tasséreau ? »
C’est comme l’antiquaire. On n’imaginait pas combien de soufflets de forges avaient dû se transformer en table de salon à cette époque. Et ils partaient d’où les soufflets de forges ? Et bien d’ici. De chez le père Martin.
Ah, mais c’est qu’on pouvait quand même comprendre ! Ça les mettait en rogne ceux qui n’en profitaient pas ! Ils n’emportaient pas de charbon, ni de bois de chauffage, les touristes… Ils ne rentraient pas non plus dans les merceries, ni chez le bourrelier, les touristes. « Y’a pas de justice » qu’elle disait la vieille de la mercerie. « Y’en a qui sont nés tout habillé ». « Et puis parait-il que déjà pendant la guerre ces bistrots là, et bien ils n’étaient pas clairs… ça vient du lieu l’état d’esprit, et puis c’est tout, ça vient du lieu… »
Ça n’avait en tous cas pas beaucoup changé depuis quarante ou cinquante ans ici d’après ce que disaient les vieux. « On a beau faire, c’est toujours les même gens, avec les mêmes mentalités qui se retrouvent dans les même endroits… Ça peut bien changer de main, c’est toujours les mêmes ! » Elle avait raison la mercière. C’était finement observé !
Il y avait en tous cas bien de l’animation ce matin d’été sur le quai, mais aucun touriste. Aucune femme en petite robe légère… Pour ça, c’était l’après midi. Beaucoup de mecs le savaient d’ailleurs. On les voyait vers trois heures sur le bord de l’eau. A cette époque c’était comme maintenant. « Quand quelqu’un vous regarde, vous voyez bien s’il vous regarde les yeux ou les nichons ! Et pour le cul, c’est pareil !».
Là, il n’y avait seulement que quelques livreurs garés en double file qui achalandaient les boutiques d’alimentations et les restaurants. Il y avait aussi des chiens. Deux chiens qui trottaient ensembles et qui pissaient au seuil des boutiques. Le cafetier leur hurlait dessus et les coursait un peu. Mais il revenait vite sur ses pas, résigné. Parmi les deux chiens, il y en avait un qui devait appartenir à la mercière…
Ils avaient toujours l’air content les livreurs. Surtout les boulangers, et puis les pâtissiers aussi. Apparemment ça rend gai la boulangerie ! Les bouchers par contre, ce n’était pas pareil ! Ils transportaient leurs quartiers sanguinolents sur l’épaule en ronchonnant. Moi qui croyais qu’ils utilisaient des linges blancs pour que la propreté se voit mieux, c’était raté ! Ces draps là, on voyait bien qu’ils n’étaient pas d’aujourd’hui. Et puis c’est lourd la bidoche ! Et puis peut-être que ça rend nerveux de transporter des cadavres sur son dos si tôt le matin ! En tous cas ils rouspétaient tous les bouchers.
De mon poste d’observation, de l’autre côté de la rue, je regardais. Je regardais tout ce petit monde en action. Je regardais toutes les trente secondes la boutique de bois et charbon. C’est qu’il ne faudrait pas arriver le premier, je ne saurais pas quoi dire moi ! Et en tous cas pas avant huit heures précise, comme me l’avait demandé l’autre à la boite d’intérim…
Cette boutique là était la plus ancienne, avec la mercerie un peu plus loin. « On n’a pas idée aussi d’avoir encore une mercerie à notre époque ! Et puis de vendre du bois et du charbon, c’est pareil, on n’a pas idée ! »
C’est vrai qu’elles étaient décalées ces deux boutiques, avec leur devanture en bois dont la peinture s’écaillait, avec la porte à l’ancienne, avec une sorte de vantail moins grand d’un côté qu’on n’ouvrait que pour faire entrer les paquets plus volumineux, et cette sonnette électrique dont le haut de la porte actionnait l’interrupteur…
Sur le trottoir d’en face un type venait de ranger sa voiture. Il était en double file, comme les livreurs. Il avait salué l’un des bouchers. Ils avaient échangé des plaisanteries que je n’avais pas entendues distinctement. Je crois qu’ils avaient fait allusion à la nuit qu’ils avaient passée mais je n’avais pas compris la suite. « Une grivoiserie probablement ! ». En tous cas, ils avaient l’air de se connaître.
Ils ne se voyaient sûrement qu’ici ceux là ! Ça arrivait souvent comme ça ! D’abord on se croisait, une, deux, trois fois et puis il y en avait toujours un qui envoyait une vanne, un bonjour rigollot. Après c’est normal, on se connaissait comme on dit. On buvait même un pot à l’occasion. On lorgnait ensemble le cul de la moindre étrangère égarée. Ça arrivait quand même parfois, les matins, qu’un cul d’étrangère traîne par ici !
Le type de l’auto continuait de s’avancer vers « ma » boutique. Il était un peu bedonnant, avec une casquette et un pull comme en hivers. Il n’arrêtait pas d’aspirer entre ses dents, comme quand on vient de manger du lapin pas assez cuit, ou de la côtelette.
Il entrait maintenant dans la boutique. Il était huit heures moins cinq. Je me lançais. Je traversais la rue et entrais à mon tour, sans hésiter, l’air sûr de moi. Il fallait mieux donner cette impression, surtout la première fois ! Je me doutais qu’ici c’était comme dans la mercerie où j’étais déjà allé, il y a longtemps, avec ma grand-mère mais je me faisais quand même surprendre par cette bon dieu de sonnette. « Merde, ça m’avait fait manquer mon effet !»
 Bonjour. Je viens de la part de Holnet, l’entreprise d’intérim. Ils m’ont dit de venir à 8 heures ici. C’est vous Mme Chaufferet ?
Les deux autres m’avaient dévisagé un moment puis ils ne m’avaient plus regardé du tout. J’avais serré la main du type mais la dame ne me voyait pas. Elle cherchait quelque chose dans un placard. Elle m’avait quand même répondu.
 Oui oui, c’est bien ça. Vous êtes Christian Villard, n’est-ce pas ? Je vous le demande parce que chez Holnet, ils ne s’emmerdent pas, parfois ils en envoient un autre, et puis qui c’est qui doit se refaire les factures ? Ah, eux, ils ne s’emmerdent pas… Ils nous ont même envoyé un noir une fois…
A ces mots, j’avais senti qu’elle avait été un peu gênée. Elle se demandait si elle n’en avait pas dit un peu trop. C’est bien facile de dire du mal, mais il ne faudrait pas que ce soit répété ! Comment donc se justifier si elle devait répéter ça devant la dame de chez Holnet ? Ce qui l’avait gêné bien sûr, ce n’était pas d’avoir fait une allusion raciste, c’était de dire qu’ils déconnaient chez Holnet.
Tout en bougonnant elle n’avait pas cessé de chercher. Maintenant c’était dans le tiroir d’un des meubles peints qui entouraient la pièce qu’elle cherchait. Elle était approuvée par le garçon qui était là. Il était debout au milieu de la boutique, les mains sur les anches et il faisait écho à tout ce qu’elle disait, la vieille !
 C’est vrai ça, ils pourraient au moins envoyer des gars qui savent travailler ! Remarquez, un noir pour notre boulot…
Elle avait envoyé ça sur le ton de la plaisanterie et le type qui attendait avec moi avait éclaté de rire, et elle aussi.
 Ah oui, un charbonnier noir c’est vrai…que j’avais répondu pour tenter de participer à leur plaisanterie lourde.
Et ils avaient alors redoublé d’éclat de rire, encore une fois, comme si la réponse que je venais de faire était parfaitement idiote.
 Et pis si y’avait que l’charbon ! qu’elle m’avait crié presque.
Moi, je ne comprenais plus rien. Je souriais un peu mais je tentais une diversion. Maintenant qu’elle me regardait je lui tendais mon contrat d’intérim.
Mme Chaufferet était une femme de cinquante ans, blonde qui blanchissait, plutôt ronde, avec des traits fins qui laissaient supposer qu’elle avait due être franchement jolie, quand elle était plus jeune.
Pour l’heure, il y avait du laisser aller ! Son sarreau à fleurs en guise de robe, ses pantoufles qu’elle portait comme des babouches et les varices bleutée à peine dissimulées sous des bas détendus… Non, vraiment ça ne respirait pas l’érotisme ! Pourtant je remarquais qu’elle n’avait pas attaché les boutons de la blouse jusqu’en bas…
 Euh, je ne vous ai pas présenté Thierry. Vous connaissez Béziers ?
Je restais encore une fois interloqué.
 Oui, enfin oui, un peu, enfin j’y suis déjà passé…
A cette réponse les deux autres avaient éclaté à nouveau de rire en même temps. Ils riaient d’un rire sonore, et puissant, et la bouche ouverte en grand. Je m’étais alors aperçu qu’il lui manquait des dents à Mme Chaufferet.
 C’est lui Béziers ! Qu’elle m’avait envoyé en reprenant de manière encore plus sonore son rire édenté.
Thierry Béziers. C’était le nom de mon collègue. Ça y est, j’avais compris. Je riais aussi, comme eux mais moins fort. C’est que je n’étais pas habitué à tout ça, moi !
Elle m’expliquait maintenant comment j’allais devoir remplir les fiches. « Je devrais compléter là, et surtout pas là, mais là oui… ». Elle ponctuait ses démonstrations de renseignements dont je ne voyais vraiment pas l’intérêt. Par exemple que les patrons n’étaient pas là. Qu’elle n’était que la responsable de l’agence, enfin qu’elle faisait des vidanges pour eux au fond mais que c’est sûr, ils la volaient, ils se servaient d’elle… Mais que le bois et le charbon ça n’était pas eux.
J’avais quand même relevé quelque chose dans ce flot ininterrompu de paroles plus ou moins cohérentes.
 Vous dites des vidanges ? Mais des vidanges de quoi ?
A cette question ils avaient tous les deux éclaté de rire encore une fois. Lui, Thierry, qui était plutôt resté en retrait jusque là s’était alors approché de moi. Il avait ri très fort, encore, mais cette fois il l’avait fait en me regardant bien en face à cinquante centimètres. Il lui manquait aussi des dents à lui ! Et puis cette haleine ! Il devait boire le même vin que mon grand-père !
 Mais c’est de la merde qu’on vidange. Et puis pas qu’un peu de la merde. De la vraie merde, de la merde qu’on prend dans les chiottes des clients. Il en faut bien des vidangeurs, il en faut bien !
Ça avait duré au moins cinq minutes comme ça. C’est parfois long cinq minutes ! Elle surtout, elle n’arrêtait pas de justifier ce boulot là. « Si y’en avait pas hein, si y’en avait pas qui acceptaient de mettre les mains dedans, je vous l’demande… ». Elle m’envoyait tout ça en continuant avec ses papiers et lui, Thierry, il approuvait systématiquement ce qu’elle disait. Il répétait ce qu’elle disait aussi, de temps en temps, après elle et il se tenait toujours tout près de moi.
 C’est quand même mieux que d’être au chômage d’être vidangeur, non ? Et puis ceux qui sont les plus emmerdés, ben justement, ce n’est pas nous, c’est eux ! C’est emmerdant quand ça déborde !
Et ils avaient éclatés de rire, encore.
Cette situation qui durait devenait vraiment embarrassante mais faute de mieux, je riais avec eux. Elle continuait à m’expliquer comment remplir les fiches mais elle ajoutait de tels commentaires inopportuns que j’avais du mal à me concentrer.
Je voyais son soutien gorge quand elle se penchait sur le bureau. La dentelle grise qui avait dû être blanche, et puis la peau qui avait dû être lisse et qui n’était plus que blanche, et froissée, et puis son haleine à elle aussi… Vraiment, cette femme là ne devrait pas travailler au contact des clients ! Il est vrai toutefois que pour vendre ce genre de prestation, l’odeur ou la coquetterie ce n’était sûrement pas le plus important…
Ce n’est qu’après cette demi-heure d’explications laborieuses qu’elle nous avait enfin laissé partir vers le camion. J’étais sorti le premier. Thierry était resté avec elle un moment mais il n’avait pas refermé la porte derrière lui. Ils se parlaient tous deux. Je m’étais mis un peu à l’écart car je me doutais qu’ils parlaient de l’impression que je leur faisais. Quand Thierry était sorti, enfin, elle était sortie aussi mais juste la moitié du tronc, comme pour ne pas exposer ses varices au dehors. Elle s’adressait à moi, penchée à l’extérieur, qui se tenait au chambranle de la porte.
 Vous allez voir, Thierry va vous expliquer. Ça fait longtemps qu’il est dans la merde lui. On touche le fond nous, on ne peut pas aller plus bas, bienvenu au club…
Et ils avaient encore rigolé. Je me souviens que ce « bienvenu au club » m’avait surpris. Ça faisait trop jeune pour elle. Et elle riait encore alors que nous l’abandonnions à l’odeur douceâtre de son échoppe sombre. L’odeur qui m’avait effectivement semblée curieuse en entrant ne m’avait pas vraiment gênée mais maintenant que j’étais informé sur l’activité principale, alors là oui, l’odeur me gênait. Ça puait comme des chiottes municipales cette boutique !
J’étais quand même content que cette première épreuve soit passée. « On allait commencer maintenant. Et puis le camion, bon dieu, ça commençait à m’angoisser ! ». Je m’adressais quand même à Thierry qui marchait devant moi sans m’attendre.
 Je vais te suivre jusqu’au garage ? Ne vas pas trop vite, je n’ai qu’une deux chevaux. C’est celle là, là bas, la bleue.
J’avais pris l’initiative du tutoiement seul. Ça me plaisait et puis après tout j’étais le chef. C’est ce qui était marqué sur mon contrat !
Maintenant qu’on était parti, il n’arrêtait pas de me regarder dans son rétroviseur. En effet il ne roulait pas bien vite. Nous avions parcouru environ cinq kilomètres dans la campagne pour qu’il s’arrête enfin près d’une ferme, juste à l’aplomb du mur d’une grange. Je m’étais rangé derrière lui.
Il n’avait pas pris plus d’une minute pour ouvrir en grand la porte coulissante en tôle ondulée. Le camion était là, bleu et blanc, énorme, avec une grosse citerne et des systèmes complexes qui supportaient des gros tuyaux sur les côtés. Bon sang, ça m’impressionnait ! Ça faisait quand même une grosse différence avec ma deux chevaux ! Mais bon, ce n’était pas le moment de flancher. Tout en faisant mine de ne pas m’apercevoir que Thierry m’observait, j’avais commencé à faire le tour de l’engin.
 Un Scania. C’est un Scania. Eh ben dis donc, il n’est pas de toute première jeunesse ! Mais tout ce système dessus, ça a été rajouté il n’y a pas longtemps ?
Mon collègue commençait à s’animer. Il voyait bien que j’étais embarrassé. Je suis sûr qu’à ce moment là, il avait déjà remarqué que je n’avais pas commencé par ouvrir la cabine pour m’installer à la place du chauffeur. C’est comme ça, je l’ai su après, que les chauffeurs de poids lourds prennent possession de leur engin ! Moi je n’avais encore pas osé l’ouvrir cette portière à laquelle on accédait par trois marches mal commodes. Je reculais inconsciemment l’échéance !
 Oui, il a de l’âge ! Mais ça marche. Tout marche, mais c’est vrai que la cuve marche mieux que le tracteur. Elle est toute neuve la cuve. On l’a touchée l’année dernière. Tiens montes. Je vais te guider pour la première fois que tu le conduit. Ça passe juste en haut.
 Euh, je pense que tu devrais me montrer tout avant qu’on se lance !
J’avais osé m’adresser à lui sur le ton de la plaisanterie. Il accrochait bien. Ouf !
 Parce que tu ne sais pas conduire ou quoi ? Tu ne vas pas nous faire casser la gueule au moins ?
Puis il s’était installé à la place du conducteur. J’étais en bas qui le regardais faire.
 Montes, qu’il m’avait dit.
J’avais grimpé sur le marche pieds et j’étais resté accroché comme ça, soutenu d’une main sur la portière ouverte et l’autre accrochée au volant. Il me montrait tout. La mise en route. Le frein à main qui était pneumatique et qu’on devait donc actionner plusieurs fois, comme une pompe. Le système de commande de la « pompe à merde » comme il disait et enfin le « mouchard ». Il avait l’air de maîtriser tout ça à la perfection Thierry !
 Bon, et ben je vais m’y mettre. Quand faut y’aller, faut y’aller !
Il rigolait comme tout à l’heure. Il avait l’air de plus en plus sympa. Le fait que je me sois découvert devant lui, que je lui ai mis mon incompétence en aveu lui avait donné des ailes. De manœuvre qu’il était voilà encore cinq minutes, il est passé « chef ». Le chef légitime, c’était lui. C’était lui qui savait et qui me montrait.
Je démarrais donc l’engin non sans être pris d’une immense appréhension. En trois minutes on avait été enveloppé dans une fumée épaisse. C’est irrespirable la fumée de gasoil !
 Il faut laisser chauffer !
Il m’avait crié ça alors qu’on sortait de la grange pour s’échapper du piège de fumée. On était maintenant dehors. Lui qui se roulait une cigarette.
 On a cinq minutes. Tiens t’en veux une ?
Et il m’avait tendu son paquet de « Bergerac » orange et ses feuilles de papier à rouler. J’avais accepté. On avait roulé tous les deux notre clope, debout sur le chemin, à regarder la fumée grise qui s’échappait maintenant de la grange par le haut de la porte.
Cette fumée me rappelait quand j’allais chez mes parents pendant les vacances. Pour moi les vacances étaient toujours des moments intenses de découverte. Surtout quand mon père m’emmenait avec lui pour les marchés…
Le mieux comme marché, c’était celui de Parthenay, ou de Fougère aussi mais là c’était tellement loin qu’on partait à trois heures du matin. Ça faisait quand même tôt !
Mon père me réveillait dans la nuit et il nous fallait environ une heure pour charger le camion. Cinquante vaches en tout, avec la remorque et la caisse qu’on ouvrait l’une dans l’autre à condition que le tout soit bien aligné. J’en ai entendu des jurons pendant ces manœuvres là ! Ça devait être difficile d’aligner exactement le camion et la remorque.
On détachait ensuite les vaches les unes après les autres dans l’étable et on les faisait monter dans le camion. C’était rare qu’elles se prêtent facilement à nos manœuvres, fallait y aller de la trique, et des cris…
On les attachait ensuite une à une, une dans un sens et l’autre dans l’autre, bien court au licol pour qu’elles ne puissent pas se coucher pendant le voyage. Une vache qui se couchait, c’était une vache morte écrasée par les autres à l’arrivée ! C’est pour ça que mon père revérifiait chacun des nœuds derrière moi…
Et puis il y avait la fumée de gasoil ! Cette putain de fumée qui se répandait dans l’étable pendant cette opération… Quand mon père me demandait si ça allait, si je n’étais pas trop incommodé, je répondais toujours que ça allait. Je n’ai jamais osé dire une seule fois à mon père que ça n’allait pas. De toute façon je n’ai jamais osé m’opposer à lui en rien, jamais. Je formulais toujours mais réponses pour le satisfaire… Mais avec cette fumée, franchement, j’ai bien des fois failli m’évanouir.
Et bien là, dix ans plus tard, me revenait cette « fumée souvenir » !
Thierry était allé à sa voiture pour chercher son casse-croûte et moi je continuais à regarder la fumée envahir le garage.
 T’as pris un casse-croûte ?
 Euh, non, je croyais qu’on prendrait le temps, qu’on avait une coupure.
 Ce n’est pas pour midi ! A dix heures, j’ai faim moi !
Et il avait encore rigolé. Il allait maintenant au camion en passant au travers de la fumée et il rangeait son encas dans le caisson situé sur le bord du châssis du camion. Il l’avait enroulé dans un papier de journal, avec une bouteille, entourée aussi d’un journal.
Je m’étais enfin mis au volant. J’avais le cœur à cent à l’heure. « Débrayage, première, un peu d’accélération, J’enlève le frein de parking comme il m’a montré. Bon dieu, le frein, ça n’avait pas l’air aussi dur quand il l’a fait, lui… »
Le camion s’était ébranlé doucement. La direction était super assistée. J’avais avancé un peu puis j’avais freiné. Blocage net. Les freins aussi étaient super puissants, comme l’assistance de la direction ! J’avais recommencé, et Thierry dehors qui me guidait. J’avais avancé et enfin le camion était maintenant aligné sur le chemin prêt à partir. Je voyais Thierry qui refermait la grange. Je le regardais dans les immenses rétroviseurs et j’en profitais pour les régler. On était à deux mètres du sol dans cette cabine ! Il était enfin monté à côté de moi.
 Bon alors le premier client ? Tu les as mises où les fiches ?
 Ah, merde, je les ai laissés dans deux chevaux…
Il avait encore éclaté de rire. J’avais remis le frein à main. C’était vraiment vachement dur. J’étais descendu pour aller chercher les fiches. « C’est bon. Cette fois, c’est bon. J’ai tout ».
 Bon alors, on va où ?
 Monsieur Ra bu teau. C’est vraiment mal écrit.
 Ah oui, les grottes, je vois où c’est ! Vas-y je vais te guider…
Et nous voilà partis. Et bien un camion ce n’est pas du tout comme une deux chevaux ! Les 4000% de poids en plus, ça compte ! A chaque vitesse passée, c’était pour moi une victoire. Mais à chaque ralentissement qui s’annonçait, c’était une nouvelle épreuve… On avançait par sauts de puces. On sillonnait la campagne au ralenti, dans des chemins où il aurait été impossible de croiser le moindre vélo sans que je l’écrase à coup sûr. Par chance on n’avait pas croisé de vélo !
Thierry n’avait pas l’air si effrayé que ça. Il avait mis les pieds sur la boite à gants et il me guidait tranquillement. On allait comme ça dans la campagne. On avait fait dix kilomètres peut-être, peut-être plus, je ne rendais pas bien compte. « Combien me faudra-t-il de temps pour m’habituer ? Un jour, deux ? J’espère que mes tensions vont diminuer. On ne peut pas tenir longtemps comme ça ! »
Ce que je n’arrivais pas du tout à faire, c’était à rétrograder. Pour ralentir donc, je comptais uniquement sur les freins. Le problème avec ces freins là, des freins pneumatiques, c’est qu’il était très difficile de doser. Soit ça freinait trop, soit pas assez. Décidément, il aller falloir que je m’habitue !
On était enfin arrivés à destination. Ouf ! J’avais soufflé en arrivant. Enfin, c’était avant de penser qu’il me restait encore à mettre le camion en position.
 Mets-toi le plus près possible ? ça évite de tirer trop de tuyaux !
C’est ce que m’avait crié Thierry en descendant du camion. Il était descendu alors que je n’étais pas encore arrêté, pas complètement. Je sentais que le rythme s’accélérait et moi qui n’avais pas encore mis le camion en place… « Ne pas m’énerver. Surtout ne pas m’énerver ».
Thierry qui était parti avec le client pour voir comment les choses se présentaient revenait déjà.
 Vas-y, tu vas te mettre en marche arrière. Je te guide. Fais attention au regard, là, tu vois, la plaque de béton…
J’avais commencé ma manœuvre. J’y allais vraiment très doucement. Au pas. Finalement je ne me débrouillais pas si mal. En fait, j’étais bien plus à l’aise ici que sur la route. J’avais beaucoup moins la trouille. Ça aide !
Le rythme s’était en effet emballé à partir de cet instant là…
A peine le camion était-il arrêté que Thierry avait déjà commencé. Il tirait les tuyaux. Il les raboutait. Il serrait les colliers avec une sorte de griffe recourbée. Il partait ensuite avec une bêche et une pioche. Il avait aussi une sorte de gros pieds de biche. Il courait entre les bâtiments, le camion, les tuyaux et les seaux qu’il venait de prendre dans un coffre situé sous le camion.
Tous ces gestes avaient tellement accéléré le mouvement que je ne savais plus quoi faire. J’aurais bien aimé me rendre utile, aider à quelque chose mais là, vraiment, je ne voyais pas comment m’y prendre. Finalement j’avais renoncé. Je le regardais faire en me disant qu’au prochain client je saurai mieux comment faire. Le client était là aussi, qui regardait et qui gênait Thierry aussi, comme moi. « On était deux cons qui regardaient un type qui bossait ! »
Je suivais le client à chacun de ses pas. Ça ne servait à rien mais au moins ça me donnait de la contenance. Il s’en allait vers le bout des tuyaux. Vers le fond de la courette. Vers où je n’étais pas encore allé. Thierry était entrain de piocher. Il tapait à grands coups. Il transpirait. Il avait relevé sa casquette vers l’arrière.
 La vache, avait-il dit en se relevant et en s’appuyant sur le manche de la pioche. C’est du solide votre cour ! Vous êtes sûr que c’est là au moins ?
 Oui, c’est exactement là, j’ai mon repère, c’est juste en face du muguet.
Thierry avait recommencé à creuser. J’avais pris la bêche et j’enlevais la terre au fur et à mesure qu’il émiettait le sol. Ça n’avait pas duré longtemps. Il m’avait demandé d’arrêter parce que je le gênais…
Enfin il avait découvert une plaque de béton. Le bord d’une plaque de béton plus précisément. Le client s’était trompé d’un mètre environ. En un instant j’avais vu Thierry changer d’attitude.
 Alors, faut arrêter de picoler le père ! Avait-il envoyé au petit monsieur qui en était resté stupéfait.
Il le rouspétait presque maintenant. Je ne savais plus où me mettre. Comment osait-il se comporter de la sorte ? Le client allait sûrement nous jeter. Ou au moins il allait se défendre et alors Thierry passerait un sale quart d’heure, ou il passerait pour un con s’il se taisait… « Ou alors il y aura un conflit réel, un problème… »
Finalement, tout en continuant d’envoyer ses vannes désobligeantes au vieux, il était parvenu à dégager complètement l’entrée de la fosse. Il prenait maintenant le pied de biche et s’arc-boutait pour lever la grosse plaque ronde de béton. Le client n’avait finalement pas réagi du tout.
En une seconde une odeur pestilentielle avait envahi la cour. Ça puait comme je n’imaginais pas que ce fut possible. Une odeur de merde et d’égout réunis qui n’en finissait pas d’augmenter d’intensité. Je me reculais instinctivement mais ça sentait toujours autant.
 Putain l’père ! Avait lancé Thierry en rigolant. T’as un cadavre là dedans ?
Voilà, maintenant il l’avait tutoyé. Et l’autre n’avait pas répondu du tout. Il avait seulement adopté un air coupable. Il restait là qui regardait, silencieux qui approuvait Thierry qui continuait à enlever l’énorme couvercle tout en lui signifiant que sa merde sentait particulièrement mauvais. J’aurais sûrement dû l’aider mais à ce moment précis j’en étais incapable. J’avais déjà bien du mal à ne pas vomir, ce n’était pas pour me rapprocher et y mettre les mains !
Maintenant il « cassait la croûte » comme il disait. Et même qu’il se servait de la bêche pour mélanger au tout l’amas plus dur, plus compacté qui semblait s’être formé en surface. Il brassait tout ça. Il touillait comme le cassoulet quand on arrive en fin de cuisson.
Il enfonçait la bêche, tout le manche presque, et l’odeur montait encore… Finalement il avait plongé les tuyaux qu’il avait disposés à côté dans cette immense masse de merde.
 Ça y est, à toi ! M’avait-il lancé.
Je ne voyais pas ce qu’il me voulait. J’étais absent. Incapable de quoique ce soit. Renfermé dans cet épais brouillard invisible d’odeur de merde. Je le regardais mais ne réagissais pas du tout.
 Alors mon gars. Tu vas tomber dans les pommes ? C’est que d’la merde ! C’est tout ! T’en verras d’autres !
Tout en m’envoyant ces plaisanteries, il s’était relevé. Il venait maintenant vers moi et nous repartions tous deux vers le camion. Je trouvais enfin un peu d’air respirable pour lui parler.
 Eh ben, en effet, c’est quelque chose !
Il rigolait mais ne me répondait pas. Il avait ouvert la portière du camion, y était monté et l’avait démarré.
 Il ne faut pas l’arrêter, ce n’est pas la peine.
Il avait mis la pompe à vide en marche. Il m’expliquait maintenant que la cuve devait d’abord se mettre en dépression et qu’après, seulement après, on pouvait aspirer.
 Tu vois, là, quand le niveau est là, ça veut dire que c’est bon, qu’on peut y aller.
On avait attendu tous les deux un moment comme ça. De temps en temps il retournait vers la fosse mais moi je restais auprès du camion. Je profitais d’avoir à surveiller ce niveau pour rester là, le plus éloigné possible de la fosse.
En fait, ça ne servait à rien que je reste là car à peine le niveau de dépression était-il atteint qu’un signal sonore avait prévenu Thierry. Je n’avais pas eu le temps d’intervenir. Il était déjà revenu et il se servait du tableau de commande qui se trouvait à l’arrière du camion pour mettre l’aspiration en marche.
 Ça y est, ça pompe !
Je m’étais quand même approché de la fosse. Ça se vidait à toute vitesse, jusqu’au fond en une minute. Thierry était revenu encore une fois au camion et il avait déroulé un tuyau plus petit jusqu’à la fosse. Il s’agissait d’une lance à eau. J’avais alors constaté qu’il y avait une citerne à eau sur le camion… Il avait commencé à asperger l’intérieur de la fosse et d’un coup, ça sentait la menthe.
 Ça sent meilleur ça le père, n’est-ce pas ?
Il s’adressait maintenant au client en riant. Travail bien fait ! Odeur de merde envolée ! Il aspergeait tout à l’eau mentholée. Le couvercle, et la pioche et les chaussures du client qui s’était un peu trop approché pour regarder dans la fosse.
 Et voilà, ça ne sentira pas non plus les pinceaux ! qu’il lui avait balancé en rigolant…
Il nous avait fallu environ cinq minutes pour tout replier, tout ranger tout propre. Le camion était maintenant prêt à repartir. Thierry m’avait fait signe d’aller chercher la fiche ce que je j’avais fait aussitôt.
 Bon et ben voilà, c’est la douloureuse maintenant ! avait-il dit au client.
Celui-ci avait l’air ravi. Il nous avait invité à boire un coup ce que Thierry avait accepté alors que je m’apprêtais à refuser en remerciant. Nous étions donc entrés dans la toute petite cuisine pour boire un verre de vin, debout, en écoutant Thierry qui n’arrêtait pas d’expliquer que « normalement ce n’était pas à nous à creuser pour ouvrir les fosses »…
Le client avait offert un pourboire à Thierry qui l’avait accepté aussitôt. Il avait même regardé avec insistance les billets et ce n’est qu’après avoir compté, un instant après, que nous étions repartis sans traîner.
Son attitude « sans gêne » me stupéfiait. Ce qui m’étonnait le plus d’ailleurs, c’était le comportement docile du client face à tant de grossièreté…
J’avais sorti le camion sans problème de la courette et nous étions repartis. « Ça va mieux. La conduite, ça va mieux. »
A peine en route, Thierry avait sorti le billet de vingt francs qu’il avait reçu en pourboire.
 Et ben tu vois, ça fait toujours ça. Dix francs chacun !
Bien entendu j’avais protesté aussitôt. Je lui avais expliqué que je ne me sentais pas du tout méritant de cette gratification là mais il avait insisté et finalement mis le billet dans une boite en fer, dans la boite à gants.
 Tu vois, là c’est la cagnotte. On est dans la merde tous les deux tout autant ! Alors faut partager…
J’étais ravi au fond mais je ne le l’avais pas trop fait voir. J’avais l’impression que les épanchements d’émotion n’étaient pas de mise dans ce milieu là… De plus ses manières de faire ne me plaisaient pas beaucoup quand même. Un peu de raffinement n’aurait pas gêné le boulot. Non, ça n’aurait pas été de trop ! Vraiment, la manipulation grossière qu’il employait pour arriver à ses fins, non, ce n’est pas mon genre ! Mais je n’avais rien dit à ce propos. Je n’avais rien dit parce que je n’avais pas trouvé la manière de le dire. De la façon la plus lâche et la plus facile à la fois, j’avais accepté de profiter de tout ça.
J’étais content qu’il ne me parle pas de ma manière de conduire le camion. Je commençais peut-être à conduire correctement. Ou alors, le gars que je remplaçais conduisait aussi mal que moi ! C’était peut-être pour ça qu’il était si tranquille le Thierry ? J’avais quand même une trouille terrible en descendant la « côte de Roche Faucon ». Quatorze pour cent, bon dieu, il ne fallait pas que les freins lâchent ! J’avais pris la décision de descendre en première, au frein moteur. Ça faisait un peu auto-école mais j’assumais ! Thierry m’avait lancé un sourire qui me disait qu’il était d’accord avec moi.
 Faut mieux ça que de ne pas s’arrêter en bas ! que je lui avais dit.
J’étais tout content qu’il me laisse cette liberté de faire sans me mettre de pression supplémentaire. J’en avais déjà suffisamment comme ça de la pression !
On arrivait maintenant chez le deuxième client. Une vieille dame que Thierry connaissait. Une « vieille garce » d’après lui ! Il ne m’avait pas fait beaucoup de commentaires mais à sa façon d’en parler, au ton qu’il avait employé, je voyais bien qu’il ne servirait à rien de tenter d’infléchir son avis. « C’était une vieille garce, un point c’est tout… ».
Je m’étais rangé, bien comme il faut, et comme pour l’autre fois, il avait accéléré le rythme… Un rythme qui m’effrayait un peu. Il avait sauté du camion. Il me guidait déjà pour me mettre en place. Il connaissait la maison alors c’était encore plus rapide. Il avait ouvert les portes qui menaient vers l’arrière de la maison et s’y était engagé avec seulement une barre à mine à la main. C’était reparti !
Cette fois j’étais un peu moins empoté. J’avais commencé à descendre les tuyaux et à les installer les uns au bout des autres. Lui, il revenait déjà et me faisait un signe que je ne comprenais pas. J’avais continué mon boulot. Il revenait maintenant avec le tuyau de nettoyage. Il le tirait jusqu’à la fosse qui était déjà ouverte. Pas besoin de creuser cette fois ! Enfin la dame était apparue sur le côté de la maison, elle venait du jardin.
Il s’agissait d’une dame d’une soixantaine d’années, peut-être un peu plus, genre « petite bourgeoise de province ». Il m’avait dit que c’était une « vieille garce » pourtant je l’avais trouvée très sympathique quand elle m’avait salué.
Maintenant la pompe d’aspiration était en marche. J’étais au bord de la fosse et contrairement à tout à l’heure, ça ne se vidait pas vite du tout. Je m’apprêtais à en parler à Thierry quand il était arrivé mais il m’avait pris discrètement par le bras. Il m’avait parlé tout bas.
 Ne dis rien, laisses moi faire, tu vas voir. C’est une vieille garce.
La dame s’était approchée de nous. Elle tenait un mouchoir qu’elle s’appliquait sur le nez. Thierry l’avait interpellée.
 Ça sent la merde n’est-ce pas ? Et c’est la votre pourtant ! Alors imaginez-vous c’qu’on doit subir nous autres !
 Mais vous, c’est votre métier, avait-elle répondu au travers de son mouchoir.
 P’être ben qu’c’est notre métier mais d’la merde, cette quand même d’la merde ! Et puis celle-là, c’est quand même la votre ! Et pis c’est qu’a pue vot’e merde, Madame ! Elle sent le hareng !
Et voilà qu’il était parti à rire. La dame avait tourné les talons et elle était partie. Je voyais bien qu’elle était extrêmement vexée par cette remarque mais elle était partie en se disant probablement que nous n’étions que des vulgaires, de vulgaires vidangeurs… L’idée qu’elle ait cette image là de moi aussi m’avait beaucoup gêné.
 Attends, vas faire la fiche tout de suite. Je vais lui dire qu’elle doit signer pendant que ça se vide. Comme elle a envie qu’on foute le camp…
Je ne comprenais pas vraiment son plan mais je m’exécutais. Je craignais le pire. Qu’était-il entrain de manigancer ? J’allais faire la fiche le plus vite possible et revenir. C’est ce que j’avais fait en me dépêchant et j’étais revenu auprès de lui.
 T’as mis combien ? M’avait-il demandé.
 Deux mètres cubes. C’est ce qu’il y avait sur la fiche…
 Mets en trois, ça lui apprendra.
J’avais protesté un peu puis j’étais retourné vers le camion. J’avais hésité un moment. Je tournais en rond et je n’osais à la fois m’opposer à lui et encore moins faire un truc comme ça. Je pouvais m’adapter mais ça, non, c’était trop, je ne pouvais pas. Je n’allais pas devenir malhonnête maintenant ! J’étais donc revenu vers lui sans avoir rien changé.
C’est sur cette anecdote que je m’étais aperçu qu’il ne savait pas lire. Il n’avait rien remarqué …
Je n’avais pas eu le temps d’en reparler avec lui. A peine étais-je arrivé à sa proximité qu’il m’avait pris le papier des mains et avait foncé vers la dame qui nous regardait maintenant de loin. Elle était sur le pas de sa porte. Elle n’avait plus son mouchoir sur le nez et je percevais nettement son air renfrogné. Un visage dur.
 Tenez Mme …, vous n’avez qu’à signer ça pendant que ça se vide. On va gagner du temps, lui avait-il dit.
Elle avait accepté, effectivement toute contente de nous imaginer bientôt partis. Elle avait demandé un stylo et Thierry avait répondu qu’il n’en avait pas. Elle était donc entrée chez elle pour en chercher un et il l’avait suivi chez elle.
Dix minutes plus tard ils étaient de nouveau dehors. Je me demande ce qu’il avait bien pu lui dire. Pendant ce temps, bien que la pompe marche au ralenti, la cuve s’était vidée. J’avais même commencé à nettoyer à l’eau mentholée… Je pratiquais un mimétisme scrupuleux. « C’est comme ça que je vais apprendre ce boulot, c’est sûr ! Et puis on s’adapte assez vite, l’odeur devient supportable ! »
Les voilà maintenant qui s’approchaient tous les deux. La dame venait vérifier le boulot. Je continuais à arroser les parois de la cuve, et les chicanes de béton et les filtres… Ça sentait la menthe à plein nez maintenant ! La menthe qui supplantait la merde.
Elle inspectait maintenant le travail qu’on venait de faire. Elle vérifiait et Thierry dégageait la trappe en retirant le gros tuyau d’aspiration pour qu’elle puisse mieux voir. Elle se penchait même sur le trou béant pour voir dans les coins, le haut des parois, etc. Il restait un peu d’eau au fond mais l’aspiration n’était pas assez forte ce qui fait que cette flaque retombait toujours après s’être engouffrée dans le tuyau. Ça faisait des bruits de soupe trop chaude qu’on aspire, comme les soirs au Ballet… J’avais rigolé intérieurement en me souvenant.
 Tiens, m’avait-il dit, vas mettre la pompe à fond !
Je m’étais exécuté aussitôt me disant que la cliente avait bien le droit d’exiger une finition parfaite. J’avais mis l’aspiration à fond. A dix mettre de distance j’entendais maintenant l’air qui s’engouffrait violement dans le tuyau. C’était super puissant cette aspiration ! A faire peur ! Ça me faisait penser qu’une telle aspiration était vachement dangereuse. Il n’y avait pas intérêt à approcher le pied, ou la main ! Ça vous aurait arraché un membre cette saloperie !
J’étais ensuite revenu près de la fosse. Thierry avait replongé le gros tuyau. Il aspirait dans les coins. En quelques secondes, il ne restait pas une seule goutte d’eau. L’aspiration était si forte que ça séchait le béton à cinquante centimètre de l’embout… Et le bruit provoqué par cette aspiration était insupportable.
Thierry retirait maintenant cette bouche aspirante de la cuve mais quand je lui avais proposé d’aller arrêter la pompe, il m’avait retenu par la manche, encore une fois, tout en continuant de parler avec la cliente.
Il restait des morceaux contre les parois mais c’était des éléments de bétons. L’usure normale de la fosse en quelques sortes, le vieillissement naturel, mais la cliente continuait de demander des explications à ce propos. Et Thierry continuait à répondre, à prolonger même cette conversation sans fin...
Tout en parlant, il s’était rapproché du muret qui séparait la cour du jardin. Il y avait des pots de géranium alignés sur le mur. La cliente commençait maintenant à s’emporter. Elle s’énervait et Thierry continuait inlassablement ses mêmes explications incohérentes… Je ne voyais vraiment pas ce qu’il cherchait.
La dame faisait maintenant des vas et viens de Thierry à la fosse. Son emportement montait en puissance et Thierry continuait. On aurait dit qu’il faisait exprès de l’énerver. A un moment, subitement, en un instant, alors que la cliente regardait une fois de plus dans la fosse, Thierry avait rapproché l’embout avaleur d’un des pots de géranium. Là, ça avait été fulgurant. Le pot et le géranium avaient disparu en une fraction de seconde… Je n’en revenais pas. J’étais figé sur place. Le tuyau avait bouffé la fleur !
Le « bop » à peine perceptible, confondu dans le bruit ambiant du moteur du camion et l’aspiration puissante qu’avait provoqué l’avalement du pot de fleur avait fait se retourner la dame. Je ne savais plus où me mettre. Elle continuait d’envoyer des reproches à Thierry, elle l’engueulait presque maintenant, et lui continuait ses mêmes réponses idiotes. Elle s’était retournée encore vers la fosse, « bop », un autre pot… Elle faisait des gestes et tournait sur elle-même, « Bop », un pot encore, et ainsi de suite. Bop, bop, bop, …
Je n’en revenais pas, vraiment, je n’en revenais pas ! En cinq minutes Thierry avait fait disparaître tous les pots de fleurs et elle n’avait rien remarqué. Comme il n’y avait plus rien sur le mur, et plus rien non plus au pied du mur, Thierry m’avait donné le signal du repli. En dix minutes tout avait été rangé. On avait salué. On s’était en aller. Fou rire qui montait et nous qui manœuvrions pour sortir… « Il est dingue ce mec » que je m’étais dit !
On avait rit comme des fous dans le camion. J’avais même été obligé d’arrêter, de stopper le camion. On en pleurait de rire, on était pliés en deux…
 Tu vois, je te l’avais dit que c’était une vieille garce !
Je l’écoutais et je ne pouvais répondre tant le rire était fort. Il me parlait de la vieille, entre deux convulsions de fou rire, et il tentait en même temps de se rouler une cigarette. Il m’expliquait qu’il avait mis des traces de merde un peu partout dans la salle à manger. Il m’expliquait qu’il avait prit de la merde dans la main gauche… J’étais « mort de rire » et tout à fait horrifié à la fois. Je n’en revenais vraiment pas. On avait redémarré enfin. Direction la troisième fiche, à cinq kilomètres. Je commençais à douter, à avoir un peu la trouille. Ce mec était trop dingue ! Où donc étaient ses limites ?
Un peu plus tard, on roulait et je me sentais de plus en plus à l’aise au volant de cet engin. Je connaissais le client cette fois. Enfin j’étais déjà allé chez lui. C’était un agriculteur qui était client de mon père quand j’étais enfant.
 Lui aussi, il est chiant celui là ! M’avait dit Thierry. Et puis pour le pourboire, c’est comme la vieille, faut pas y compter. Il va nous payer un coup de vin aigre, c’est tout. Et encore…
 Alors, qu’est-ce que tu lui prépare à lui ?
 Oh, tu vas voir, j’ai mon idée… On y vient souvent. Tu vas comprendre pourquoi d’ailleurs…
Il avait encore éclaté de rire en me disant ça.
On arrivait maintenant. Même accélération des gestes. Même manœuvres rapides pour se mettre en chantier. Nous étions déjà presque prêts à commencer quand le client était arrivé à nous. Il connaissait bien Thierry. Il le tutoyait. Il s’adressait à lui à la manière des artisans à leurs apprentis, sans le regarder, sans respect. Thierry s’exécutait sans broncher. Je m’étais demandé un instant s’il n’avait pas eut la « gueule un peu grande » cette fois. Là, je le sentais dominé par le client. Il n’oserait sûrement pas faire grand-chose. J’en étais rassuré au fond.
La fosse était maintenant ouverte. On vidait la merde. C’était liquide cette fois. « Rien que de la flotte » qu’il m’avait dit en douce le Thierry… Le client était à côté qui inspectait les travaux. On vidait, on grattait, on aspergeait, on brossait… J’étais étonné qu’on passe tout ce temps à des travaux « manuels » mais je ne disais rien. Qu’allait-il trouver ? Etait-il entrain d’exécuter son plan ou me faisait-il participer à un vrai travail réalisé consciencieusement ? Vraiment, je n’arrivais pas à savoir.
Ennuyé de nous voir nous échiner, le vieux était retourné vers l’entrée de la ferme. De toute façon la fosse était déjà propre, très propre, tellement propre que ça n’avait pas de sens de faire tout ça mais on avait continué.
 Tu restes là m’avait-il dit encore une fois en douce. Tu restes là et tu refermes la trappe quand c’est plein. Par contre tu te prépares, il faudra refermer très vite.
Je ne comprenais plus du tout. Je n’arrivais pas à imaginer ce qu’il voulait faire. « Tu refermes quand c’est plein ? » Mais c’est pour vider que nous étions là ! Je ne bougeais pas malgré mon incompréhension. Je faisais ce qu’il m’avait demandé de faire, scrupuleusement. Je le suivais sans savoir où il m’emmenait.
Thierry était retourné auprès du camion. Il était aux manettes de commandes et il parlait en même temps avec le client qui lui répondait sans le regarder, en bricolant je ne sais quoi sur la boite à lettres, à l’entrée de la cour.
Brusquement le tuyau normalement prévu pour aspirer s’était mis à avoir des soubresauts inquiétants. Je l’avais maintenu et il faisait des bonds de plus en plus brusques. Il sautait en l’air comme si quelque chose arrivait de l’intérieur. Il avait encore bondi une ou deux fois, violemment, puis il avait commencé à vomir de la merde. Ça dégueulait avec une infinie rapidité et l’odeur qui montait…
Cette fois ce n’était pas liquide ! Cette fois, c’était bien de la merde ! Une merde épaisse, et grasse, et avec des grumeaux dégueulasses… J’avais eu des hauts le cœur. On remplissait sa fosse avec la merde de la cliente précédente !
Et ça avait continué comme ça jusqu’à ce que la cuve soit pleine aux trois quarts… Il n’avait fallu qu’une ou deux minutes mais j’avais bien failli lâcher tout... Thierry me faisait maintenant signe. J’avais alors enlevé le tuyau et je me hâtais de refermer la trappe alors que le client revenait déjà vers moi. Il avait aussitôt remis en aspiration quand j’avais eu retiré le tout. Le tuyau aspirait tout à plus d’un mètre autour d’où je l’avais posé. J’avais aussitôt sauté sur le couvercle. Terminé, en une seconde c’était fermé. Je m’étais retourné vers eux. Il y avait Thierry et le client qui discutaient et qui revenaient doucement vers moi. Il pensait que c’était tout propre à l’intérieur le client ! Le fou rire me gagnait à nouveau. Je me dépêchais de tout replier et Thierry continuait à parler avec lui, comme si de rien n’était…
Comme prévu il nous avait offert de boire un coup, et comme prévu Thierry avait refusé. Ça empestait partout. Il donnait maintenant un pourboire à Thierry le vieux. « Tenez les gars, vous boirez une bière alors ! J’étais encore une fois très gêné. Un pourboire alors que nous venions de lui laisser la fosse mille fois plus sale qu’elle ne l’était quand nous étions arrivés ! Encore une fois je ne savais plus où me mettre. J’étais remonté dans le camion après être allé serrer la main de notre client et l’avoir remercié. J’étais vraiment terriblement gêné. J’avais envie d’être loin…
Ce n’est qu’une fois dans le camion que Thierry avait sorti les pièces que l’autre venait de lui donner de sa poche.
 Tiens, si tu crois qu’on peut boire une bière avec ça !
En effet, il n’y a que quelques pièces, jaunes et un franc, quelques francs en tout. Thierry était conforté dans sa position. Je me disais qu’en effet, le vieux était bien un « vieux con » !
On avait encore eut un fou rire. Je commençais alors à comprendre comment les vidangeurs s’y retrouvaient. A défaut de considération, ils avaient des compensations !
Je me demandais quand même s’il n’allait pas trop loin… J’avais un peu la trouille. Si madame Chaufferet était au courant, c’est sûr j’étais viré ! Et dire que j’étais officiellement le chef…
Ce n’est quand même pas croyable comme on s’adapte vite aux situations, quelles qu’elles soient ! Les jours passaient, et puis les jours encore et au bout d’une semaine, deux tout au plus, j’avais l’impression que j’étais devenu « vidangeur ». Au fond ça ne me gênait pas tant que ça d’être vidangeur… Je me disait que j’allais me laissé envahir par cet état là, que ce serait plus facile, et que de toutes les façons je n’étais là que pour jusqu’à la fin de l’été… C’est effectivement ce que j’avais fait. Je m’étais laissé envahir par cet état là.
Et puis on était arrivés chez le client suivant. « A ce rythme, on aura terminé toute la fiche à la moitié de la journée. C’est peut-être pour ça que Thierry avait ralenti. Cette fois, je n’avais pas senti l’accélération des mouvements à l’arrivée chez les clients.
Il m’avait guidé quand même de la même manière mais au lieu de commencer à ouvrir la cuve, et à tirer les tuyaux, et à « speeder », il avait attendu que la cliente arrive.
Ils parlaient tous les deux et il semblait très aimable, correct en tous cas. Cette attitude me convenait mieux. Enfin des rapports normaux ! Une fois le camion immobilisé en position de travail, j’étais allé vers eux qui continuaient à parler. J’avais attendu un instant près d’eux mais il ne m’avait pas présenté. « Il la connaissait pourtant la cliente ! ». Je me disais que ça aussi, ça ne faisait pas partie des habitudes de la maison…
C’est la cliente qui m’avait tendu la main en premier. Je l’avais salué aussi aimablement que possible. J’avais attendu encore un moment puis, comme je ne voyais pas quoi dire, j’étais reparti au cul du camion et j’avais commencé à tirer les tuyaux. J’avais installé le chantier tout entier et Thierry avait continué à discuter. Je ne me sentais pas plus impliqué dans ce genre de conversation « pour ne rien dire » que dans ce boulot là. Et puis je ne sais pas comment dire mais j’avais l’impression que le fait même que les clients me parlent me figeait dans cette identité de vidangeur et ça je n’y étais pas prêt du tout. Finalement c’est en faisant les choses, en travaillant que j’étais le plus à l’aise. Ça me protégeait d’être actif.
J’avais ensuite ouvert la fosse avec la barre à mine. J’en avais bavé un peu mais j’y étais parvenu quand même. J’avais mélangé le tout avec la bêche. J’avais fait comme il avait fait tout à l’heure mais vraiment, je croyais bien que j’allais vomir. Je m’étais arrêté un moment et je m’étais reculé pour reprendre ma respiration. J’avais recommencé et j’avais plongé le tuyau.
 Ça y est, c’est prêt que j’avais alors crié.
A peine le tuyau plongea-t-il que j’entendis la pompe qui se mit en marche. Je me retournais. Thierry était aux commandes. « C’est parti ». Ça aspirait à toutes forces. Je vis le niveau descendre rapidement. Je m’en retournais au camion et ouvris le robinet sous la cuve d’eau mentholée et je me lavais maintenant vigoureusement les mains. Je pris tout mon temps pour allumer une cigarette. Voilà que le rythme s’emballait de nouveau alors que j’étais arrêté à fumer.
Thierry était maintenant au bord de la fosse. Il avait pris le relais. On était déjà au fond et il entamait les finitions à la flotte. Il grattait encore, un peu moins que tout à l’heure mais il fignolait quand même. L’odeur avait maintenant disparue et la cliente s’était approchée. Elle parlait encore avec lui. Je m’étais rapproché d’eux.
Mais il m’avait fait signe d’arrêter la pompe alors j’étais retourné. Le silence était revenu d’un coup et c’est vrai que c’est reposant… « Trois cent quarante chevaux pour une pompe à vide, c’est beaucoup, et quel vacarme ! »
Ce dont j’étais entrain de m’apercevoir c’est qu’en me laissant installer seul le chantier, et là en me faisant retourner au camion pour arrêter la pompe, il commençait à prendre un peu trop ses aises avec moi. Au fond, il se gardait ce qu’il y avait de plus « noble » si j’ose dire dans ce boulot et moi il me laissait le reste.
Il se roulait maintenant une cigarette. Il regardait en même temps dans la fosse. La satisfaction du travail bien fait. C’était la première fois que je le voyais ainsi. N’y aurait-il pas d’embrouille cette fois ? Il ne culpabilisait pas non plus cette vieille dame avec l’odeur de sa merde, et il ne s’était pas moqué d’elle, et il ne m’avait fait aucune remarque désobligeante à son propos. Il était même poli, respectueux, un peu trop peut-être.
Je fumais maintenant avec lui. On ne parlait pas, on était tranquille. La dame nous proposa un café, ou ce qu’on voulait nous dit-elle !
 Une bière plutôt, si vous avez, ou un coup de rouge… lui répondit-il.
Moi en revanche j’acceptais un café. Je m’en excusais aussitôt…
 Enfin non, ne le faites pas pour moi tout seul, je prendrai comme mon collègue.
Elle m’avait dit que c’était bien la moindre des choses de faire un café… pour ceux qui font ce travail là. Il n’y avait à la fois aucune arrogance ou agressivité chez cette personne là et en plus elle était vraiment très gentille avec nous. Je comprenais que Thierry le soit aussi, très gentil.
On avait finalement rangé tous les outils, et les tuyaux et on avait remis la cour dans le même état exactement que quand on était arrivé. Je sortis le camion et Thierry alla même jusqu’à prendre le râteau qui se trouvais à côté, appuyé sur le mur, et en passa un coup pour effacer les traces des roues.
 Laissez, je le ferai après lui dit la dame qui ressortait sur le pas de la porte de sa cuisine. « Tenez, venez plutôt par ici »…
J’avais pris la fiche et je l’avais remplie. Thierry m’avait dit qu’il n’y avait que deux mètres cubes. J’avais compris et j’avais rectifié. Il y avait bien trois mètres mais il voulait lui faire gagner un peu… On était entré chez elle après qu’on se soit de nouveau lavé les mains, et lui aussi, très consciencieusement.
Une petite cuisine, avec une toile cirée Vichy sur la table, avec un buffet en pichepin et des rideaux Vichy aussi derrière les vitres des portes de placard. On s’était assis et la dame était restée debout à côté. Je lui avais donné la fiche qu’elle avait signée en me demandant où elle devait le faire, où exactement. Je lui avais montré et elle m’avait redonné mon carton. Tout en repoussant la feuille cartonnée vers moi, elle m’avait pris la main et y avait lâché un billet de vingt francs. Elle en avait fait autant à Thierry et avait aussitôt entamé une autre conversation, à propos du temps qui devenait beau et que c’était bien pour le jardin…
J’avais pris mon café et Thierry avait bu son verre de rouge. La dame nous en avait proposé encore mais nous avions refusé. Nous étions enfin repartis en la remerciant. Il me semblait que nous étions tous les trois très contents.
Tout en repartant vers le client suivant, j’avais discuté presque normalement avec mon collègue. Bien sûr nous avions parlé du pourboire, mais aussi de cette adorable dame de chez qui nous sortions et aussi de tout et de rien. Pour un peu, ça m’aurait fait oublier « l’odeur de ce sale boulot » !
Comme les choses s’étaient calmées depuis maintenant bientôt une heure, je pouvais enfin discuter en m’engageant un peu plus. Thierry m’avait demandé ce que je comptais faire, plus tard, après mes études…
On en avait parlé. Enfin, j’en avais parlé devrais-je dire. Je lui avais expliqué mes indécisions, mes doutes, mes ambitions aussi. Je lui avais parlé tout à fait librement. C’est qu’on en a des utopies magnifiques à vingt cinq ans ! Je lui avais dis ma manière d’envisager le monde dans lequel, j’espérais bien, on évoluerai tous bientôt. Et que les injustices, justement à propos du boulot, disparaîtraient bientôt. Et que les salaires seraient bientôt révisés à la hausse. Et qu’il y aurait du respect. Et que tous les gens pourraient sans problème et sans gêne dire leur boulot, leur rôle important dans la société puisque enfin tous les boulots étaient respectables puisqu’ils étaient des boulots…
Pendant tout ce temps que je lui racontais bêtement mes conneries, il m’écoutait sans rien dire et se roulait des clopes. De temps en temps je le regardais. Il avait un petit sourire aux lèvres que je ne lui connaissais pas mais je continuais à me répandre maladroitement… Il intervint enfin.
 Mais ça va moi. Je n’ai pas honte de mon boulot. Je ne demande pas à ce que les choses changes moi ! Ni même à propos du salaire…
J’avais continué encore un peu, mais le cafouillage dans lequel j’étais entrain de m’empêtrer devenait lamentable. Thierry continuait de tirer sur sa cigarette, avec son petit sourire au coin des lèvres. Ce qui m’avait sauvé, c’est qu’on était arrivé chez le client.
Même méthodologie en arrivant. Positionnement de l’engin, préparation et au boulot ! Et ça sentait encore fort la mère, et ça brassait, et ça aspirait, et ça arrosait à la pression, et ça sentait ensuite la menthe, et on faisait signer, et on recevait un pourboire, et on s’en allait…
Cette fois on avait vraiment partagé le boulot. J’avais dit à Thierry que j’aimais bien quand on partageait comme ça mais il ne m’avait pas répondu. Toute la journée s’était passée comme ça. On avait terminé tranquille, vers cinq heures. On avait rangé le camion dans la grange et on avait débauché.
Pendant tout le voyage retour dans ma deux chevaux j’avais l’impression de transporter une immense odeur de merde. En arrivant à la maison, j’avais foncé directement à la douche et j’avais mis tous mes vêtements à la machine. Je n’osais pas raconter ma journée, en tous cas pas ce que j’en avais perçu de plus important. Je restais superficiel. Je parlais du camion et un peu de l’odeur quand même… J’étais crevé de toute façon alors je m’étais couché très tôt.
Le lendemain, j’étais de nouveau en avance devant chez Mme Chaufferet. Comme la veille j’attendais que Thierry arrive pour entrer.
 Alors, cette première journée ? Bien passée ? Vous avez réussi à faire toutes les fiches ?
C’est surtout Thierry qui avait répondu. Moi, je me contentais d’acquiescer, surtout quand elle m’avait redemandé si la première journée s’est bien passée.
Je lui avais donné les fiches. Elle avait vérifié et m’avait félicité parce qu’elles étaient bien remplies les fiches. Encore heureux, j’avais passé une demi-heure à tout revérifier le matin avant de venir travailler ! Comme la veille, les commentaires douteux fusaient. C’était les clients qui en prenaient pour leur grade ce matin là, et pas qu’un peu encore ! Comme toujours, Thierry était d’accord avec tout ce que disait Mme Chaufferet. Elle avait la même bouse.
Ce matin là, quand nous étions repartis, le boulanger nous avait serré la main à tous les deux.
 Ben faut y’aller les gars, sinon on va bientôt être dans le caca !
On avait ri, bien sûr et on avait filé. Thierry m’avait dit que c’était un abruti celui-là.
Ce matin il avait fait les niveaux sur le camion. Il m’avait montré comment faire. L’huile, l’eau, le liquide de refroidissement et les freins… »Il faut le faire une fois ou deux par semaine ».
On avait démarré et comme la veille on avait fait chauffer. Pendant ce temps, dehors, Thierry m’expliquait qu’on devait vider la cuve qui est restée pleine de merde. Je m’étonnais qu’on n’y ait pas pensé le soir mais il m’avait rassuré aussitôt.
 Non, ce n’est pas que je n’y ai pas pensé, c’est que le client ne voulait pas qu’on y aille hier soir.
 Ah bon, et de quel client parles-tu ?
 Ben de nos clients à nous, mon couillon. Que crois-tu qu’on en fait de la merde ? Ben on la vend pardi. D’ailleurs si tu connais des paysans qui en veulent…
Je venais de découvrir un autre aspect du boulot. La merde était recyclée en engrais, et à bon prix encore.
On partit donc en direction du lieu où l’on devait « épandre » cet engrais. Le client était un châtelain qui élevait des chevaux et qui cultivait des céréales. En nous voyant arriver, il avait sauté dans une deux chevaux camionnette et nous avait fait signe de le suivre. Je m’étais exécuté sans un mot. J’étais un peu tendu. Je sentais bien que ce que nous faisions là n’était pas tout à fait légal. On avait emprunté un chemin de terre étroit mais on y allait au pas. Je sentais le camion lourd, avec du roulis à chaque nid de poule, quand les roues s’engageaient dans les ornières profondes. Ça n’est pas fait pour rouler dans ces chemins là ce genre de camion !
Au champ, Thierry était descendu aussitôt et s’était précipité à l’arrière. Il avait ouvert le coffre qui se trouvait sous le châssis et en avait sorti une sorte de grosse palette munie d’un embout qui permettait de la fixer là où l’on fixait les tuyaux. Il l’avait mise en place.
 Allez, vas-y, il faut en étaler partout…
J’étais remonté au volant et lui était monté à côté de moi, de mon côté, sur le marche pieds avec la portière qui était restée ouverte. C’est lui qui manœuvrait les commandes de la pompe. Il me disait d’avancer, plus vite, encore un peu plus vite, ça allait comme ça, restes à cette vitesse…
Je voyais dans le rétroviseur de droite qu’un immense jet de merde était propulsé à vingt mètres à l’arrière. Ça nous envahissait d’odeur de merde et d’égout à la fois. On avait couvert comme ça une partie du champ mais le camion était vide avant qu’on ait terminé.
J’arrêtais. On nettoyait maintenant tout avec le jet d’eau. On rangeait à toute vitesse et on reprenait la direction du château.
En arrivant dans la cour, le type de tout à l’heure nous attendait. Thierry était descendu et était allé à lui. Il lui avait donné quelque chose et Thierry revenait maintenant vers le camion. Moi qui m’apprêtais à descendre, je n’avais plus qu’à enlever le frein de parking. Nous repartions déjà.
 On s’en va. Il ne faut pas rester. C’est interdit de mettre ça dans les champs. Mais ça rapporte !
Il avait sorti un billet de cent francs de sa poche qu’il avait mis dans la boite à gâteaux après me l’avoir montré. J’étais ravi, encore une fois ravi. « Voilà donc un autre de leurs tours ! Décidément, on en découvre tous les jours avec lui ».
 Il faut refaire l’eau aussi. On va s’arrêter là.
Il m’avait désigné une borne à incendie.
 On peut prendre l’eau ici, sur une borne à incendie ?
 Ben bien sûr mon couillon, j’ai fabriqué une clé !
Et il m’avait sorti l’ustensile adapté de derrière le siège… Décidément, chapeau, il n’y avait rien à dire ! J’avais arrêté le camion comme il me l’avait indiqué et en trois minutes le plein d’eau était fait. Il était grimpé sur la citerne et avait ouvert une trappe sur le dessus pour ajouter l’extrait de menthe. Il m’avait ensuite envoyé le bidon après l’avoir refermé consciencieusement et m’avait demandé de le remettre dans le coffre. Nous étions repartis après avoir regardé la première fiche « à faire ».
Il avait l’air content le Thierry, et moi aussi je l’étais. « Commencer la journée en prenant cinquante francs chacun, ça met de l’ambiance ! Quand on sait qu’on gagne à peine douze francs de l’heure, ça fait plaisir ce genre de chose » !
On en avait parlé justement. Avec les pourboires de la veille, on avait tout simplement doublé notre salaire. Encore une fois ma naïveté était mise à mal. Je n’en revenais pas. C’était donc ça la « démerde » dont j’entendais parler ? Je lui avais d’ailleurs formulé mes sentiments comme ça… Il avait rigolé un bon coup en guise de réponse.
 Et encore, t’as pas tout vu !
On arrivait enfin chez notre premier client. Il était un peu tard. On avait perdu pas mal de temps ce matin, « mais c’était pour la bonne cause » qu’il m’avait lancé en même temps qu’il s’élançait déjà du camion.
Le rythme fou avait recommencé. En un instant les choses s’étaient accélérées à nouveau. Comme je commençais à bien comprendre comment ça marchait, j’étais super efficace. En revanche, lui, il n’arrivait à rien. Finalement il s’était assis sur le tuyau que j’avais mis tout seul en place. Il n’y était resté qu’une minute.
 Ça va Thierry, t’es pas en forme ?
 Si si, ça va. M’avait-il répondu sans vraiment me regarder.
Je me souviens que j’étais assez déstabilisé par ses changements aussi brusques que mystérieux d’attitude. Je continuais toutefois à faire le boulot tout seul. Le client qui était resté à distance nous regardait. Thierry avait quand même mis la pompe en marche et moi j’étais « à la fosse ». Pendant que ça se vidait, il était allé chercher dans le coffre. Il en était revenu avec un sandwiche, enveloppé dans un papier de journal, qu’il développait et qu’il commençait maintenant à manger.
Le simple fait de le voir croquer dans son pain, avec cette odeur incroyablement dégueulasse qui nous enveloppait, me faisait « tirer au cœur ». J’avais l’impression qu’on ne pouvait pas ouvrir la bouche tant l’odeur de merde était épaisse et lui, il mangeait son sandwiche, tranquillement, en l’ouvrant de temps en temps, comme pour repositionner mieux les cornichons… Je croyais bien que cette fois, j’allais vraiment vomir !
Finalement on se fait à tout. Je n’avais pas vomi. Il avait terminé son casse croûte. Et j’avais fait tout le boulot tout seul. J’avais même fait signer la fiche et le pourboire était correct. On était repartis vers une autre destination.
Pendant le voyage, Thierry me dit qu’il n’en revenait pas que je me sois si vite habitué au boulot. « D’habitude, les étudiants qu’on a sont tous des bons à rien »… Il me disait ça comme pour me flatter mais moi, même si je l’étais effectivement flatté par ce que j’entendais, je guettais le moment où j’allais pouvoir lui dire ce que je pensais. Je trouvais vraiment qu’il aurait pu participer un peu plus au lieu de s’avaler son pain…
Il y avait eut un autre client et il n’en avait pas fait beaucoup plus, puis un autre encore, et encore jusqu’au soir. Vraiment, aujourd’hui, il ne s’était pas foulé ! Je m’étais promis que si demain c’était la même chose, j’oserai lui dire.
En fait, c’était effectivement la même chose le lendemain, et le lendemain encore, puis tout le reste de la semaine. Chaque jour je me disais que j’allais oser lui en parler mais chaque jour je flanchais. C’est qu’il m’intimidait ce gros abruti ! Et puis je ne voulais pas casser la machine à « doubler le salaire »… C’est quand même lui qui maîtrisait. Moi, je n’aurais jamais osé avoir un comportement comme le sien quand il s’agissait de provoquer les gens jusqu’à ce qu’ils mettent la main à la poche !
Mais là, ça faisait trop. Il me prenait vraiment pour un con. Il ne mettait même plus son bleu maintenant. Il me regardait et se contentait de me dire ce qui n’allait pas. « Serre le plus ce collier, ça va fuir » ou « brasse mieux, ça va pas venir » etc. Moi qui étais le « chef » normalement, c’était réussi ! Mais ce lundi matin, la tension était telle entre nous que je sentais que j’allais craquer. C’est sûr, j’allais craquer. J’en avais ras le bol de ses casse-croûtes dégueulasses, et de le voir se masser la panse en me regardant, et de le voir s’esquiver auprès des clients au moment de ranger. C’était décidé, au prochain client je réagirai.
Effectivement au prochain client j’avais réagi. On ne s’étais pas parlé du tout durant le voyage. Enfin il m’avait parlé mais moi, je n’avais pas répondu. Il avait continué à parler, à essayer de me faire parler aussi mais je ruminais mon attitude de tout à l’heure. Je savais exactement ce que j’allais faire.
En arrivant, c’est moi qui m’étais mis tout seul en place. Il me guidait pour que je mette le camion sur la droite de la fosse et je le mettais sur la gauche. Il est derrière qui faisait des gestes mais je faisais comme s’il n’y était pas. J’avais même reculé au point de le bousculer avec l’arrière du camion. Je cherchais à le provoquer.
Ça n’avait pas tardé pour qu’il réagisse.
 Oh ! Putain mais fais attention, t’es aveugle ou quoi ? Qu’est-ce que tu fais ?
Ma réaction avait été immédiate. J’étais descendu à toute vitesse du camion après avoir mis le frein. J’étais allé à lui. J’étais allé tout près de lui, contre lui presque et je m’étais mis à hurler tout comme il venait de le faire. Je lui avais dit tout ce que j’avais sur le cœur. J’étais grossier, brutal dans mes gestes. J’utilisais des mots violents, super violents.
 Tu commences à me faire chier dis donc ! Ça fait une semaine que tu te fous de ma gueule et là, d’un coup, tu l’ouvres. Ça commence à bien faire ! Alors tu vois, le camion je l’ai mis là et il va y rester. Maintenant j’ai fait mon boulot, alors je vais te regarder faire le tient. Je vais m’occuper des fiches et de la conduite, et c’est tout. Toi, tu vas gratter la merde. C’est comme ça. Et puis tu vas fermer ta gueule en plus, j’en ai ras le bol d’un connard comme toi…
Ma fureur était telle qu’il n’avait pas bougée du tout. Il s’était dirige vers l’arrière du camion et avait commencé à sortir les outils. Il avait fait ça sans rien dire pendant un moment mais en jetant violement les outils, et les tuyaux par terre. Il allait et venait, de la fosse au camion et passait à chaque fois tout près de moi sans me regarder. Un moment pourtant il m’avait lancé un « Faut pas s’énerver comme ça, faut le dire quand ça va pas, c’est tout, faut le dire… ». Sa réaction m’avait déconcerté. Moi qui m’étais préparé à un affrontement, physique le cas échéant, j’en étais pour mes frais. Je me demandais du coup si ma réaction n’était pas démesurée… Je me sentais un peu con mais je n’avais pas reculé.
Thierry avait fait tout le boulot à son tour. Chacun son rôle exactement. Et sans nous dire un mot. Heureusement le client était assez sympa et nous avait invité à boire un coup en même temps qu’il nous avait donné un pourboire substantiel. Ça aide à causer ces trucs là ! En remontant dans le camion, j’avais tendu le billet à Thierry.
 Tiens, dans la boite à gâteaux ! Pas si mal ?
C’était l’occasion pour nous de nous parler à nouveau. Nous ne l’avions pas manquée. « C’est le premier mot le plus difficile à prononcer dans ces cas là ! C’est de changer de conversation qu’on n’ose pas ! Là, l’occasion était trop belle. On en avait profité.
 Tu connais le Pérou ? C’est à côté du Pérou le prochain client. Monsieur Bichon…
 Oui, je le connais Bichon. Vas-y je te dirais…
Et la causette était repartie entre nous.
En arrivant chez Monsieur Bichon, on avait recommencé comme au premier jour. Thierry s’occupait de tout et moi, je l’aidais. Bien sûr, je ne tâtonnais plus. On était donc super efficace. On se disait juste le minimum, juste ce qu’il faut pour que ça marche et ça marchait. On avait encore bu un coup. On avait encore eut un pourboire et on était repartis.
Cette engueulade avait quand même modifiée notre relation. C’était comme si on se méfiait l’un de l’autre. On bossait dans une ambiance plombée. Entre ça et l’odeur de merde, je me demande si je ne préférais pas avant, quand je faisais tout le boulot !
Un matin on avait eut une fiche qui concernait la centrale nucléaire. Thierry et Mme Chaufferet m’avaient expliqué que là bas, ce n’était pas la même chose, qu’il faudrait s’adapter. Bien sûr elle m’avait déversé son fiel sur les agents EDF. « Ces fainéants nantis qui ne s’intègrent même pas ici… »
On devait donc aller déboucher des égouts avec le système d’eau sous pression. L’eau mentholée. On y adapterait une « buse rétro ». C’est ce que m’avait expliqué Thierry et Mme Chaufferet. Ils avaient pris tellement de temps pour m’expliquer tout ça que je me doute que ça devait être important. Ce qui m’ennuyait, moi, c’est que j’imaginais qu’il n’y aurait pas de pourboire mais je n’en parlais bien entendu pas devant la patronne.
On en avait parlé justement des pourboires en allant vers la centrale. C’est même Thierry qui m’en avait parlé.
 Là bas, c’est des chiens. Faut pas compter sur les mecs d’EDF pour se démerder. Heureusement que j’ai mes trucs !
Il m’avait dit du mal de presque tous les gens de la centrale mais il m’avait dit aussi qu’il avait ses trucs. Quels étaient-ils donc ses fameux trucs. Il tournait autour de quelque chose. Je le sentais bien qu’il voulait me parler de quelque chose mais il n’y parvenait pas.
J’avais tenté de l’aider en allant systématiquement dans son sens mais rien n’y faisait. « Tu vas voir » qu’il m’avait répondu.
On arrivait maintenant à la centrale. On devait y passer la journée d’après ma fiche. La facturation se ferait comme ça en tous cas. Une journée d’intervention forfaitisée. J’avais avancé vers le poste de garde comme il me l’avait indiqué.
Ce qui était impressionnant c’est qu’il y avait plein de monde et que moi, je ne savais toujours pas très bien conduire le camion. Avec Thierry, ça allait maintenant. Quand il m’arrivait de caller, ou d’être obligé de m’y reprendre à trois fois pour une manœuvre, ça allait, je n’étais plus gêné. Lui, il savait. Mais là en revanche, avec des tas des gens autour, et le passage étroit dans une sorte de portique, et les trottoirs… Je ne me sentais pas à l’aise du tout. J’avais pourtant avancé jusqu’à la barrière automatique.
Thierry avait sauté du camion. Il était allé voir les gardiens qui étaient là. Deux personnes en uniforme du genre « brave type » déguisé pour la circonstance. Il avait parlé avec eux et bien sûr je ne sais pas de quoi ils avaient parlé. Maintenant il revenait vers le camion. Il avait ouvert la portière, était monté mais n’était pas rentré dans le camion. Il s’était penché derrière le siège et en avait extrait une bouteille de vin, puis une autre et enfin une troisième. Il les avait mises dans un sac en papier épais.
Il ne m’avait pas répondu quand je lui avais demandé ce qu’il comptait faire avec ça. Il avait juste rigolé en me disant : « Tu vas voir, ça aide… », Et il était reparti vers les gardiens avec ses bouteilles.
Cinq minutes après il était revenu. Il s’était installé dans le camion.
 Allez, vas-y, c’est bon, avances.
En effet la barrière s’ouvrait déjà. J’avais avancé doucement. Finalement il y avait largement la place pour le camion. Thierry me guidait. On était passé par des allées de goudron extrêmement balisées. On était allés loin. Un kilomètre peut-être à tourner, à faire le tour de plusieurs bâtiments de béton gris. Enfin on s’était arrêté à une bouche d’égout.
Thierry était descendu. J’en avais fait autant. Je me préparais à ouvrir le coffre pour prendre des outils. J’imaginais qu’il y avait une sorte de clé spéciale pour lever cette plaque de fonte…
 Laisse, laisse tomber ! On repart. Je t’ai dis, tu vas voir…
Et il rigolait un peu en me disant ça. Il était quand même mystérieux et cette attitude commençait à m’agacer. Je me sentais trimbalé et l’intuition que j’avais ne me disait rien qui vaille. Finalement nous étions repartis sans avoir rien fait. On avait tourné encore sur le site. On avait fait encore autant de chemin et enfin on était arrivés de nouveau au poste de garde une demi-heure après être entrés. Thierry avait fait un signe au gardien de tout à l’heure et la barrière s’était levée.
 Allez, on y va. Prends à droite en sortant. C’est une journée à fric… Y’en a pas si souvent, faut en profiter.
Je me laissais donc guider par lui. Encore une fois j’avançais en terrain inconnu mais si c’était une journée fric, alors là, j’étais partant. Je n’avais pas d’autre choix que de lui faire confiance de toute façon.
Il m’avait fait passer par une toute petite route qui nous amenait chez son père m’avait-il dit. En fait, il s’agissait d’une sorte de ferme éparse, avec des carcasses de voitures un peu partout autour de la cour, et des chiens qui nous gueulaient dessus. Il y avait au moins dix carcasses et autant de chiens.
Il m’avait fait m’approcher d’une sorte d’abri de jardin en ruine. Il avait sauté du camion avant que j’ai eu le temps de m’arrêter et s’étais mis à hurler après les chiens. Il leur avait même lancé une sorte de piquet de fer qui traînait là. Les chiens gardaient maintenant leur distance mais continuaient d’aboyer inlassablement.
Il était rentré dans la cabane. Il en était ressorti aussitôt en tirant un tuyau noir muni d’un robinet comme ceux des jardins. Il avait ouvert le réservoir de carburant du camion et avait ouvert le robinet.
 C’est quoi, qu’est-ce que tu fais ?
 Tu vois bien ! Me répond-il, je fais le plein…
Et puis il avait rigolé. Il n’avait pas mis beaucoup de gasoil, dix litres, vingt peut-être puis il avait refermé le robinet et remmené le tout dans la cabane. Il s’était ensuite installé au volant et à ma grande surprise il avait ouvert un paquet de gauloises filtres tout neuf.
 Tiens, t’en veux une ?
J’en avais pris une.
 Tu vas peut-être m’expliquer un jour ?
 Attends, t’affoles pas ! Je te dis, c’est la journée à fric pour nous ! On va se le faire tout seul notre pourboire aujourd’hui !
Il avait cassé le filtre d’une cigarette. Il l’engageait maintenant avec précaution dans une anfractuosité du mouchard qu’il avait ouvert en grand.
 Allez, c’est bon, on y va… Tu vois, avec ça, on ne verra même pas qu’on a roulé… Mais faut pas se faire baiser, pas par les flics non plus d’ailleurs…
Aussitôt dit, aussitôt fait. Il s’était glissé de l’autre côté. Je m’étais installé à la place du chauffeur. J’avais redémarré et j’avais été obligé de foncer dans la meute des chiens qui devaient mordre dans les pneus… On était partis ailleurs, dans des endroits que je ne connaissais pas. Je m’étais vite aperçu que nous étions partis pour faire du « noir » mais je ne percevais que maintenant les risques que je prenais avec ce drôle de type.
Thierry me guidait dans des « chemins de traverse ». Je ne roulais pas vite, et pour cause, le camion était plus large que les chemins… Il y a même un endroit où le fait même que nous soyons passés était un miracle. C’était un endroit escarpé, entre le coteau et le ravin, et juste après que l’on soit passé le terrain s’était écroulé emportant le chemin sur dix mètres jusqu’à la moitié de la chaussée…
On s’était arrêté juste après. Je n’avis même plus osé remonter dans le camion pendant un moment mais il fallait bien. J’étais terrorisé et pourtant nous étions repartis. Je me disais que je m’engageais sur un terrain aventureux, c’était bien le cas de le dire !
On avait sillonné encore un moment la campagne pour qu’enfin on arrive chez des Parisiens en vacances dans leur résidence secondaire. Thierry les connaissait grâce à l’un des ses dix sept frères qui était employé par eux, l’été, au noir bien entendu.
Le « deal » était bien simple. On faisait exactement la même chose que s’ils avaient appelé l’entreprise mais pour la moitié du prix. Deux cents francs en liquide ! Pour cette opération on devait aller très vite. Pas un mot. Super organisation. Efficacité totale.
Il nous avait fallu un quart d’heure pour que tout soit terminé. On avait replié tout, on avait pris les deux cents francs et c’était reparti en direction d’un autre « client privé » de Thierry.
On en avait fait dix comme ça dans la journée. Deux mille francs. Par rapport à notre salaire mensuel de basse de mille huit cent cinquante francs, on avait gagné une fortune ! Mille francs chacun. Il y avait quand même de bonnes raisons de prendre des risques !
Le soir, assez tard, on avait remporté le camion au garage. Thierry avait enlevé le filtre de cigarette qui bloquait le compteur. Il m’avait expliqué que c’était la seule façon qu’il avait trouvée pour qu’on ne voit pas tous ces kilomètres parcourus.
 Il ne faut pas oublier qu’on était censés être sur la centrale aujourd’hui m’avait-il dit ! Mais ne t’en fais pas, les gardiens nous ont marqués sortis à cinq heures ! Tu vois les bouteilles, ça sert !
 Mais il faut que je te les rembourse les bouteilles justement, enfin la moitié…
 T’affoles pas, on en récupère des bouteilles. Tiens demain, ou dans la semaine sûrement, on doit aller chez Titi, le bistrot. Il m’a demandé de venir l’autre jour mais je lui ai dit que je ne pouvais pas faire au noir… Je lui ai demandé d’appeler à la boite. C’est un con celui-là, je n’ai pas confiance…
Finalement je voyais bien que tout était organisé, et au détail près encore. J’avis donc pris mes sous et m’étais dis que ces deux mois allaient être une aubaine pour moi. Je n’en espérais pas tant en acceptant ce boulot.
C’est ce matin qu’on devait vider la cave de Titi. « Chez Titi », c’était le bistrot brasserie de la rue basse, en pleine ville. La crue d’il y a quinze jours avait inondé tous les sous sols de la basse ville. Ça devait sentir bon là dedans ! De plus, chez lui, le système de mise au « tout à l’égout » s’était coincé. La cave en était encore pleine d’après ce qu’avait dit Mme Chaufferet !
J’avais rangé le camion juste devant la brasserie. Elle était fermée la brasserie mais Titi était là pour nous ouvrir. Thierry avait mis des panneaux pour bloquer la rue. On avait embauché un peu plus tôt pour la circonstance. La ville était encore déserte et les livreurs devaient passer de l’autre côté. Pas de problème !
Thierry m’avait expliqué que nous pourrions revider une partie dans les égouts. « Le tout pour nous, ce sera d’arriver à décoincer le système qui était sensé empêcher la crue d’inonder la cave ». Une soupape en quelque sorte qui avait fonctionné exactement à l’envers…
C’est peut-être cet aspect un peut plus technique qui excitait tant mon collègue ? Et puis les policiers qui étaient venus lui parler quand il mettait les pancartes, et puis Titi qui nous avait offert un café avant de nous laisser les clés du bistrot… « Il passera les rechercher chez Mme Chaufferet les clés, il ne peut pas rester avec nous… » Thierry disait qu’il s’était défilé, qu’il avait peur qu’on lui demande de l’aide pour dégager certains objets ou quelque chose comme ça. « Et puis un pourboire, lui, fallait pas y compter ! »
On était entourés en tous cas ce matin là ! On était les plus importants pour une fois ! On était considérés !
Ce qui m’avait le plus impressionné moi, c’était quand on avait ouvert la porte, à l’intérieur de la brasserie, juste en haut de l’escalier qui descendait à la cave, et qu’on avait débouché directement sur l’eau. Il y en avait au moins deux mètres d’eau là dedans ! Et des trucs qui flottaient, des bouteilles à moitié vides mais rebouchées, et des papiers, et des colombins… Et puis l’odeur ! Ah, là, c’était encore autre chose ! Encore une fois j’avais bien cru que j’allais vomir en prenant le café !
On avait amené les tuyaux au travers de la salle de bistrot, sans trop salir toutefois, on avait fait attention. Aujourd’hui, c’est moi qui étais aux manettes et Thierry qui mettait les mains dedans ! Il m’avait dit qu’il y avait un truc particulier ce matin… Ce que je devais faire aussi, d’après lui, c’était de conserver le gros tuyau le plus droit possible, sans angle vif, avec des courbes les plus larges possible, et c’était important d’après lui ! Je ne comprenais pas encore pourquoi mais je m’étais exécuté. J’avais même avancé un peu le camion pour parfaire cette configuration là !
Maintenant, tout était prêt. J’avais lancé la pompe. Bruit infernal du moteur du camion dans la rue. Bruit incroyablement assourdissant de l’aspiration dans le bistrot. C’était encore pire qu’en plein air.
A bras le corps, Thierry cramponnait le gros tuyau et commençait à aspirer la surface tout en descendant dans l’escalier de la cave. Six mètres cubes en cinq minutes. Rien que du liquide et des colombins ! On arrêtait maintenant et on sortait pour vider le camion dans l’égout, dehors, dans la rue. Ça sentait la merde partout ! Ça sentait fort la merde mais ça allait vite. Dix minutes, pas plus, pour vider le tout et on s’était remis en position d’aspirer.
J’avais avancé vers la cave avec Thierry. Le niveau avait déjà beaucoup baissé. Ça paraissait six mètres cubes dans une cave comme celle là ! Mais il nous faudrait quand même recommencer cette opération au moins cinq ou six fois pour apercevoir le sol de la cave, peut-être plus ! En effet on en avait sorti pendant deux heures de la merde de là dedans…
Je regardais Thierry qui aspirait. Il m’avait demandé de ralentir la pompe. « Il faut que ça aspire fort, mais pas trop » m’avait-il dit. Il était maintenant debout sur le sol de la cave, avec de l’eau jusqu’au milieu des cuissardes. Il avançait avec précaution. Ça glissait. A un moment il s’était retourné vers moi.
 Ça va commencer ! Le tuyau n’a pas trop d’angle ?
Il m’avait posé cette question avec une sorte de jubilation dans la voix. Il avait relevé sa casquette et m’avait demandé de lui apporter la lampe. La lumière qui arrivait du soupirail ne lui suffisait pas. Il y avait les casiers, et des meubles genres industriels, et des caisses… Tout était recouvert d’une épaisse couche de merde. Tout était brun, lisse, qui dégoulinait et qui puait d’une force incroyable. Il restait encore environ cinquante centimètres d’eau, et de merde, et de tout le reste.
On distinguait des boites de conserve, et des bouteilles, et des ballais peut-être. On aurait dit les cuillères en bois quand on mélange les blancs en neige pour faire une mousse au chocolat ! Thierry s’approchait des casiers à bouteille. Il aspirait tout près, en surface, et il avait approché l’embout du tuyau tout près d’une bouteille. Bop ! Elle était partie dans le tuyau, avec de l’eau, et de la merde, et des papiers qui flottaient là. Je comprenais enfin. Il allait aspirer les bouteilles ! J’imaginais qu’il avait un système pour les récupérer, après, dans la cuve. Il avait toujours un système pour tout.
Bop, bop, bop,… J’étais effrayé. On était tout simplement entrain de piller la cave. Bop, bop, il continuait alors que j’étais remonté et que je retournais vers le camion. La cuve était à moitié pleine. Bop, bop, ça continuait. J’entendais ça de la rue. De temps en temps j’entendais qu’une bouteille se cassait en entrant dans la cuve. Je déchiffrais ce bruit là parce que je savais, sinon ç’aurait été impossible de comprendre ce que cela signifiait.
Ce qui m’étonnait le plus c’était qu’il y avait si peu de bouteilles qui se cassaient. C’était sûrement pour éviter de la casse qu’il aspirait de la boue, et des papiers et de la merde avec les bouteilles. Ça amortissait les chocs la merde !
J’entendais qu’il m’appelait. Je l’entendais par le soupirail alors que j’étais encore dans la rue. Il m’avait demandé d’arrêter la pompe. Le calme d’un coup. Le silence quand le moteur avait stoppé. Ouf, enfin !
J’étais redescendu avec lui. Il n’y avait plus que des flaques sur le sol de la cave. Des flaques et une immense odeur de merde qui nous pénétrait jusqu’aux os malgré les combinaisons de plastique. Thierry était penché dans un coin, vers la rue. Il tirait sur une sorte de bout de ferraille, à pleines mains. Il m’avait demandé de l’aider.
On avait bricolé pendant une demi-heure environ et enfin le dispositif « coupable » avait fonctionné. Il y avait tout simplement une caisse de boites de conserves qui était posée à proximité et qui s’est écroulée à cause de l’humidité… C’était ça l’objet du délit, simplement cette caisse ! Ça allait coûter cher cette connerie…
En effet, il n’y avait rien à récupérer dans la cave. Tout était mort ! Même l’électricité était à refaire. J’étais remonté au camion et je l’avais remis en marche. J’avais passé le tuyau d’eau par le soupirail et Thierry en avait tiré autant qu’il avait besoin. Il lavait tout à la pression. Il lavait, il désinfectait à la menthe !
J’étais redescendu et ça avait changé d’apparence là dessous. Des couleurs réapparaissaient sur certains objets. On découvrait maintenant des endroits carrelés, le gris des armoires métalliques, le brillant des quelques bouteilles qui restaient.
Thierry tirait les casiers des bouteilles. Il les tirait jusqu’à ce qu’ils se couchent, qu’ils s’écroulent dans un fracas de verre brisé…
 Ça ne sera pas facile de compter ! M’avait-il dit en rigolant et en continuant d’arroser…
J’étais remonté au camion, estomaqué par son stratagème.
On avait commencé à ranger. On avait travaillé sans rien dire, sans même parler des bouteilles. On avait travaillé « efficaces et méthodiques ». On était des pros ! En vingt minutes tout était replié. Les flics de la ville étaient repassés et Thierry avait rigolé avec eux. Il avait eut des propos compatissants pour ce « pauvre Titi ». « C’est quand même pas de chance un truc pareil » qu’il avait dit aux policiers, et au boucher curieux d’en face dont l’hypocrisie ne faisait pas de doute en voyant son sourire…
On était repartis assez vite. On traversait une partie de la ville pour arriver près de chez madame Chaufferet où Thierry avait déposé les clés de chez Titi. Ça passait juste dans la petite rue. Je faisais très attention. J’allais tout doucement, vraiment doucement.
On n’avait que la demi journée pour faire les quelques fiches qu’il avait rapporté. Quatre fiches. Ça va, c’était large ! On avait décidé de déjeuner au routier qui se trouvait à l’entrée de la zone industrielle, en haut. On avait besoin de se détendre un peu après tout ça !
C’est pendant le repas qu’il m’avait expliqué comment on allait vider la citerne, tranquillement, par gravité, et qu’après on l’ouvrirait complètement pour récupérer les bouteilles. « J’en boirais pas de ce pinard là ! » Qu’il me disait. « Ça doit prendre le goût de merde quand même, enfin je ne sais pas mais rien que l’idée… »
C’est donc ce vin là qu’il donnait aux gardiens de la centrale ? Le salop, il les corrompait avec du « vin de merde » ! Décidément, rien n’était fait au hasard ! A la manière dont il m’avait dit ça, j’étais sûr qu’il ne laissait rien au hasard… Il les détestait donc aussi les gardiens ?
Effectivement les trois quarts des bouteilles n’étaient pas cassées. On s’était installé chez son père pour faire ça, avec les chiens qui formaient une ronde hurlante à dix mètres, et lui qui leur jetait les plus gros morceaux de verre, les restes des bouteilles irrécupérables. On rangeait tout ça dans une caisse en fer, à côté du gasoil, dans la cabane. J’étais sûr que s’il n’avait pas pris le goût de merde ce vin là, il prendrait le goût de gasoil ! Mais je ne disais rien bien sûr. Tout avait l’air si précis dans l’organisation !
On avait fini la journée sans encombre. On avait eut des pourboires. On avait débauché à seize heures. J’en avais profité pour aller voir un copain en quittant le travail. Je n’avis pas osé raconter ma journée. Il ne m’aurait pas cru de toute façon. J’avais quand même discuté de mon boulot. Je lui avais dit que je cherchais des clients au noir puis j’avais dîné avec lui.
Je n’étais pas rentré trop tard quand même, demain on commençait de bonne heure ! On devait faire un client privé qui n’était pas très loin du garage. On devait le faire avant d’embaucher, avec cent quarante francs en perspective…
Ce dont j’arrivais le mieux à parler avec mes copains, les week-ends, c’était de mon collègue. Alors là, je faisais rire tout le monde !
C’est quand même assez étonnant la manière qu’il avait de parler des gens Thierry ! Il analysait leurs mœurs en respirant l’odeur de leurs excréments. Il était sûr de lui en plus, et jamais surpris, jamais étonné par le niveau du pourboire ou l’attitude détestable de certains. De toute façon, aussitôt qu’il avait ouvert la fosse, il savait à qui il avait à faire. Et il ne se trompait que rarement il faut bien le dire ! J’en étais amusé à chaque fois.
 Tiens, des bouffeurs de patates… Ce n’est pas la peine de fignoler, le pourboire sera maigre…
Ou alors.
 Ça pue la bidoche, en les flattant un peu ceux là, on ne devrait pas perdre notre temps…
Il commençait toujours comme ça, en commentant les odeurs de la merde. Quand je racontais ça, et que je le mimais aussi, j’avais toujours un franc succès auprès de mes potes. Tout le monde était mort de rire en général.
On avait recommencé plusieurs fois le coup des pots de fleurs. Une fois, il voulait même aspirer le petit chien qui n’avait pas arrêté de nous gueuler dessus, et qui tentait de nous mordre les godasses… Heureusement que la cliente nous avait donné un bon pourboire ! Heureusement pour le chien surtout !
Mais on n’avait pas « bouffé » des chiens, ni des chats, seulement des pots de fleurs, et des godasses par ci par là, et des sous vêtements une fois que la trappe de la fosse était à côté de la salle de bain et que la propriétaire avait pris sa douche pendant qu’on vidangeait.
C’est curieux parfois le comportement des gens ! J’en ai vu qui prenaient leur petit déjeuner pendant qu’on passait et repassait dans le couloir, juste devant eux, avec notre cortège d’odeurs. J’en ai vu qui ne s’occupaient pas de nous du tout. J’en ai vu qui disaient que c’était uniquement de l’eau qu’il y avait dans la fosse, qu’ils ne se servaient pas des WC, eux… Pourtant quand on ouvrait la fosse, c’était bien de la merde qu’on découvrait, de la merde vraie, comme ailleurs…
Je me souviens aussi de cette jeune femme si belle qu’on avait réveillée en arrivant… C’est moi qui étais allé frapper à la porte. J’avais frappé un moment mais personne n’était venu ouvrir. Comme la trappe de la fosse se trouvait derrière la maison et que Thierry connaissait ce client là, il avait commencé sans rien demander. J’étais donc retourné vers lui mais à peine étais-je reparti que la porte s’était entrouverte. Une jeune femme m’avait appelé et me faisait maintenant signe de revenir. Elle n’avait pas complètement ouvert la porte. Je pouvais juste voir son visage et elle qui m’appelait.
 Excusez-moi. Vous m’avez réveillée. Je me suis couchée tard, excusez-moi…
Je lui disais bien que ce n’était pas grave, que nous venions simplement vider la fosse septique et que je reviendrai plus tard pour lui faire signer la fiche.
 Mais non, mais non, entrez…
Elle avait ouvert la porte en même temps et était restée cachée derrière. J’étais donc entré. Elle avait refermé derrière moi. Elle était nue comme un ver, à peine gênée qui s’excusait un peu.
 Allez-y installez- vous, m’avait-elle dit en me montrant la cuisine. C’est une grande cuisine, ouverte sur un grand salon.
 Je vais passer quelque chose, j’ai un peu froid m’avait-elle lancé en rigolant et en se cachant les seins avec les bras.
Puis elle avait disparu dans un couloir. Je restais là comme un con avec ma fiche. Je n’en revenais pas. Elle m’avait reçu à poil. Et magnifique avec ça ! Mais quand même à poil ! J’avais attendu un moment avant de m’asseoir. Je me disais que je le ferai à son retour mais elle ne revenait pas. Je pensais alors qu’elle était entrain de s’habiller. Ça met du temps parfois les filles comme ça pour s’habiller ! Enfin elle était revenue. Je ne la voyais qu’à peine puisque je ne regarde pas dans sa direction, je percevais seulement son mouvement.
 Vous n’avez pas marre d’attendre ?
Je ne comprenais rien à celle là. Je lui disais que non et je m’asseyais maintenant sans avoir osé vraiment la regarder encore. Elle était venu dans le coin cuisine et m’avait demandé si je voulais vraiment un café. J’avais dit que oui. Elle avait mis tout ce temps pour ne mettre qu’un grand tee shirt qui lui arrivait au haut des cuisses. Elle mettait maintenant de l’eau dans la cafetière mais elle s’était aperçue qu’il n’y avait presque plus de café dans la boite. Elle s’était mise sur la pointe des pieds pour en attraper un paquet neuf, là haut, dans les placards suspendus. Elle n’avait que le tee shirt sur elle, et des fesses magnifiques …
On avait ensuite pris le café, elle avait signé la fiche, elle m’avait fait voir mille fois son entrejambe et je n’avais pas réagi. Je faisais comme si son attitude était naturelle. J’étais pourtant en apnée, à la fois surexcité et mort de trouille. J’étais reparti enfin pour aller retrouver Thierry qui continuait à bosser tout seul.
J’avais aidé autant que je pouvais mais tout en travaillant je me disais que je devrais remonter à la maison. Il me fallait du temps pour me décider. Je n’osais pas. Je n’arrivais pas à prendre une décision. Finalement j’y étais retourné.
J’avais sonné. Deux minutes après elle était venue m’ouvrir. Elle était coiffée, avec les cheveux relevés et elle portait une robe toute blanche, courte.
 Oui, c’est pourquoi m’avait-elle dit.
Je ne sais plus vraiment ce que j’avais balbutié.
 J’ai déjà signé la fiche m’avait-elle lancé. Et maintenant je suis pressée, je dois partir. D’ailleurs vous n’avez plus besoin de moi…
Et elle m’avait refermé la porte au nez en m’envoyant un grand sourire. J’étais comme un con. Je n’avais rien dit du tout. J’avais rejoints Thierry pour l’aider à finir. Nous étions repartis.
Un peu après, sur la route Thierry m’avait interpellé.
 Alors, elle n’a pas voulu la belle blonde ?
J’étais stupéfait par sa remarque. Je l’avais regardé et nous avions rigolé un peu mais je ne lui avais pas fait de commentaire. Il n’avait pas insisté.

Au bout de ces quelques semaines on s’était habitué l’un à l’autre. De temps en temps je reprenais pieds. Je pensais déjà à « l’après vidange ». Je savais que je ne continuerai pas ce boulot mais depuis quelques semaines je n’y avais plus pensé du tout. Je me disais que j’avais trouvé « la » méthode pour éviter l’ennui. Il suffisait de ne pas penser, et surtout de ne pas penser au lendemain…
Alors ça avait continué comme ça. Et jusqu’à la fin août, jusqu’à la fin de mon contrat. On avait encore rigolé. On devenait de plus en plus complices. On se faisait un fric monstre. En juillet, j’avais fait presque trois fois ma paye de base et en août le double de ce que j’avais prévu. Vraiment, être « dans la merde », ça rapportait !
Il y avait bien eut encore quelques déconvenues. Ce vieux toubib par lequel on s’était fait avoir comme des « bleus » par exemple, mais au fond il y avait eut bien plus de bons moments que de mauvais…
Lui, le vieux salop, il nous avait fait miroiter un super pourboire pour qu’on lui nettoie un vieux puisard, en plus de la fosse pour laquelle il avait fait appel à l’entreprise. On avait dû creuser pendant plus d’une heure à deux pour en trouver la trappe. Et on y était descendu dans le puisard. Et on avait bossé pendant deux heures pour qu’il nous menace ensuite de nous dénoncer à la boite parce que nous tentions de « faire du noir »… J’avais bien cru que Thierry allait le boxer !
En tous cas, à tout compter, j’avais passé un bel été à faire « vidangeur de chiottes ». Je m’apprêtais à retourner aux Beaux Arts dans trois semaines et je me disais que finalement, les études, ça comportait une grande part d’utopie. Au fond, il n’y avait pas tellement plus d’aventure là bas. Ce que je venais de vivre en faisant ce boulot m’avait apporté autant que bien des années de contacts avec mes copains étudiants. Et puis j’avais gagné du fric ! Ah ça, j’en avais gagné ! Et bien plus que j’espérais !
L’ennui dans tout ça, c’était surtout que je n’osais pas vraiment dire à ma famille que ce boulot là m’avait plu. « Un boulot comme ça, et puis un collègue comme ça aussi, ça ne se raconte pas ! Ce n’est pas tellement valorisant de dire que son gendre, ou que son fils, ou son mari est vidangeur. C’est quand même mieux de dire qu’il est un futur agrégé de Beaux Arts, même si ce n’est pas parce qu’on est aux Beaux Arts qu’on en sort forcément agréger… »
Pour l’heure, je ne voulais pas gâcher mon dernier jour en pensant à tout ça. « C’est demain mon dernier jour. On doit déjeuner chez Thierry pour arroser mon départ m’avait-t-il dit. Après, je profiterai des trois semaines qu’il me restait pour me reposer un peu. J’en avais bien besoin. J’avais aussi la deux chevaux à remettre en état ! Les vis platinées, les bougies, les pneus avant… J’avais du boulot pour une semaine rien qu’avec ça. Ensuite on verrait. »
Alors je m’étais mis à chercher une idée. J’étais allé à l’académie, à Tours, prendre des prospectus concernant les orientations des étudiants. Moi, les Beaux Arts au fond ça ne m’intéressait pas tellement. J’avais choisi ça par défaut, parce que je dessinais bien, c’est tout.
De toute façon, là-bas, aux Beaux Arts, je n’entendais parler que de fric. « Un tableau vendu à …, une sculpture commandée pour encore plus etc. ». S’il ne s’agissait que de ça, alors il y avait des méthodes autrement plus efficaces pour en gagner de l’argent ! J’en savais quelque chose maintenant ! Mais j’avais continué à réfléchir.
« C’est quand même un métier vidangeur ! Il y a du savoir faire ! Faut du tact ! Le plus important quand on fait ces boulots là, quand on s’approche de leur intimité aux gens, c’est de se débrouiller pour ne jamais les regarder dans les yeux. Ça les gêne. C’est difficile pour eux d’avouer que c’est à eux ces glaires là... Pourtant la merde c’est toujours dégueulasse. Même la leur ».
Si on ne les regardait pas, ça allait. On n’était pas des gens, on était des vidangeurs. Ce n’était pas pareil ! Il y avait moins de pudeur avec des professionnels !
Mon collègue, lui, il savait y faire. Il n’y en avait pas deux comme lui pour foutre les gens mal alaise. Il le faisait exprès. Et puis il en rajoutait. Il en rajoutait tellement que j’en avais bien souvent eu honte. Mais je le laissais faire parce qu’au bout de leur gêne aux gens, il y avait un pourboire… Plus la gêne était grande et plus le pourboire était convenable. Ça, lui, il savait y faire !
 Et ben ils ne sont pas si cons que ça ceux qui bouffent des patates ! Me disait-il.
Il me faisait rire avec ses réflexions là. Il disait être sûr de reconnaître l’alimentation principale des clients à l’odeur de leur merde. Ce qu’il préférait, c’était les « mangeurs de patates ».
 Ça pue quand même moins ! Qu’il m’expliquait. « Et puis il sont souvent les plus généreux… Tiens, t’as vu ?
Ceux qu’il n’aimait pas en revanche, c’était les amateurs de poisson. Ah, ceux là, il ne les aimait pas ! « C’est exactement les contraire des amateurs de patates ». Avec l’odeur comme avec le pourboire…
Quand aux « viandards », il n’avait pas d’avis particulier sur les « viandards ». Ça dépendait…
Enfin, en tous cas, j’étais bien conscient que je venais de vivre une période qui changerait ma vie. Une expérience probablement décisive. On n’en avait pas parlé avec mes copains, ni avec ma famille mais moi, je le savais. Je voulais laisser cette expérience là mûrir en moi, toute seule, tranquillement. De toute façon, à chaque fois que j’avais voulu en parler, le simple fait de prononcer le mot « vidangeur » avait fait rire tout le monde…

Troisième partie



J’avais quand même repris mes études en septembre mais dés le mois de février j’avais finalement décidé de tout foutre en l’air. A cette époque là je subissais les conséquences de mes propres choix aussitôt après avoir pris une décision. Ils étaient toujours hasardeux mes choix. Pourtant quand on n’a aucune origine, on n’a pas de limite ! Tout est possible. Tout est permis en tous cas ! Pour l’heure, l’important pour moi c’était de trouver ma voie. Je ne renoncerai pas.
En fait, je sentais bien qu’il me faudrait tout remettre à plat un jour ou l’autre. J’en avais marre à ce moment là des projets ambitieux dans lesquels je m’étais embarqué et dont je savais déjà qu’ils n’aboutiraient pas.
J’étais inscrit aux beaux arts, et puis à la faculté de lettres, et en statistiques aussi. Je me demande bien ce qui m’avait poussé à m’inscrire en statistiques. Je n’en avais rien à foutre, moi, des statistiques à l’époque, et puis aujourd’hui non plus d’ailleurs j’en ai rien à foutre des statistiques.
Toujours est-il qu’en ce mois de février mille neuf cent soixante dix neuf je voulais partir ailleurs pour faire autre chose. Changer. Arrêter de me leurrer moi-même avec des bobards que je débitais régulièrement chez mes beaux parents surtout, et auxquels je n’avais au fond jamais vraiment cru.
 « Je fais une fac de lettre, et en même temps statistiques et les beaux arts… et l’an prochain je serai pion en même temps sûrement… pour gagner un peu plus régulièrement mon argent »
Il me fallait faire penser que j’avais un plan raisonnable en somme. Raisonnable et ambitieux, et que du coup on pourrait bien me laisser libre de quelques extravagances telles que ma manière de me reclure pour éviter les réunions de famille, ou mes tenues vestimentaires curieuses, ou encore mes propos alambiqués sur tel ou tel sujet. Je savais bien qu’il fallait que je fasse quelque chose, que je fasse comme les autres de mon âge pour qu’on ne me pose pas trop de questions mais quand même, statistiques, là, j’y étais allé un peu fort.
Pour autant, je me débrouillais quand même. A chaque vacances, et aussi en séchant des cours parfois, je prenais des petites missions dans des boites d’intérim. Des petits boulots mais des rentrées d’argent quand même… Et au fond c’était ça l’important !
Ça faisait donc cinq mois que je tournais dans le quartier des tanneurs en me prenant pour Baudelaire. Je dis Baudelaire comme je pourrais dire Proust ou Rimbaud ou Mallarmé, je ne sais pas moi. De toutes les façons aucun de ces types là ne m’inspirait quoique ce soit quand j’essayais de les lire. Je l’avais fait pourtant, un peu, en prenant des cafés au « Helder » mais non, vraiment, je n’y arrivais pas. Les seuls bouquins que j’étais parvenu à lire jusqu’au bout c’était la revue technique de la deux chevaux et un bouquin de Jack London dont j’ai oublié le nom. Je comprenais bien ce dont il parlait ce Jack London. Je l’avais même drôlement bien aimé mais je n’avais pas eu l’occasion d’avoir d’autres livres de lui. De toute façon je n’avais pas cherché. Non, vraiment, la lecture ce n’était pas mon truc.
Il fallait que je foute le camp au plus vite que je me disais. J’en étais sûr. Je perdais mon temps. Je n’avais que vingt deux ans mais j’avais le sentiment d’être entrain de m’engouffrer dans une souricière.
J’étais marié et papa d’une petite Marthe. Ma femme, Chantal, était étudiante aussi à Tours, comme moi mais je ne sais plus pourquoi nous ne nous voyions jamais dans la semaine sauf quand elle s’est fait avorter. Cette fois là je l’avais accompagné à l’hôpital. C’était une bien pénible journée pour nous deux...
Chantal louait une chambre dans laquelle je n’ai jamais mis les pieds. « Ça aurait dérangé la propriétaire » qu’elle m’avait expliqué… Alors je me faisais inviter un peu partout. J’avais des connaissances généreuses parmi mes collègues des beaux arts, et de toutes manières ce n’était pas chez eux mais plutôt chez leurs parents qu’ils m’invitaient. Je dormais chez ceux qui m’acceptaient mais je n’y logeais pas vraiment. Chaque matin je repartais en remerciant et je trouvais quelqu’un d’autre pour le soir. Ça ne marchait pas si mal. Je ne me souviens que d’une fois ou deux où j’ai dû arpenter la ville toute la nuit faute d’avoir trouvé un gîte. Ça m’avait alerté cette fois là. Déconvenue alarmante !
Pendant presque tout le mois de janvier donc, c’est toujours chez les mêmes potes que je débarquais le soir. C’était quand même plus sûr. Et puis ce qui me gênait le plus c’était le froid… J’ai horreur du froid.
Chez ces copains là, ce n’était pas pareil. Il y avait lui qui était un peu comme une sorte de beau frère. C’est-à-dire qu’il me semblait qu’il était de ma famille. Et puis il y avait elle. C’est surtout avec elle que j’avais une relation vraiment fraternelle. Je peux dire qu’ils m’ont beaucoup aidé à cette époque, avec une vraie générosité. L’inconvénient c’est qu’ils habitaient à environ quinze kilomètres de Tours, tout près de son boulot à lui, et que quoiqu’il me propose toujours de venir me chercher ou de me conduire, je faisais le plus souvent cette route à pieds.
Accepter leur générosité atteignait les limites. Il ne fallait pas aller trop loin quand même. Ça me gênait. Et puis son petit frère à elle leur demandait déjà tellement que je ne voyais pas comment, avec moi en plus, ils pourraient y arriver.
Lui, il était instituteur dans une institution privée pour enfants difficiles. Elle, c’était éducatrice spécialisée qu’elle était, dans une association à Tours mais sans voiture et sans permis de conduire.
Le petit frère, il était à leur remorque. Il était tout à fait insupportable le petit frère, et rebelle avec ça. Non, vraiment, moi avec mes problèmes constants, je ne me voyais pas m’incruster.
Alors j’avais pris la tangente doucement. Je n’étais plus venu chez eux qu’une fois par semaine puis plus du tout. Il faut dire qu’elle m’impressionnait cette sorte de grande sœur, toujours à me protéger, à me conseiller comme une mère de substitution. Moi, j’aurai préféré qu’elle soit folle de moi. Qu’on ait tous les deux des attirances incontrôlables à réfréner. Que ce soit presque impossible pour elle de lui rester fidèle à lui, tant je l’attirais. Mais rien de tout ça, rien du tout.
Au lieu de ça, je rentrais doucement dans leur famille. Même leurs parents parlaient de moi de cette manière maintenant. J’étais bien loin de la position d’amant secret…
Petit à petit j’avais donc repris mes habitudes d’avant mais je m’inquiétais de plus en plus. Je savais bien que ça ne pourrait pas continuer comme ça longtemps.
Marthe restait chez la mère de ma femme toute la semaine cette année là. Elle y était bien, je crois, et puis ça nous permettait à Chantal et à moi de « faire nos études ». Mes beaux parents s’en occupaient très bien. Elle était même un peu la « chouchoute » vu qu’elle était encore plus petite que la chouchoute officielle, sa tante, âgée de seulement quelques années de plus.
C’était toujours bien quand on la retrouvait les week-ends. La façon qu’elle avait de nous sauter au cou ! Il fallait voir comme elle nous serrait dans ses bras !
Je ne sais plus quelle était l’ambiance des retrouvailles avec ma femme. Chantal et moi, je crois qu’on se faisait toujours la gueule le vendredi soir quand on se retrouvait. Je crois que c’est moi surtout qui faisais la gueule. J’étais persuadé qu’elle passait la semaine entière à faire la java avec des copains à elle et c’est donc en « crise de jalousie » non déclarée que je la retrouvais. Vous parlez d’une ambiance ! Elles étaient chouettes les retrouvailles !
Les soirs, au lit, on faisait quand même souvent l’amour. Enfin quand je dis l’amour… Il ne faut rien exagérer. On « baisouillait » plutôt et quoique l’ambiance ne change pas vraiment entre nous, au moins, ça nous délassait quand même. Ça modifie toujours un peu l’ambiance la baise… ça éclaircit les sourires.
Marthe était née presque naturellement. « Une enfant de l’amour » comme ils disaient les autres… En fait, Chantal était la première femme avec qui je faisais vraiment l’amour, et souvent encore, au début. On couchait tout le temps, partout, sans faire attention à rien tant et si bien qu’un jour elle s’était retrouvée enceinte.
 Tu peux t’en aller si tu veux, de toute façon je ne me ferai pas avorter qu’elle m’avait dit aussitôt qu’elle avait su qu’elle était enceinte.
Je me rappelle que j’avais été vexé par cette remarque là. Pour qui me prenait-elle, enfin ? Mon avis c’était bien sûr qu’il aurait été plus raisonnable qu’elle se fasse avorter mais si elle gardait l’enfant alors là non, pas question que je me défile. Je resterai.
Chantal avait des convictions religieuses qui lui interdisaient l’avortement. Toutes ces considérations m’étaient étrangères mais puisqu’elle insistait…
Nous nous étions donc mariés rapidement.
Chantal avait déjà le ventre un peu rond au moment du mariage. C’était vraiment trop drôle de voir sa mère nous expliquer que la robe ne devait pas être blanche mais beige, c’est-à-dire d’une couleur pas tout à fait pure... Comme nous…
Moi, j’avais acheté un costume avec un petit gilet dans lequel j’avais conscience d’avoir l’air con mais qui montrait mon acceptation sans réserve des circonstances. Et puis il y avait eut la cérémonie. A l’église. Et puis à la mairie. Toute la famille était venue, au complet, la sienne et la mienne, sauf mon père qui avait profité du fait qu’il était entrain de terminer officiellement son divorce d’avec ma mère pour prendre la tangente. Ça l’arrangeait bien d’avoir un prétexte tangible.
Les deux familles ne se connaissaient pas mais ce dont je me souviens c’est que la mienne n’aimait pas l’autre. Ils ne savaient pas pourquoi mais ils en disaient toujours du mal. Devant moi, c’était surtout mon oncle qui s’ingéniait à trouver des trucs blessants. Je pense que c’était simplement moi qu’il visait mais je m’en fichais un peu au fond et puis franchement je ne comprenais pas.
Je ne sais pas si le fait que notre couple aille de travers était dû à tout ça, à ce mauvais départ, mais en tous cas notre relation godillait ferme pour des jeunes mariés. Entre la famille qui m’emmerdait, ma femme absente, ma fille que je ne voyais que le week-end et des pseudos études sans avenir, la vie n’était quand même pas terrible à cette époque là.
C’était tout aussi vrai pour ma femme que pour moi d’ailleurs. Et puis de mon côté, il y avait le père Charbonnier, mon prof de lettres modernes qui prenait un malin plaisir à humilier tous les étudiants les plus vulnérables. J’en étais. C’était sa manière à lui de sélectionner nous avait-il dit un jour. Ah celui là, je l’aurais bien tabassé malgré son âge et son air de vieux notaire.
 Si vous n’êtes pas capables de lire un livre digne de ce nom par semaine vous n’avez rien à faire dans mon cours.
C’est comme ça qu’il voyait les choses lui, mais moi pas du tout. Moi, je venais ici pour apprendre. Je voulais rencontrer des gens qui savent. Des gens qui peuvent répondre à toutes vos interrogations. Des « maîtres » en somme. Je me disais que je devais les écouter le plus sérieusement possible, entendre tout, me rappeler de tout et que tout viendrait tout seul après. D’ailleurs je n’avais pas tort puisque je me souviens de tous ses propos en détails encore trente ans après. Je dois avouer que c’est quand même lui qui m’a appris le peu que je sais sur la littérature. Mais franchement, il me l’a appris malgré lui, la vache. C’est bien la preuve que j’avais raison ça, non ?
Enfin je suis parti en février pour travailler sur un chantier en Belgique. Ça valait mieux. De toute façon les profs étaient tous plus ou moins comme le père Charbonnier. Je voyais bien que je ne changerais rien à l’attitude de ces gens là. Il fallait mieux m’en aller. Ils auraient été capables de mettre des notes minables aux copies que je leur rendais et dans lesquelles je ne manquais jamais une occasion de leur expliquer qu’ils faisaient fausse route. Il y avait juste une prof, de lettres aussi, qui s’appelait Nadine, avec qui j’avais parlé quelques fois. Moi qui cherchais un maître… Avec elle il aurait sûrement été possible d’envisager autre chose. J’en aurais bien fait ma « maîtresse »…
Elle, Nadine, c’était un jeune prof. Elle devait avoir une bonne trentaine d’année. Brune. Avec des lunettes rectangulaires d’écaille noire. Toute habillée de noir aussi. Toujours en robe. J’ai toujours aimé les filles en robe moi. Ça faisait déjà partie de mes vices.
Elle arrivait toujours un peu en retard. Elle arrivait vite et elle nous sortait toujours une petite connerie de manière à nous faire rire pour se faire excuser. On l’excusait facilement d’ailleurs, surtout nous les mecs.
Elle avait toujours les mêmes gestes rituels en arrivant. Le cartable qu’elle posait sur le bureau et qu’elle vidait complètement. La petite boite de cigarillos qu’elle ouvrait et qu’elle posait tout au bord après en avoir allumé un.
Avec elle c’était toujours très intéressant les cours. Elle nous faisait étudier l’œuvre d’un auteur mais on s’immisçait aussi, et beaucoup même, dans la vie de l’écrivain. « Comment comprendre Rimbaud sans parler de son départ en Abyssinie. Comment comprendre son écriture sans comprendre son autre quête, celle de l’argent qu’il voulait faire, tout seul, pour revenir après, pour revenir changé » ?
De temps en temps elle nous parlait assise sur le bureau, les jambes croisées. « Qu’est-ce que j’aimais bien cette posture provocante » ! Je me tordais le plus possible le cou, mais je n’ai jamais eu la chance d’être suffisamment bien placé pour voir autre chose que le haut de ses genoux.
Aux beaux arts, ce n’était pas pareil. Là, je me sentais un peu plus chez moi. Il n’y avait pas Nadine, d’accord, mais les matières me convenaient mieux. Le fait de réaliser concrètement des objets, des sculptures ou des tableaux me convenait mieux. Ce qui m’avait le plus mis en valeur toutefois, c’était quand j’avais fait un exposé sur Alexandre Calder. Visiter son atelier quelques années après sa mort pour préparer. Visiter avec sa fille et sa femme avait été un ravissement incomparable pour moi.
Comme je devais bien me rendre à mes conclusions personnelles pour présenter cet exposé, j’avais quand même dû développer un minimum d’hypocrisie. Au fond, ce que j’admirais le plus chez Calder c’était la vie qu’il s’était donné grâce à ses sculptures. Les sculptures, en revanches, ce n’était pas très impressionnant. L’œuvre, vraiment, ce n’était pas terrible à mon goût. Je ne ressentais pas grand-chose devant ses bouts de ferraille !
Pour moi, ce que devait offrir un artiste, c’était de faire ressentir l’étonnement, la surprise admirative, l’éblouissement. Au lieu de ça je retrouvais des objets tout à fait comparables à ceux qui avaient jalonné mon enfance. « Un cirque de fil de fer, mon dieu, mais j’en avais fait des tas de cirques en fil de fer… ! ». N’importe quel gamin des campagnes pauvres, dans tous les pays du monde, partout, construisent eux même leur joués. Le fil de fer, c’est comme les planches et les pointes, il y en a partout !
Moi j’en venais justement de ce monde là. Chez nous, on n’aurait pas eu idée d’acheter des outils. On les fabriquait pour la circonstance. Pour se sortir de la merde, là, tout de suite. Alors le fil de fer, on s’en servait à tous bouts de champ. Et ça n’avait vraiment rien d’extraordinaire. Ça, on ne savait pas quand on avait appris à s’en servir. On savait, voilà tout. C’était notre quotidien depuis toujours à nous, le fil de fer.
Mais j’avais réussi à avoir une super note quand même…
J’avais bien compris que ceux qui étaient avec moi aux beaux arts, et puis à la fac, et puis aussi tous les profs, étaient des gens pour qui un fil de fer tressé, c’était déjà exotique. Ils n’en avaient jamais eu besoin, eux, de fil de fer. Ils n’avaient que des objets qu’on achète dans le commerce, des trucs tous prêts, des trucs dont tout le monde a besoin et que tout le monde utilise de la même manière, comme des brosses à dents ou des transistors... Alors un cirque en fil de fer !
Non mais des fois ! Il fallait bien avouer que je les trouvais vraiment cons tous ces citadins amputés du sens de l’observation, amputés d’expérience. Ils devaient être aveugles. Aveugles pour la circonstance quand ils traversaient les campagnes. Ils devaient bien aller se promener dans les campagnes quand même, au moins de temps en temps, ou l’été pour les vacances ! Alors que voyaient-ils ? Ils ne regardaient pas comment les gens vivent ma parole !
En fait, je crois plutôt que c’était devenu « ringard » comme ils disaient de regarder ces choses là. J’en connaissais même qui étaient fiers de dire qu’ils ne comprenaient rien à la mécanique, à la technique. Ça faisait chic, et puis ça leur faisait croire qu’ils étaient plus portés sur le « spirituel » que sur le matériel. Comme s’il s’était agit de vases communicants. « Quand on ne comprend pas la technique, c’est que l’on comprend le théorique, le spirituel, l’intellect… »
Moi, je voyais bien que ça ne marchait pas du tout comme ça. J’avais constaté souvent que quand on n’est pas capable de comprendre du « matériel », ce qui somme toute est quand même relativement simple, on est encore bien plus con lorsqu’il s’agit de comprendre les gens. Alors quand ceux là théorisaient sur tel ou tel sujet, je ne vous dis pas ce que j’en pensais de leur discours ! Et moi, je savais la réparer ma deux chevaux. Je crois bien que j’avais déjà tout changé sur cette bagnole. J’allais à chaque fois démonter des pièces sur des voitures accidentées, dans des casses automobiles, et je m’en servais pour faire l’entretien. Alors quand j’en entendais se pâmer en expliquant qu’ils ne savaient même pas vérifier un niveau d’huile…
Mais comme mon but c’était quand même d’avoir des notes potables, au moins dans quelques uns de mes cours, j’avais pris en compte ces réflexions là pour ficeler mon exposer de manière à les impressionner, ces amputés là… Et j’avais fait un tabac !
Et puis il y avait les statistiques aussi. Alors là rien à dire. En première année de statistiques on ne fait rien d’autre que des mathématiques. « On doit vérifier le niveau pour pouvoir aller plus loin… » C’est ce qu’on m’avait dit mais moi je n’ai vu que la première année, et encore, pas complète...
En tous cas j’avais abandonné tout ça sans regret. C’est mon frère qui m’avait trouvé ce boulot en Belgique.
 Tu verras, on en chie mais on gagne gros de ronds.
Moi, le fric, j’en avais jamais eu, alors rien qu’à le voir avec ses blousons en cuir et sa Renault 30, je le croyais sur parole. Il y avait aussi son copain, Martial, qui venait d’une famille encore plus paumée que la notre et qui s’en sortait tout aussi bien que lui. Il avait une BMW.
J’étais donc parti à rêver sur le fric que j’allais avoir et le changement qu’il allait me permettre. Ah les bagnoles fabuleuses qu’ils avaient !
Comme je me faisais des « châteaux en Espagne » mais que je n’y croyais pas encore vraiment, je me souviens que c’est les montres que je regardais dans les vitrines des bijoutiers. J’en étais au projet de m’acheter une montre. Une belle montre de plongée qui serait étanche à je ne sais pas combien de mètres sous l’eau… Et puis je passerai mon permis de moto et puis plus tard je m’achèterai une moto… Bref ce projet là me paraissait plus accessible que de devenir je ne sais pas quoi en faisant des études de je ne sais pas quoi.
Comme j’allais partir, j’en avais rajouté d’agressivité avec Chantal. Je lui avais même fais des allusions à propos de ses copains que je trouvais tous un peu cons.
 « Après tout, si tout doit changer autant oser lui dire tout ce que j’ai sur le cœur »…
De toutes les façons elle n’approuvait pas du tout ma démarche. Partir sur des chantiers au loin avec comme seule ambition le fait de gagner de l’argent lui semblait désuet. Bien sûr, elle ne pouvait pas penser autre chose. Elle ne pouvait pas se douter que j’étais entrain de me planter à la fac. J’en parlais toujours en disant que ça allait bien…
Elle me reprochait déjà mon manque d’aptitude au bonheur, au « plaisir immédiat » comme elle disait. Moi, je m’en fichais royalement de ce qu’elle pensait. J’étais sûr qu’elle me supportait uniquement parce que Marthe nous unissait, pour rien d’autre, alors de toutes manière notre couple n’avait aucun avenir. « Y’a pas d’avenir quand il n’y a plus d’amour ! »
Et puis la relation étroite qu’elle entretenait avec son pote de la Beauce… Alors ça, ça commençait à bien faire. Cet énergumène frisé me prenait pour un con, c’était sûr ! Ils avaient bon dos les stages qu’ils faisaient tous les deux ! Et puis les exposés qu’ils devaient travailler ensemble ! Il y a vraiment besoin de partir quinze jours en Irlande pour travailler un exposé ? Non, vraiment ils me prenaient pour un con. Mais je m’en fichais aussi de leurs escapades. Enfin c’est ce que je lui disais. De toutes manières, je foutais le camp.
On était donc arrivés à Mihange un après midi de grand froid, gris, entassés à cinq excités dans la belle auto de mon frère. La centrale nucléaire avait besoin de beaucoup de monde à cause des doses radioactives excessives qu’elle générait. On s’était mis en rangées, alignés par trois parce qu’il y avait trois couloirs d’accès, et on avait attendu patiemment que le système nous digère. On entrait dans un local, on faisait ce qu’on nous demandait de faire, et puis on rejoignait une autre file d’attente. J’avais l’impression d’arriver dans une prison. Les types qui étaient avec moi étaient presque tous des gitans Français. Ils se moquaient de leur accent aussitôt que les belges nous indiquaient quelques démarches à suivre et puis ils agressaient déjà le vieux père Weismann qui avait l’air de s’en accommoder. « On s’en fichait tous, derrière ces barrières, il y avait notre el Dorado… ».
Ça sentait le « Menen » et le « Fa Berger », deux après rasages immondes mais bon marché, les mêmes que ceux que mon père utilisait. Ça sentait aussi la sueur, et fort des pieds quand on s’approchait un peu trop de Gérard Vivier. Lui, c’était le chef des gitans.
Ça rigolait aussi. Ça rigolait fort un peu plus loin dans la file. Ils avaient trouvé un débile léger qui attendait comme nous tous. Zonzon, comme ils l’appelaient. Cet idiot là avait l’air habitué à ce qu’on se moque de lui. Comme le père Weismann, il ne répondait pas. Il les laissait faire. Derrière ses lunettes épaisses pourtant, le va et vient rapide de ses yeux de droite à gauche me disaient une certaine angoisse. C’est à lui que j’avais parlé en premier, mais très peu en fait car il ne m’a jamais répondu un seul mot.
L’après midi entière s’était déroulée dans le même bâtiment. Des tests sanguins, des examens des yeux, des radios, tout y était passé. Et les plaisanteries de corps de garde. Et les débuts de brimades. Et les corps obèses et blancs. Et encore les odeurs douceâtres. Et les slips blancs devenus jaunes d’auréoles de pisse sur le devant. Et le vol de ma montre en un instant lorsque je l’avais posée sur le banc pour passer la radio. Et les cicatrices mal recousues. C’est drôle comme les hommes qui étaient là en rang ressemblaient à des enfants turbulents…
Le pire c’est quand on s’était retrouvés tous à poil pour prendre la douche. Alors là, ça en avait donné de l’humour !
 C’est quoi qui grimpe sur toi, un escargot ?
Et tout le monde de rire du père Weismann dont le sexe s’était rétréci, rabougri au dessus de ses énormes testicules en balançoire…
J’avais l’impression d’arriver dans un autre monde. Je me souviens que j’avais tenté de capter des regards alentour mais je n’y étais pas parvenu. Les « gros bras » sont timides des yeux. Ils sont pudiques quand il s’agit des sentiments. Les yeux, ça peut laisser voir les faiblesses…
Nous étions tous là à attendre que les résultats des examens médicaux, et de certains tests aussi, nous donnent l’autorisation d’aller gagner notre fric. On était tous là pour la même chose. On avait tous un rêve pour nous porter. Un projet à qui on vouait son âme pour un temps. On était là pour une durée déterminée.
On savait bien qu’on donnerait une partie de notre vie, de notre santé aussi pour pouvoir rêver à nos lendemains mais ça vraiment, on n’en avait rien à foutre. Donnant donnant, contrat correct. « Ici on pourra faire autant d’heures supplémentaires qu’on voudra ». Ici, rien pour nous gêner. Pas de contrat autre que la décharge qu’on nous avait fait signer en arrivant. Je devais être le seul un peu gêné quand même d’avoir signé ça.
Moi, les guignols avec les pancartes jaunes sur lesquelles ils avaient inscrit « Nucléaire, non merci ! » et qui faisaient du chahut devant la centrale, j’en aurais bien fait des copains en d’autres circonstances. Mais la situation ne s’y prêtait pas vraiment. Ils étaient de l’autre côté. Du côté des antinucléaires et moi je venais y chercher du fric dans le nucléaire.
Il y avait quand même un type différent tout à côté de moi quand je suis arrivé dans la salle où nous devions passer les tests de connaissance nécessaires pour entrer dans une centrale nucléaire. Il devait avoir cinquante ans, quarante peut-être, le visage marqué et maigre, grand et au fond assez beau je crois. C’est lui qui m’avait parlé en premier. Il s’appelait Michel et avait fuit la France suite à des affaires pas très claires, de faillite d’après ce que j’avais pu comprendre. Plus tard, j’avais entendu dans les vestiaires qu’il était aussi impliqué dans une sombre histoire de meurtre crapuleux dont l’enquête s’était finalement terminée par un non lieu faute de preuves. Une autre version, probablement inventée pour la circonstance. Lui, en tous cas, il me paraissait sympa et au moins il avait l’air moins con que les autres.
Le chef qui s’appelait Gérard aussi, comme celui qui puait des pieds, avait dû nous remarquer parce qu’aussitôt que nous avions eut fini de remplir le questionnaire il nous avait attiré tous les deux dans un coin de la pièce pour nous parler.
 Je vous ai vu faire votre test vous deux, vous avez de l’instruction ?
Je ne comprenais pas où il voulait en venir aussi j’avais dû avoir l’air perdu, encore une fois. A part mon grand-père, il n’y avait plus personne pour employer cette expression.
 Vous faites quoi quand vous ne venez pas vous faire griller les couilles dans les centrales vous ?
 Je suis, enfin j’étais ingénieur électro mécanicien, avant que… a répondu Michel
 Euh moi, rien, enfin je suis, j’étais étudiant… Là je viens parce que cette année mes examens…
Le chef me coupa violemment la parole mais pas méchamment, plutôt d’un ton moqueur.
 J’en ai rien à foutre de tes examens, couille de loup. Moi c’qui m’intéresse c’est d’savoir si t’es capable de passer les tests pour mes ralmuches. Ils sont bons au boulot mais ils sont trop cons pour remplir ces putains de tests, et puis moi aussi faut dire mais à moi on ne m’demande plus de remplir ces questionnaires de merde…. On n’est pas allés à l’école nous…on a appris d’autres trucs…
Je me rappelle son rire incroyablement sonore à l’issue de cette remarque et l’effet qu’il avait produit sur presque tous les gars. Un éclat de rire général. Un rire approbateur et lèche cul. Un rire bête et collectif. Ça commençait bien…
 Bon alors tu peux ou tu peux pas ?
 Euh, oui, oui, je peux, y’a pas de problème, avais-je répondu quand le silence était revenu d’un coup au moment même où il s’était mis à parler de nouveau.
Michel aussi avait accepté, mais apparemment en sachant mieux que moi ce dont il s’agissait.
 Et ben tu vois, face de crabe, quand on veut… Et toi, le grand courlis, j’te demande même pas, si t’es ingénieur tu vas savoir faire ça.
Deux minutes après j’étais de nouveau dans la salle des tests, avec Michel, et les gars qui chacun leur tour venaient s’asseoir à côté de nous et nous passaient la feuille que nous devions remplir à leur place. Les questions étaient souvent différentes et pour certaines d’entre elles je ne vois effectivement pas comment mes collègues gitans auraient pu s’en sortir. Les rayonnements qui s’atténuent en intensité par le carré de la distance, vraiment c’était trop pour eux…
On en avait rempli toute la soirée des feuilles de test. On en avait rempli au point de faire des fautes d’inattention. J’en avais mal aux yeux et au bras et puis enfin il y avait eut le dernier. C’était terminé.
Le chef nous avait emmenés à l’hôtel en voiture, à trois kilomètres de là. Il était tard et plus question bien sûr de manger à cette heure là. Sa 604 Peugeot avec les sièges en cuir étaient tellement sales à l’intérieur que je ne savais pas où poser mes fesses. Elle était noire et dorée sa 604. La saleté ne gênait pas Michel qui avait l’air habitué mais je me souviens que je crevais de faim et que du coup l’odeur dans la voiture me donnait envie de vomir.
L’hôtel était un « gourbi » infâme. L’odeur des frites en entrant et le bruit des pas sur un linot déchirait qu’on avait mis pour recouvrir un vieux parquet donnaient une ambiance de faux bourgs des grandes villes Américaines telles que je les avais vu dans des films.
Michel était allé directement à sa chambre et j’avais mis un moment avant de trouver celle de mon frère avec qui je devais loger. J’avais frappé longtemps avant qu’il ne m’ouvre mais enfin il était apparu.
 Je m’étais endormi. Tiens, vas-y, entres, installes toi, il faut dormir vite, on se lève à trois heures et demi.
Il avait à peine terminé sa phrase qu’il s’était couché et rendormi. Je restais là, assis sur mon lit à regarder autour de moi en me demandant ce que je pouvais bien être venu chercher dans cette galère. J’avais encore repensé au fric mais c’est vrai qu’avec un tel démarrage je me demandais si Chantal n’avait pas raison. J’avais faim, vraiment, et terriblement envie de fumer une cigarette. J’étais donc ressorti en emportant la clé après avoir renfermé mon frère qui dormait. En sortant sur la rue il faisait très froid. La lueur des lampadaires était à peine visible au travers du brouillard et tout m’apparaissait humide, mouillé même, et gras. Il y avait un couple qui s’en allait vers le centre ville, l’un contre l’autre, et qui ne parlaient pas. Elle était accrochée au bras du mec des deux mains. Je les ai suivis, à dix mètres en arrière, pour qu’ils me guident vers un endroit où sûrement il y aurait d’autres personnes, des gens à qui je pourrai parler peut-être. J’avais encore pensé à Chantal, et puis à Marthe, mais cette fois-ci j’en aurais bien chialé. Les deux fantômes devant moi ne marchaient pas vite. J’étais tout près d’eux et pourtant ils ne faisaient pas attention à moi. J’avais l’impression de ne plus exister, d’être devenu transparent. Il me semblait que j’aurais pu faire n’importe quoi sans qu’on fasse attention à mes agissements. Que s’imaginait donc ma femme si elle pensait à moi à cet instant ? Je voyais Marthe endormie qui avait dû parler de moi en se couchant et à laquelle sa grand-mère avait dû expliquer que j’étais entrain de travailler, là bas, au loin, en Belgique.
Nous avions marché longtemps comme ça, dans le froid, en silence. J’avais les yeux qui pleuraient et le nez qui coulait mais le froid y était pour beaucoup. De temps en temps une voiture nous doublait puis disparaissait dans le brouillard en longeant notre trottoir. Ne la voyant plus j’entendais encore le moteur, longtemps après, puis nos pas reprenaient le dessus. Nous étions arrivés au bord de la Meuse. Il y avait des péniches à l’arrêt et j’avais vu pour la première fois une barge immense qui transportait une multitude d’engins de chantiers tous neufs. Comme pour la voiture dix minutes avant, c’était son bruit qui l’a devancé. Un bruit sourd de moteur probablement énorme. Quand je n’avais plus entendu la barge et cessé de regarder la Meuse le couple avait disparu. J’étais là, seul au milieu de nulle part, au bord d’un fleuve que je ne connaissais pas, avec ma femme et ma fille à six cents kilomètres. La Renault 30 de mon frère me semblait ridicule et désuète. Les gitans me paraissaient surtout pauvres mais quand même très cons. Je me demandais vraiment ce que je faisais là.
Comme je ne trouvais rien d’ouvert j’étais retourné à l’Hôtel. Je m’étais couché, écroulé devrais-je dire, et je m’étais endormi en un instant. J’avais dormi une heure. Une heure de sommeil agité avant que mon frère me secoue doucement par l’épaule.
 C’est l’heure. On y va. Le camion de ramassage passe dans dix minutes.
En effet dix minutes plus tard un camion jaune dont je n’aurais jamais imaginé qu’il serve à transporter des personnes était arrivé.
Les portes arrières qui s’ouvrent et en un instant nous sommes entassés sur des banquettes de plastique. Elles ne sont pas face à la route. Elles sont en long. Trois rangées sur lesquelles une vingtaine de personnes sont serrées épaule contre épaule. Le camion n’a pas de vitre si bien qu’en quelques minutes j’ai le mal de mer. J’ai froid. J’ai envie de dormir. J’ai faim. Je n’ai pas pris de douche et ne me suis pas lavé les dents. Je ne suis pas allé aux chiottes. Il n’y a que mon frère qui me lance de temps en temps un regard compatissant. Les autres ne disent rien. Personne. Pas un mot. Juste le bruit du camion diesel poussé dans ses derniers retranchements par le conducteur qui semble vouloir nous montrer ses aptitudes au pilotage de course. J’ai peur qu’on ait un accident. On est ballottés comme des bestiaux et personne ne dit rien. Ça sent de plus en plus la fumée de gasoil. Je crois que je vais vomir, ou m’évanouir.
On arrive enfin à la centrale nucléaire. Trois kilomètres dans ces conditions c’est largement suffisant. Il y a les badges qu’on nous a remis hier qu’on passe au chauffeur pour qu’il les présente au gardien. Il y a des barrières automatiques. Il y a encore des gardiens en uniforme.
 Quel cinéma ! Personne n’a même pris la peine de contrôler combien nous étions dans le fourgon.
J’ai envoyé cette réflexion comme ça, à la cantonade, à la fois pour tenir jusqu’à l’arrêt du camion sans vomir et aussi pour tenter d’entrer dans un semblant de communication avec mes collègues. Personne n’a réagi. Il y a juste mon frère qui m’a approuvé d’un sourire forcé.
Nous traversons maintenant à pieds une sorte de cour goudronnée entre deux énormes bâtiments puis une rue étroite dont je peu lire le nom, sur une pancarte, comme dans une vraie rue. C’est la « Rue sans joie ». Ça ne s’invente pas… Le vent qui s’engouffre entre les bâtiments nous glace littéralement. Pas un mot jusqu’à l’entrée du vestiaire. On a tous du givre aux cils.
Se choisir un placard au vestiaire n’est pas vraiment un problème. On se déshabille et c’est en slip qu’on passe la première zone. Des combinaisons blanches, et puis des chaussettes et des maillots pareils, qui sentent la lessive, et puis des gants en coton et des calots blancs aussi. Nous voilà tous en uniforme. Tous touts blancs. Je m’aperçois que mon mal de mer est passé. Ouf ! Je me sens un peu fébrile mais pas si mal que ça au fond. J’ai seulement la trouille.
Mon frère qui est habitué au lieu est déjà parti. Je suis seul avec mes collègues gitans, les débutants seulement, et je vois bien qu’on a tous la même frousse. Les odeurs de sueur et de pisse ont disparues, remplacées par le phosphate de la lessive et j’aime plutôt bien. Le chef nous donne des « stylos dosimètres » et nous fait toutes les recommandations d’usage. Il nous aide à les fixer à notre combinaison avec de ruban adhésif.
 Bon, écoutez-moi bien les minables, vous devez toujours rester avec moi. Vous savez, on vous l’a expliqué hier pendant le stage, qu’on va se balader dans des endroits dangereux. Pas question qu’un PD me fasse avoir des emmerdes. Si vous ne bossez pas bien je vous vire et ça ce n’est pas grave mais si y’en a un qui a un accident, moi j’ai des emmerdes alors vous êtes prévenus…
J’ai envie d’intervenir pour lui opposer mes avis sur le « respect a priori de l’autre » mais dans ce contexte ces théories là ne sont pas de mise. Impossible. Il faut subir et se la fermer, et surtout faire attention à ne pas avoir d’accident.
 Bon j’vous fais faire un tour du BR pour que vous voyiez où vous allez en chier, les couilles de loup.
Et nous voilà partis à le suivre, en rang d’oignons parce que les passages sont si étroits qu’on ne peut pas marcher deux personnes de front, et à toute vitesse encore. Il y a des escaliers sombres et le sol est en caillebotis métalliques de sorte qu’on peut s’apercevoir qu’on est à des dix ou vingt mètres de hauteur. Il fait sombre, il y a un bruit d’enfer et la chaleur humide est telle que je me demande combien de temps un homme peut tenir sans s’évanouir dans ces conditions. J’évite de regarder en bas, ça me fou le vertige. Le type qui se trouve derrière moi n’arrête pas de me pousser. Je le laisse passer devant moi puis le suivant en fait autant et je le laisse passer aussi si bien qu’au bout de quelques temps je me retrouve le dernier de la file. C’est curieux mais j’ai instinctivement le sentiment de me mettre un peu à l’écart, de me marginaliser, et je sens que ce n’est pas si bien que ça. Il en faut bien un dernier dans une file telle que celle là mais le dernier serait prit comme bouc émissaire que ça ne m’étonnerait pas. En effet en arrivant au bord de la « piscine réacteur ».
 Et ben t’arrives mes couilles. Te dépêches pas, on va t’attendre, t’as qu’a croire…
Je ne relève que d’un sourire figé alors que le reste du groupe fait des remarques qui vont dans le sens de celles du chef. Je me range finalement dans le troupeau dont il est clair que je fais partie et tente de ne plus me faire remarquer. La visite se poursuit pendant une ou deux heures peut-être.
Ce qui me perturbe le plus ce n’est pas tant la perte de notion du temps que la perte des repères dont j’imagine j’aurais besoin si je voulais ressortir. Je suis complètement désorienté et mes collègues le sont tout autant. Drôle d’impression ! Bien sûr ce sentiment de claustrophobie et renforcé des lumières faibles. Aucun contact avec l’extérieur. Je m’en remets au destin et me dis qu’après tout le pire qui puisse m’arriver et de crever là et qu’au fond ce n’est pas si grave. L’énergumène frisé sera probablement un bon père de substitution…
On tourne, on vire, on monte des escaliers, on descend des échelles à crinoline. Je suis complètement perdu. Nous n’avons rencontré personne pendant notre tour et le bruit et tel que nous devons nous approcher visage contre visage pour entendre le chef qui crie ses explications. Il a une haleine de cheval… Enfin nous laissons deux collègues dans une sorte de petite pièce qu’il nomme « casemate ». Il leur a expliqué le boulot à faire. Je n’ai pas bien compris mais je m’en fou. Je fais partie de la dernière fournée qu’il mettra en place. Gérard m’a met avec deux autres à nettoyer des flaques d’huile coulées sur le sol. L’ennui ici c’est que tout l’environnement est hostile. L’huile qu’on ramasse est radioactive, enfin tellement contaminée que les chiffons qu’on utilise nous irradient parait-il. Les tuyaux c’est encore pire, comme tout ce qui nous entoure d’ailleurs. Le bruit est infernal. Ça vibre de partout. Ça vibre jusqu’à nos os, jusqu’à mon crâne. Ce vacarme nous isole les un des autres. Je suis avec deux imbéciles, dans un lieu cerné de machines qui rugissent mais c’est un peu comme si j’avais un scaphandre. « Je ne savais pas que le bruit, quand il est à ce point puissant, nous isolait comme ça ».
Je suis le seul à regarder de temps en temps dans mon dosimètre et je vois bien que l’aiguille monte de plus en plus. Quelques heures après, quand le sol ressemble enfin à un miroir neuf, Gérard réapparaît. « Il devait nous épier ? ».
 Et ben c’est pas mal pour des salopards de bisus…
Il a des appareils de mesure et des petits bouts de coton dont j’ai appris plus tard qu’on appelait ça des frottis. Il fait ses contrôles. Et vas-y que j’te frotte, et par là, et encore dans tous les coins et les recoins, et jusque sous les tuyaux en fer et sous la laine de verre, et sur les volants des énormes vannes qui sont là. On s’en serait douté, les contrôles ne sont pas bons.
 C’est encore contaminé ! qu’il a crié. A refaire !
Il nous passe une engueulade par-dessus le marché, et comme un Chartier à ses mules encore, et nous recommençons tout depuis le début.
Juste après qu’il soit parti, on a vachement fait la gueule. Bien oui, c’est vrai, on vient d’en baver pendant des heures et voilà qu’on se fait traiter comme des chiens et qu’il faut refaire ce qui semble parfait. Il n’y a plus une trace d’huile. Pas une goûte d’eau. On a bien prit soin de faire ça parfaitement. Si ma grand-mère avait frotté comme ça sur le carrelage de la cuisine elle se serait fait engueuler aussi, c’est sûr, mais pas pour les mêmes raisons… J’entends d’ici mon grand-père hurler.
 T’as envie de l’user ce carrelage, vieille vache, on voit bien que ce n’est pas toi qui bosse, fainéante…
On a fait la gueule au début mais un moment après on s’y remet. Je me dis qu’au fond je n’en ai pas grand-chose à faire. Après tout on est payé à l’heure. Etre là où ailleurs…
On reprend donc le boulot sans rien se dire, chacun dans son coin au début puis ensemble. C’est plus facile car il n’y a plus d’huile mais le fait d’enlever du sol ce qui est invisible mais très toxique nous met dans une ambiance particulière. Il semble bien qu’imaginer cette contamination est impossible pour mes collègues aussi c’est moi qui m’autorise à mener les opérations. Ne pas marcher où l’on vient de nettoyer. Chiffons toujours retournés en boules et à reculons en plus etc. J’ose des conseils, des consignes presque, que mes deux collègues acceptent sans broncher. Deux heures plus tard, après que Gérard a de nouveau fait ses contrôles et que les résultats sont concluants, je suis « de fait » l’un des chefs d’équipes.
Nous partons vers un autre endroit, un autre boulot du même genre probablement. Naturellement Gérard s’adresse à moi et ne regarde même plus mes deux compères.
 Y’a une bâche à nettoyer au -3,50… Tu vas faire ça toi l’indien, avec les deux abrutis, là, qui vont t’aider.
Mes deux collègues n’ont peut-être pas entendu. Heureusement qu’il y a ce bruit infernal. Il ne me parle qu’à moi, à l’oreille en criant et me maintenant à proximité en me tenant par l’épaule. Je suis assez content. Je suis flatté. Au fond, même avec son vocabulaire « à la con », il n’est pas si mal que ça ce mec ! Il ne m’appelle plus « couille de loup ». Franchement « l’indien » me convient mieux.
 Après, quand vous aurez fini de démerder la bâche, faut monter des chaises tout autour, trois, mais j’vais t’faire voir. T’as déjà monté des échafaudages toi ?
Bien sûr je n’ai jamais monté d’échafaudage mais je n’ai pas le temps de réagir. Et puis je sens bien que toutes questions qui dépasseraient trois mots seraient interprétées comme une attitude subversive… En effet.
 De toutes façons la formation ici ça va vite. Un coup de sifflet bref. Me dis pas qu’t’es sourd…et il rit encore à gorge déployée.
Ce coup ci, il se trouve extrêmement spirituel. Ses rires se prolongent à mes collègues qui sont morts de rire aussi. J’en fais autant mais je ne vois pas ce qui nous fait rire.
Cette fois le boulot consiste à entrer dans une sorte de gros bidon de deux mètres de diamètre sur trois de haut par une ouverture qui se trouve à deux mètres en hauteur, ronde, d’environ quarante centimètres de diamètre. C’est ça qu’il appelle un « bâche ». Et l’entrée dans la bâche, c’est le « trou d’homme ».
 Vous allez voir, c’est un peu sportif. Toi, comme t’as l’air de t’y croire un peu tu vas y’aller en premier… Et puis de toute façon j’crois bien qu’y’a qu’toi qui peux rentrer… (ils rient tous les trois de plus belle). On est trop « pansus » nous autres… Ce n’est pas si mal au fond d’avoir une panse, ça protège dans ces cas là…
Bien sûr je fais mine de trouver ça marrant. Je vois bien que je me suis fait avoir mais je me dis que, même si je fais le plus gros du travail pénible, je vais sûrement pouvoir profiter de cette situation.
En effet, après que tout soit installé, que l’intervention soit préparée, c’est moi qu’on affuble d’une combinaison étanche de plastique transparent à adduction d’air. Des collègues expérimentés sont revenus avec le chef et je suis au centre de l’opération. On m’habille avec grand soin, on me met sous air frais, on s’occupe de moi comme si j’étais un spécialiste. C’est quand même plus confortable d’être dans ce scaphandre climatisé que de bosser dans le coton, à 35° d’ambiance. Au fond, les autres sont à mon service et j’aime bien ça.
Je fais quand même le boulot tout seul alors que les autres m’assistent et j’en bave quand même plus qu’eux… Je leur passe les seaux de boue que je récupère à la pelle dans cette bâche. Je leur donne des consignes mais c’est moi qui ramasse la merde là dedans. Ils sont mes assistants mais ils ne foutent rien.
Encore quelques heures d’un boulot de força et c’est vide. Je suis épuisé. Ravi au fond d’avoir pu trouver une position particulière dés mon premier jour de travail mais franchement épuisé. Je pense à la manière dont j’ai été obligé de me faire avoir, de bosser plus que les autres pour me trouver une position particulière.
Nous faisons une pause. Enfin moi surtout, après être sorti car je n’en peux plus. Les autres montent les « chaises » comme ils disent. Une « chaise », c’est un petit échafaudage. Je les regarde faire et c’est vrai que ça a l’air tellement facile qu’un coup de sifflet bref, comme dit l’autre, doit suffire pour vous former. Ce qui semble être le plus difficile, c’est de maintenir les tubes d’acier d’une main pour commencer à les fixer avec le collier. Mais je vois bien qu’ils s’aident mutuellement.
Le reste de la matinée est plus calme. On passe des coups de serpillière. On fait briller au chiffon. On va chercher des caisses dans lesquelles on installe des tenues de rechange pour les mécaniciens qui interviendront après nous, quand tout sera propre. Un travail normal de manœuvre en somme…
Je retrouve mon frère dans le vestiaire lors de la pause déjeuné. Il a tout prévu. Comme c’est le premier jour le chef lui a prêté un des camions de ramassage pour aller nous chercher des « tartines » comme ils disent ici. Il a prévu large. Des gros sandwiches au jambon et des bouteilles d’eau. C’est l’eau fraîche qui me fait le plus plaisir. A travailler à 35° on perd pas mal de flotte ! Je lui dis aussitôt que je suis crevé et que cet « encas » est vraiment le bien venu. Une demi-heure de bouffe, de clope et d’eau, beaucoup d’eau. On replonge comme ils disent, pour finir la journée. Moi, je trouve que j’aurais bien terminé là ma journée. En France j’aurais déjà fait ma durée légale…
Suivant les conseils de mon frère, je m’exerce au calcul mental en comptant la somme que j’ai déjà gagnée depuis ce matin.
 Tu verras, y’a rien de tel pour te donner du courage…
En effet, je crois bien que je ne pense qu’à ça jusqu’au soir. L’après midi est longue quand même mais les boulots ne sont plus du tout éprouvants physiquement ce qui me facilite largement la tâche. Je suis quand même dégoulinant de sueur, et extrêmement fatigué au moment de la débauche. J’ai l’impression d’être devenu sourd. Quatorze heures de boulot aujourd’hui… L’équivalent d’une magnifique montre, pour le moins…
Douche presque froide pour reprendre une température plus humaine. On se rhabille et le camion nous ramène à l’hôtel. Le voyage retour n’est pas tellement différent de ce matin. Là ce n’est pas le sommeil mais la fatigue qui nous plombe tous. Quatorze heures de boulot aujourd’hui ! Je n’en reviens pas. Si Chantal me voyait… Au bar de l’hôtel chacun est occupé à noter ses heures sur un petit carnet et à boire de la bière. Mon frère et moi ne nous joignons pas à eux. C’est dans la chambre que nous faisons nos comptes. Ces petits carnets, les mêmes ou presque pour tous me font penser à des journaux intimes. Nous avons tous notre journal intime. C’est là-dessus que nous notons tout, c’est-à-dire uniquement les heures que nous faisons et la traduction en fric. Ici, on n’a pas vraiment le loisir de penser à autre chose.
Nous repartons de l’hôtel, mon frère et moi, pour aller manger en ville, à Huy. Je lui raconte ma première journée. Il ne fait pas de commentaires. Il me dit seulement qu’avec l’habitude, ça devient plus supportable.
On mange de la viande et des frittes, beaucoup de viande et beaucoup de frittes et de la bière aussi. On discute un peu mais on est épuisés alors on rentre finalement assez vite à l’hôtel. Il est vingt et une heures. Le sommeil nous emporte aussitôt. Demain matin, réveil à trois heures et demie…
Voilà comment j’ai débuté dans les centrales nucléaires. Quatorze heures par jour, sept jours sur sept pendant deux mois. J’ai tout fait là dedans. Tous les boulots possibles. Tous les boulots interdits. Des ascensions des grues avec des harnais accrochés à la ceinture et non au tube d’échafaudage aux décontaminations plus que douteuses, tout y est passé.
Et puis les doses. Ah, les doses ! En deux mois j’avais pris la dose maximale autorisée pour une année. Changement de film dosimètre… Ou alors perte fictive… Film x comme on disait. Il y avait les habitudes maison. Tour de passe passe courant dans ce milieu semble-t-il. On perdait son film juste avant d’être à la limite maximum. Et puis on recommençait tout neuf. Ça a duré comme ça pendant plus d’une année. J’allais de centrales en centrales dans toute l’Europe. A chaque fois la configuration autour des centrales était la même. D’hôtels minables en foyers « sonna-cotra » nous avions tous l’occasion de vivre sans presque dépenser d’argent.
Je me rappelle aussi que je n’avais plus aucune notion des actualités. La gauche semblait se rapprocher du pouvoir en France. Mes copains m’avaient sûrement oublié. Mais femme ne s’inquiétait même plus de savoir quand je prendrai quelques jours de congés pour rentrer à la maison. En tous cas elle n’avait pas l’air d’attendre avec impatience mon retour quand je lui téléphonais.
Avec les heures supplémentaires j’arrivais à des revenus qui représentaient environ cinq fois le salaire minimum Français. Ces heures supplémentaires étaient déguisées en primes pour ne pas apparaître sur la fiche de paye mais elles nous étaient payées rubis sur l’ongle, majorées en plus du pourcentage légal. Et les indemnités de déplacement nous étaient payées en liquide, en Francs Belges. Une fortune pour moi d’autant que je ne dépensais absolument rien par faute de temps libre.
L’argent représentait tout, pour moi, comme pour tous les autres. « On croit toujours que les moyens nouveaux d’argent vont nous permettre de changer notre vie ». On pensait tous ça en déplacement. L’idée du sacrifice momentané pour obtenir la vie dont on rêve pour après… Ou quelque chose comme ça… Du coup, sacrifier du temps et un peu de sa santé ne nous semblait pas tellement cher payé.
Le temps… ! Mais on se croit éternel quand on a vingt ans… Quand à la santé, on espère qu’on est invulnérable. Les conneries, ça n’arrive qu’aux autres, c’est bien connu.
On était donc tous la pour la même chose. « Gagner du fric, un maximum de fric, pour ailleurs, pour autre chose, pour après… ». C’est ce point commun qui faisait qu’il n’y avait finalement par trop de heurts entre nous. Parce que nous étions tous très différents. Tous dans notre bulle en fait. Il n’y avait guère que les gitans qui formaient un groupe plus ou moins homogène. Et encore. Il y avait pas mal de rébellion avec les plus jeunes.
C’est en Belgique que les gitans étaient les plus nombreux. Je ne sais pas comment ils se débrouillaient mais ils obtenaient toujours des chantiers là haut. Ils disposaient toujours des chantiers les mieux payés. Les plus « dosant », c’est vrai, mais les mieux payés. Ça leur valait d’être rejetés encore un peu plus. Enfin ça ne se passait pas si mal au fond.
Il faut dire que si les gitans formaient une sorte de groupe, ce n’était pas du tout le cas pour les autres. Il en était venu de tous horizons pour travailler dans ces conditions. Quoique nous soyons tous plutôt secrets sur notre vie en dehors du chantier, on arrivait quand même à savoir un peu. Et puis il y a des « marques » qui ne trompent pas. Ce qu’on avait en commun, c’était notre mystère personnel.
J’ai connu un prêtre ouvrier qui passait son temps à faire en sorte qu’il existe un semblant de cohésion solidaire sur les chantiers. Un « syndicaliste utopique » comme je lui disais toujours. Mais je l’aimais bien celui là. De toute façon on n’est pas à une utopie près quand on est prêtre…
J’ai rencontré pas mal de repris de justice aussi. Des types qui repartaient à zéro après avoir « dérapé » un peu dans la vie. J’en ai connu deux qui s’étaient laissé tenter en travaillant dans des banques. Tout le monde les comprenait ceux là.
Il y avait pas mal de faillites, et des divorces suivis de grosses déprimes, et même une jeune femme faisant partie des « brigades rouges ». Alors là, celle là, elle n’est pas restée longtemps. Ils l’ont cueilli un matin à cinq heures à l’embauche. C’est entre deux flics, et les menottes aux poignés qu’on l’a vu pour la dernière fois. Il parait qu’elle était là pour faire des repérages… Moi, je l’avais trouvé sympa.
Il y avait aussi une sorte d’écrivain fou. Il voulait toujours aller en Normandie celui-là. Et puis le maigrichon qui avait descendu des mecs qui le rackettaient quand il avait son bistro sur la côte d’azur… C’est au fusil de chasse qu’il s’était défendu, lui. Et deux qu’il avait buté. Deux d’un coup… Il parait qu’il avait fait sept ans de tôle quand même. C’est vrai qu’il était curieux ce type là. Pas très impressionnant mais on sentait bien qu’il avait vu autre chose. Et puis sa manière d’être faussement discipliné. Ça forge des attitudes la tôle…
Il m’avait peut-être sauvé la vie d’ailleurs. Oh ce n’était pas que j’ai une relation particulière avec lui, pas vraiment. C’était les circonstances plutôt qui avaient provoquées cette situation. Et puis j’étais un peu son chef. Ça suffisait.
Toujours est-il qu’un jour je m’étais retrouvé en confis avec un jeune gitan. Il trouvait que je ne le respectais pas assez quand je lui donnais des consignes. Il avait raison. Je ne le respectais pas du tout. C’est lui qui agressait le plus zonzon le jour de mon arrivée en Belgique. Ce genre de type moi…
Enfin après une assez longue engueulade dans un endroit sombre et isolé du bâtiment réacteur, je me suis retrouvé avec ce mec qui tenait un cutter à la main et qui voulait me « planter » comme il disait. Ça n’est pas rassurant un type vraiment en colère, armé d’un cutter.
Il y a donc eut bagarre. Mais alors une bagarre comme je n’en avais jamais connu. Rien à voir avec les films où ils se foutent des coups de poing dans la gueule chacun leur tour. Non, là on ne se touchait pas. Il me tournait autour. Il me balançait des coups de cutter que j’évitais à chaque fois. Faute de pouvoir fuir en ne prenant que raisonnablement le risque qu’il me le plante dans le dos, je faisais face. Oh ce n’était pas du courage. Je faisais face parce que je ne pouvais rien faire d’autre. Mais lui ne le savait pas.
 Je vais te saigner, je vais te saigner qu’il me hurlait.
Il n’arrivait pas à couvrir le bruit des « pompes primaires » en marche mais je comprenais très bien…
 Tu vas sûrement essayer, que je lui répondais, mais tu vas avoir du mal… Et puis tu es dans une mauvaise posture… Un gitan, sûrement avec des antécédents, tu es mal si tu me touches… Moi, je pourrais toujours dire que je me défendais, on me croira, mais toi…
Ça avait duré comme ça longtemps. J’évitais régulièrement les coups de cutter et je lui balançais de temps en temps un coup de poing. A un moment bien sûr il m’a touché. Il m’a eut à la poitrine. La combinaison coupée, et le tee shirt, et la peau aussi. Oh très peu mais ça s’est mis à saigner. C’est impressionnant un peu de sang quand on est tout en blanc. Il a dû croire qu’il m’avait vraiment eut. Ça l’a déstabilisé. C’est bien sûr le moment que j’ai choisi pour lui « rentrer dedans ». Je l’aurais massacré si un autre des chefs d’équipes n’était pas arrivé à ce moment là.
Et puis on est sorti. Et puis il a été viré.
Le soir même une cohorte de gitans me prenait en chasse en voiture, à la débauche. Alors là, ce n’était pas un bon programme pour moi…
Ils étaient une dizaine. Avec deux voitures puissantes. J’ai bien essayé de fuir mais ce n’était que peine perdue. Je me suis réfugié dans un bistrot mais comble de malchance, il n’y avait presque personne dans le bistrot quand j’y suis entré. Juste le patron et un type accoudé au bar. Ça ne faisait pas lourd face à dix gitans humiliés et en quête de revanche…
Alors j’ai pris ma « branlée ». Oh j’ai résisté autant que j’ai pu mais je ne faisais vraiment pas le poids. Je n’aurais d’ailleurs pas fait le poids si le mec qui a commencé à m’agresser avait été seul. Il devait avoir une tête de plus que moi, et bien trente kilos, et habitué apparemment car à la première pêche que j’ai prise j’étais à moitié KO. Ce qu’il y a de bien dans une bagarre, c’est qu’au premier coup reçu on est anesthésié. Les suivants, on ne sent plus rien…
Et puis ça a duré, et j’en ai pris des coups, partout, et des baffes et des crachats et encore des coups…
Le patron du bar n’a pas bougé. Le type accoudé au bar non plus. Je croyais bien que j’allais y passer.
Enfin mon taulard est arrivé. Le hasard fait bien les choses. Il est arrivé quand ils avaient déjà déchargé un maximum de leur agressivité. Ils se sont arrêtés net. Il les a menacés. Il a proposé au plus grand de sortir régler ça avec lui, sur le parking. Et tout s’est arrêté.
Les gitans sont repartis. J’ai pris un verre de bière au bar. Je suis devenu copain avec JM qui venait de me sauver d’une très mauvaise passe, pour le moins. J’ai refusé de payer ma bière et je suis rentré. Mon baptême des chantiers était fait.
J’ai encore souvent été confronté à des situations pas terribles mais jamais aussi dangereuses. Il faut dire que j’évitais toujours quand je pouvais. J’aurais pu me servir de cette anecdote pour raconter à mes copains ce qu’étaient vraiment les chantiers mais mon traumatisme était tel que durant des mois le simple fait d’y penser me mettait encore en apnée.
Et puis je n’avais plus grand monde à qui raconter ça. Que je sois toujours en déplacement depuis un peu plus d’une année m’avait isolé des copains. D’abord on ne se voyait plus et puis aller faire le mercenaire dans les centrales nucléaires, et pour du fric encore, ne forçait pas le respect dans le milieu où je vivais avant. Pas plus que pour Chantal d’ailleurs.
Je me retrouvais donc un peu seul dans ma vie. Seul mais avec mon petit magot comme passeport. Ça c’était un vrai passeport. Un pont possible vers autre chose, vers un vrai ailleurs. Alors ceux qui m’avaient jugé et condamné, ils pouvaient aller se faire voir. J’y arriverais très bien sans eux…
De toutes façons quand je rentrais j’étais tellement décalé des autres que je n’avais qu’une seule envie c’était de repartir. Alors je repartais, pour un mois encore. Dés le dimanche soir, je m’en allais. Je quittais souvent la maison alors que des copains de Chantal étaient encore là. Ça m’arrangeait. Les « au revoir » passaient presque inaperçus dans ces conditions.
A cette période je travaillais toujours dans la même région. Dans la vallée du Rhône. J’intervenais dans toutes les installations nucléaires de cette région et franchement, il y avait de quoi faire. Huit réacteurs civils en vue et nombre de dispositifs militaires… Il y avait tout pour que je puisse bosser dans ce coin là. Comme cette région me plaisait bien, et qu’au fond je n’étais attaché à aucune autre, j’avais décidé de louer un gîte rural. L’idée de m’exclure du groupe de mes collègues me plaisait. J’avais trouvé une location à Saint Martin le supérieur, en Ardèche.
La maison était une ancienne école. Elle ne devait plus avoir cette fonction depuis longtemps car située au bout du monde. Saint Martin le supérieur était un ancien petit village devenu hameau à force de désertification des campagnes les plus reculées. La petite route goudronnée s’arrêtait juste devant l’école. Ensuite c’était un chemin de terre qui continuait dans la montagne.
J’étais bien dans cette maison là. Bien sûr ça me mangeait une bonne partie de mes indemnités de déplacement mais il me restait ma paye que j’économisais intégralement.
Il y avait une cour avec deux gros platanes et un préau. Deux pièces en bas dont une cuisine et deux chambres en haut plus une salle de bain en haut de l’escalier. Le grand confort en quelque sorte. Je pouvais me préparer des vrais repas. Jouer un peu de musique. Ecouter la radio en m’endormant. Recevoir du courrier.
C’est à ce moment là que j’ai acheté ma première moto. Elle était immatriculée en 07 et je me souviens que ça me plaisait. Comme je ne bougeais plus du tout avec mes affaires à transporter, la moto me suffisait. J’avais un lieu fixe. J’allais au boulot chaque jour à moto. Je rentrais chaque jour chez moi. J’avais une vie normale au fond. Bien sûr j’étais seul mais à part ça j’avais une vie normale.
Je travaillais toujours dans la même boite de merde mais mon statut avait quand même changé. A force de formations spécialisées que je faisais sur les sites de Marcoule et de Cadarache, j’étais devenu technicien en radio protection. Je faisais toujours beaucoup d’heures au boulot mais de manière beaucoup moins pénible. Enfin pas toujours puisqu’il m’arrivait souvent de faire un poste de huit heures comme en radio protection et le poste suivant de faire le remplacement d’un manœuvre absent. Ça me permettait de continuer à faire beaucoup d’heures supplémentaires. Bien sûr ce n’était plus comme au début, en Belgique, mais je faisais quand même 72 heures de moyenne par semaine. Les formations, c’était entre chaque arrêt de tranche, ou alors l’hiver, quand les centrales fonctionnaient à plein. J’en faisais le plus possible. Ce n’était pas tant pour me former que pour m’assurer un salaire constant. J’étais payé comme au boulot pendant les formations, les heures supplémentaires en moins mais avec déplacements.
J’étais donc Ardéchois. Je ne connaissais absolument personne en dehors du boulot. Je m’isolais dans mon gîte. J’économisais et je bossais. Le temps qu’il me restait, je le consacrais à faire des marches dans la montagne. Ma maison était idéalement située pour cela. Comme je ne travaillais plus les week-ends j’en faisais beaucoup des marches. Il n’était pas rare que je fasse près de cinquante kilomètres dans une journée, le samedi. Je ne bougeais alors pas du tout le lendemain. Je me dorais au soleil, à poil dans ma cour, à écouter la radio et à dormir.
Au mois d’août, Chantal était venue avec Marthe et des copains pour passer quinze jours de vacances. On allait à la pêche à la truite. On se baignait aussi dans le Lavezon. Il y avait des grandes vasques naturelles avec trois mètres d’eau d’une pureté incroyable et puis les rochers immenses, lisses et chands sur lesquels on s’allongeait. On ne rencontrait jamais personne. On préparait des pizzas à la maison qu’on faisait cuire au bord de l’eau. On buvait du Cornas et puis après on faisait la sieste. On n’attrapait jamais de truite.
Ça s’était bien passé avec Marthe. On avait joué tous les deux comme des fous. Je lui avais presque appris à nager mais l’eau était trop froide. Je n’avais pas pour autant réussi à me rapprocher de Chantal. Nous étions distants comme des étrangers. On avait bien tenté de faire l’amour, le premier soir, mais avec la promiscuité qu’imposait le fait de n’avoir que deux chambres pour tout le monde, on avait abandonné. De toute façon je pense qu’elle n’avait plus de désir pour moi. Rien d’étonnant. On ne se connaissait presque plus au fond. On n’avait plus grand-chose en commun depuis tout ce temps et en tous cas pas des projets ensemble.
La plupart du temps Marthe s’endormait entre nous deux. Alors on avait passé les deux semaines comme ça. Et puis ils étaient repartis. Les copains avaient passés un séjour tranquille et reposant. Moi, j’avais vu Marthe et c’est ça qui comptait. Chantal devait être comme moi, résignée. Notre relation n’avait plus d’avenir, un point c’est tout. Je me souviens qu’elle avait les larmes aux yeux au moment de partir mais nous n’avons pas parlé de tout ça pour autant. Moi aussi j’étais triste mais je l’ai bien caché.
Cette fois là, j’avais repris mon boulot dés le lendemain. J’étais à Trias pour deux mois. J’aimais vraiment bien cette centrale. Non seulement j’étais vraiment tout près de chez moi mais en plus les collègues, enfin les clients, étaient très sympathiques. Il y en avait bien quelques uns qui considéraient que nous, les « non-EDF », nous ne pouvions pas être leur égal mais dans l’ensemble, il y avait moins de ségrégation qu’ailleurs. C’est sur cette centrale là que je me suis même permis un jour de demander pourquoi les vestiaires n’étaient pas les mêmes pour tout le monde. Là, j’étais allé trop loin. On m’a vite remis à ma place. Il ne fallait pas exagérer quand même… De toute façon je me fichais bien d’être considéré ou non par ceux là. Je n’étais pas là pour ça. Nous vivions côte à côte, chacun dans notre rôle, chacun dans notre monde. Les cloisons étaient étanches. Les limites étaient clairement tracées.
Je n’avais comme contact amical qu’un seul type. Christian. Il était ingénieur Arts et Métiers. Nous avions le même âge. Je connaissais aussi sa femme, Françoise, pour qui l’appartenance ou non à EDF n’avait vraiment aucune importance. J’allais dîner chez eux de temps en temps. On essayait bien de trouver des sujets de conversation hors boulot mais ce n’était pas commode. Il m’aurait été impossible de me dévoiler vraiment. Mes projets étaient secrets. Dire que je continuais à compter chaque jour mes sous, impossible… ! Qui aurait pu me comprendre ? Alors je ne m’autorisais qu’une relation superficielle avec eux. Je ne leur parlais jamais ni de ma femme, ni de ma fille, ni de ma solitude. Surtout pas de ma solitude !
Je descendais une fois par semaine à Montélimar pour faire des courses au supermarché. Je regardais les couples qui faisaient eux aussi leurs courses. Je les enviais. « Moi aussi un jour j’aurais ce genre de relation avec une femme… Et on s’aimera tant qu’on n’imaginera plus la vie autrement. Et on aura d’autres enfants, et une maison pour nous, à nous… ». Je rêvais ça mais je savais bien que ça n’était pas pour tout de suite.
Ces soirs là, en arrivant chez moi, j’étais toujours un peu plus triste. J’imaginais les couples qui font l’amour quand ils ont envie, quand ils veulent, tout le temps peut-être, dans des lieux insolites aussi. Pour moi, le sexe, ce n’était qu’une envie. Rien d’autre. Une envie constante d’ailleurs, mais jamais assouvie, jamais. « La sexualité c’est comme l’argent, quand on n’en a pas on ne pense qu’à ça… »
Ma seule sexualité à moi, elle était solitaire. Solitaire qui soulignait ma solitude. J’imaginais bien sûr des corps de femmes. J’imaginais des scènes torrides où je pouvais aimer sans retenue. J’imaginais des engagements réciproques, des complicités coquines en secret. Des passions. « Une femme nymphomane ! Ah, le rêve ! »
Mais ma réalité était bien moins belle que mes rêves. Je vivais seul. Je ne rencontrais personne et encore moins des femmes.
A cette époque là, je ne ponctuais même plus les mois de mes retours en Touraine. Je savais bien que j’y retournerais dans quelques semaines, un mois au plus, pour un petit week-end, mais je n’y pensais plus vraiment. De toute façon je savais déjà qu’à part le fait de voir ma fille, il n’y aurait pas de plaisir. Je redoutais aussi les scènes de « fausse mise au point » auxquelles je n’échappais jamais. Je savais qu’il n’y aurait probablement pas de sexe, là bas non plus, ou alors si chargé de rancœurs que j’en reviendrai en morceaux. Il fallait mieux ne pas y penser. J’avais jeté l’éponge. Mieux valait penser à autre chose. Au fond, ce qui était le plus simple, et le plus sûr, c’était quand même mon petit magot.
Cette situation resta stable durant encore une année. Je travaillais dans le sud de la France dans des conditions qui ne changeaient pas. J’habitais à Saint Martin le supérieur dans mon école abandonnée. Je faisais mes voyages en Touraine à moto une fois par mois environ. La solitude me pesait de plus en plus. Mon paquet de fric grossissait doucement à la banque.
Et puis il a bien fallut parler de notre divorce. Alors on s’est mis au point tranquillement. Il n’y a pas eut de conflit ouvert. On s’est organisé, c’est tout. J’ai partagé mon fric avec Chantal qui en a profité pour lancer les travaux de restauration dans la petite maison qu’elle venait d’hériter de ses parents. J’ai était astreint à lui verser une pension ce dont je me suis acquitté sans broncher. J’ai accepté de prendre ma fille en charge un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires. J’ai accepté en me disant que je changerai de boulot, que je choisirai une activité qui sera conciliable avec ma situation. J’ai accepté facilement tout ce qu’on me proposait. De toute façon ma vie telle qu’elle était ne me convenait plus. Je me rendais bien compte qu’avoir de l’argent quand on n’a pas de projet n’avait pas de sens. Et pour moi, un projet, ça ne pouvait passer que par la rencontre d’un amour. Mais moi, un amour, je n’en avais pas. Pas même l’idée à ce moment là. En tous cas je ne connaissais personne sur qui fantasmer un parcours en commun. Aucune fille qui me plaise et qui soit libre.
J’avais utilisé le reste de mon argent pour m’acheter une petite maison. Plus précisément, j’avais fait construire une petite maison. Pas trop loin de chez Chantal. Pas trop loin de Marthe. J’avais choisi de faire construire. Clé en main pour ne pas avoir à m’en occuper. Et je suis donc arrivé dans cette maison comme s’il s’était agit d’une location. Tout était terminé, les peintures, les papiers et la cuisine aussi. Je n’avais qu’à acheter quelques meubles. C’est ce que j’ai fait. Le minimum. Il n’y avait rien de trop mais il y avait suffisamment. Il était de bon ton de dire qu’on aimait bien la «décoration minimaliste » quand on n’avait pas les moyens d’autre chose.
Mon patron avait accepté de m’affecter sur des chantiers qui demandaient moins de disponibilité. J’avais réduit mes interventions à environ 120 heures par quinzaine. Je me débrouillais pour que mes week-ends soient de quatre jours deux fois par mois. Je louais alors des gîtes plus petits dans lesquels je ne restais que pour la durée des chantiers. Avec la petite voiture que mon entreprise m’avait mise à disposition, je pouvais transporter ma fille de manière décente, mieux qu’avec la moto en tous cas. Une vie normale de papa divorcé en somme.
Mais je vivais quand même en manque de tout. Surtout en manque d’amour… Il fallait que ça change. L’indispensable changement devait arriver à tous prix.
 « J’ai à peine vingt huit ans il n’est pas question que j’accepte cette vie là sans réagir ».

Si je n’avais pas été obligé, avec ma fille, de revenir en Touraine, je vous le dis tout de suite, ce n’est pas là que j’aurais construit une maison. C’est loin de tout la Touraine.
Si ce n’était pas tellement nécessaire d’assumer ses enfants pour rester digne, je me serais sûrement installé dans le sud, au soleil. Quand on est divorcé c’est difficile de vivre près de son ex-conjoint. Et puis les enfants, ça oubli. Ça oubli vite les enfants, et même leurs parents. Ce sont les mères, quand elles les ont en garde, et elles en ont toujours la garde, qui disent toujours des trucs pour leur rafraîchir la mémoire aux enfants, sinon ils oublient vite. Ou du moins ils s’en passent facilement des absents. Ce n’est pas si bête les enfants.
Et puis il y a toujours un grand frisé disponible. Toujours un gars qui fait semblant d’être « attaché à cette enfant là comme si c’était la sienne ». Il y en a toujours des gars comme ça, qui font ça pour plaire à la mère. Ou pour ne pas faire de différence avec les autres. Avec ceux qui sont venus après, ou avant. Avec ceux qui sont les leurs, pour de bon.
Ils font peut-être ça pour devenir dignes eux aussi. Ou pour ne pas avoir besoin de le dire à leurs parents, à eux… C’est difficile de dire à ses parents que le petit fils ou la petite fille qu’on leur offre est un « enfant volé ». C’est difficile ça.
Ce n’est pas eux qui rappellent aux enfants que c’est le géniteur qui doit assumer son rôle. Eux, ils n’en parlent pas de ça, les grands frisés. C’est toujours la mère qui fait ça. Ça doit lui rappeler le moment où elle l’a fait, l’enfant, de dire ça, à la mère. Ou alors elle a peur d’oublier quand elle l’a fait, ce môme là.
Non, s’il n’y avait pas eut ma fille, je ne serais pas revenu.
Ce n’est pas tout d’être rentré et d‘avoir sa maison. On retrouve les gens. On retrouve nos souvenirs quand on est sur les lieux. On les retrouve comme on les avait laissés, poisseux, qui vous accueillent avec des sourires, et puis qui vous font porter le passé détestable qu’ils ont eut avec vos parents. Ils sont comme ça les souvenirs. Comme les gens avec qui tout ça s’est passé. Ils vous imposent votre héritage.
Après être revenu j’avais quand même continué à être absent un peu. Je partais travailler en déplacements, encore. Ça me donnait du répit. Du temps pour souffler.
Mais il fallait bien revenir. Et puis il fallait bien faire voir la petite à la grand-mère, et puis aux autres, et là ça recommençait.
Ça recommençait mais on s’habitue. « On s’habitue si bien qu’on n’y pense presque plus. Alors on fait les Noëls, et puis les anniversaires en famille, avec des bougies sur des gâteaux. Tout ça semble si naturel que naturellement on est en confiance… »
Moi, les gâteaux je les faisais comme ma grand-mère me les faisait. Des biscuits de Savoie coupés en deux par l’épaisseur, avec du chocolat fondu au milieu. Ça lui faisait plaisir à ma grand-mère. Elle en pleurait un peu et moi aussi j’en aurais bien pleuré. Ça nous isolait les clins d’œil heureux au milieu de l’océan des souvenirs amers…
On s’habitue si bien que c’est de plus en plus difficile de repartir. J’en avais mal aux tripes les dimanches après midi, tous les quinze jours, quand je ramenais Marthe chez Chantal. Là, c’est dans ma bagnole, un peu après les avoir quitté que je chialais.
Et puis un jour on craque. Et puis on se répand. Alors tout le monde vous comprend quand vous dites que « c’est dur de repartir tout le temps ». Tout le monde vous comprend. Ils vous approuvent même quand vous dites que vous allez arrêter.
J’en connais qui m’ont encouragé dans ce sens Qui m’ont encouragé pour que je reste là. Mais ce n’était pas pour me protéger. Je l’ai compris après. C’était juste parce que je n’avais pas fini de payer la dette que mes parents leur avaient laissée. On ne s’en aperçoit pas de la méchanceté sur le coup. C’est après. Si je restais là, « ils auraient quelqu’un sur qui ils pourraient se venger » ! Mais je n’avais pas compris tout de suite.
Mais malgré ça, malgré que j’aie compris, après, j’avais arrêté les déplacements. J’avais arrêté d’un coup, sans préavis. J’avais arrêté parce que je n’avais pas pu repartir cette fois là.
Je n’avais plus de boulot mais suffisamment d’argent pour tenir un peu. Au début, les premiers jours c’était comme des vacances. Ça me reposait. Et puis au bout d’une semaine je m’ennuyais. Je m’étais mis à tourner en rond dans ma maison, et puis dans les chemins alentours. J’avais même recommencé les marches comme en Ardèche. C’était bien aussi les longues marches en Touraine mais je sentais bien que la déprime m’envahissait de nouveau.
Ce qui m’ennuyait le plus c’est que je ne pouvais pas sortir sans rencontrer quelqu’un. Il y avait toujours un paysan dans ses champs que je devais saluer, quelqu’un de ma famille que je croisais. C’était difficile d’éluder leurs questions indiscrètes. Ils sont tous curieux les paysans.
Elle était quand même chez sa mère ma fille. Ce n’est pas parce que j’étais là qu’elle était avec moi ma fille. Alors je m’ennuyais en pensant à elle, comme avant, sauf qu’elle était à cinq kilomètres au lieu de sept cents. « Ce n’est pas beaucoup cinq kilomètres ! »
Pour me distraire je m’étais mis à aller voir la famille, ma famille, ceux de qui j’avais hérité la dette de mes parents. Quand j’y repense aujourd’hui, je me dis que je devais être fou… Et puis franchement très con ! Mais il fallait bien qu’ils se payent. Après je serai tranquille… « Et ils se seront vengés les salopards... ». Je devais croire à une sorte de réhabilitation possible !
Toujours plus ou moins seul pendant des journées et des journées, je mijotais ma revanche qui viendrait bientôt. Je me plongeais dans des bouquins pour tenter d’apprendre un peu, comme trois ans plus tôt. Ça allait mieux avec les bouquins. Ça allait si bien que je pensais sérieusement à retourner à la fac. Et puis avec tout ce que j’avais appris pendant mes formations j’étais un peu moins démuni. Avec tout ce que j’avais vu, aussi, sur les chantiers, je supporterai bien mieux les profs, sûrement. Il m’avait quand même fallu du boulot pour arriver à être au niveau des jeunes qui venaient de faire une préparation à l’école que je convoitais. Les formations nucléaires avec les militaires, celles que j’avais faites, ce n’était pas la même chose, pas tout à fait.
Mes études, une fois reprises à Tours, je les avais suivies sans trop de problème. J’avais traversé les trois années qui me séparaient du diplôme comme je pouvais. Je vivais à la fois comme si j’étais déjà rentré dans la vie active depuis longtemps et aussi comme un étudiant.
Pour ce qui est du fric, c’était comme un étudiant que je vivais, avec ma « visa Citroën » et mes petits sous. Sauf que moi je ne l’avais pas prise à ma mère la visa. Ce n’était pas comme mes camarades. Elle me coûtait cher à moi ma visa ! Mais elle était bien commode pour aller chercher Marthe chez sa mère, ou chez sa grand-mère. Alors je la gardais quand même.
Une fois mon diplôme franchi, j’étais allé quémander un poste à la centrale de Chinon, tout à côté. Mais ils n’avaient pas voulu de moi. En tous cas pas comme je voulais, moi. Ils voulaient bien m’embaucher mais je devais partir en Normandie, comme l’écrivain que j’avais connu sur les chantiers mais moi je n’étais pas obsédé de Normandie... Le seul souvenir que j’en avais était pas bien gai. Il datait de quand j’étais allé faire une formation de trois mois à Cherbourg et pendant ces trois moi, et bien je n’avais pas vu le soleil une seule fois ! Allez donc faire un tour dans le village de La Hague, un après midi de grand vent et de pluie !
Ils voulaient bien m’embaucher à l’EDF mais c’était pour aller travailler à la construction d’une nouvelle centrale au bord de la Manche. Vous parlez d’une amélioration pour moi ! Ça ne correspondait pas du tout à ce que je voulais la Normandie. Ça m’aurait replongé dans mes difficultés d’avant. Alors j’avais renoncé.
Finalement c’est dans la boite où je travaillais avant qu’on m’avait donné du boulot. Mais pas comme ingénieur. Comme chef de chantier local. Et en contrat à durée déterminée encore. Pour Chinon seulement, et Saint Laurent s’il y avait vraiment besoin qu’ils m’avaient dit. Là, j’avais accepté. Ce n’était pas si loin Saint Laurent. « Si c’est juste quand il y a besoin… ». Et puis après je savais que j’aurai droit au chômage, entre chaque contrat.
Je n’avais pas d’ambition moi, et encore pas de prétention. J’avais juste l’envie de mieux bouffer et d’être auprès de ma fille. Je voulais juste profiter enfin du résultat des efforts que j’avais fait depuis toutes ces années. Juste savoir qu’en cas de précarité trop pesante je pourrai compter sur un peu d’argent pour subvenir à mes besoins et à ceux de ma fille. C’est pour ça que j’avais repris mes études. Je voulais juste pouvoir assumer durablement ma fille. Du moins en attendant qu’elle grandisse et qu’elle ait moins besoin de moi.
Mais pour l’heure ça se passait bien. Je pouvais commencer à m’occuper de mon apparence. Si j’avais un boulot, ce serait plus facile de m’occuper de moi. Il faut un peu de sous pour plaire ! En tous cas il faut aussi essayer d’être beau pour pouvoir plaire !
L’ennui c’est que même avec des sous, ce n’est pas très beau un type qui n’a pas besoin de plaire. Et moi, jusque là, je n’avais pas besoin de plaire. Je n’avais pas besoin de compagne. Je n’étais pas prêt devrais-je dire mais je sentais que je changeais.
La masturbation ce n’est quand même pas comme l’amour. Il n’y a pas besoin de danse nuptiale. C’est comme quand on est seul et qu’on bouffe directement dans la boite de conserves… On se nourrit, et puis on n’a plus faim après mais dans une assiette, avec un chemin de table fleuri et des nappes brodées c’est quand même mieux !
Pourtant, dans ma tête, j’avais envie d’être prêt. A présent j’allais pouvoir rencontrer une femme. Une vraie femme avec qui je ferai l’amour, beaucoup, partout, tout le temps. Une femme que j’aimerai et qui m’aimera.
Ce qui me déprimait le plus, c’était les week-ends où je n’avais pas Marthe. Ne rien avoir au programme. Etre obligé de choisir comment j’allais utiliser ces deux jours vides… ça, c’était pesant. Alors quand j’avais un contrat, je venais au boulot même les samedis matin.
L’environnement de la centrale de Chinon n’était pourtant pas pour vous remonter le moral. Quand le vent rabat les vapeurs des réfrigérants entre les bungalows alignés sur le goudron. Quand on confond les nuages et les tourbillons d’ouest dans lesquels il faut bien qu’on aille si l’on veut rentrer à l’abri. Quand le temps est si bas qu’on ne distingue même plus les barbelés surmontés des lignes électriques, à dix mètres. Ce n’est pourtant pas gai les samedis matin comme ça, quand en plus il n’y a personne. Mais de toute façon ce n’était pas gai les week-ends sans Marthe.
Les soirs, ces samedis là, je simplifiais tout. Une fois rentré à la maison, il suffisait que je boive une bonne demi-bouteille d’eau de vie de poire en écoutant mes vieux disques pour rejoindre le jour suivant. « Ça passe le temps l’eau de vie de poire ». J’adorais l’eau de vie de poire. « Et puis ça aide à ne pas répondre au téléphone si il sonne ». Mais ça n’arrivait pas souvent qu’il sonne, le téléphone. Alors je pouvais bien me défoncer tranquillement ces samedis là. Ça ne gênait personne.
« Il faut le temps de démarrer dans la vie. Quand on s’est embrassé d’engagements, il faut bien attendre qu’ils soient finis, qu’ils soient devenus insignifiants nos engagements pour redémarrer. »
Moi, je n’en prenais plus des engagements. J’y veillais ferme. C’était pourtant mon défaut de faire des serments. Pour un rien comme pour tout. Je parlais avec les autres comme on fait un contrat, avec la signature en bas, sans qu’on ne me demande rien. Je le savais bien que c’était ça mon défaut. C’était ma nature. Alors pour ne pas tomber dans « mon vice », je ne voyais plus personne.
Quand je n’étais pas avec Marthe, je ne voyais personne. « Ça protège de ça les enfants. Les autres ne vous demandent rien quand ils vous voient avec un enfant. Ça les rebute et puis aussi ça fait de quoi dire ! »
Où alors quand il y en a qui passaient à la maison, c’était de me voir saoul qui les rebutait. Ils étaient gênés. Ils rigolaient d’abord un peu avec moi puis ils s’en allaient. Ça les gênait de me voir saoul. Surtout que je n’avais pas le vin triste, ni agressif comme l’avait mon grand-père. Moi, j’étais toujours gentil quand j’étais saoul. Il parait que je m’endormais, c’est tout. Je n’avais pas le vin méchant.
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Les dimanches il fallait que je m’en aille si je ne voulais pas être emmerdé. Sinon il y avait toujours quelqu’un de la famille qui passait pour voir ce que je devenais. Pour voir s’il y avait du nouveau. Du croustillant qu’il pourrait raconter le premier aux autres. « Ça donne de l’importance de raconter les choses le premier. Ça fait de quoi causer. »
J’avais bien souvent pensé à me flinguer ces dimanches là. J’aurais fait ça au matin, de bonne heure mais pas trop, pour que le spectacle soit encore frais quand il arriverait, mon oncle, cette vache là ! Au moins il aurait de quoi dire, une bonne fois. J’espère qu’il aurait dégueulé en découvrant ma cervelle sur le carrelage. Il aurait peut-être même vomi sur ma cervelle mélangée à mon sang. Ça lui aurait fait de quoi dire, encore un peu plus. Ou alors il aurait eu une crise cardiaque. Il en serait crevé mais ça, c’était du rêve ! Mais je ne l’ai jamais fait.
Si je ne l’entendais pas arriver, si je n’avais pas le temps de me cacher, je lui payais un café. Alors je parlais avec lui, de tout et de rien, comme d’habitude, bien hypocritement et puis il repartait. Il repartait bredouille mais je savais bien qu’il allait chercher pendant un moment, qu’il allait trier méticuleusement tout ce que je lui avais dit pour essayer de démontrer une, ou une autre, faiblesse qui était selon lui le signe évident que j’étais comme mon père… C’est ça qu’il venait chercher. Et je savais bien que les autres l’écouteraient. Il avait été reçu « premier du canton » au certificat d’études… Ce n’était pas rien d’avoir été reçu premier du canton au certificat d’études primaires dans cette famille là !
L’ennui pour moi c’est que je ne correspondais pas tellement aux critères de valeurs qu’avait le reste de ma famille. Ils avaient leurs idoles. Il y en avait trois surtouts qui tenaient le haut du pavé depuis des années.
D’abord Pierrot qui était militaire dans l’armée de l’air. Bientôt adjudant, sûrement. Il racontait les mêmes choses depuis vingt ans mais quand il débarquait en uniforme de sortie, alors là… Lui il trouvait que j’étais un minable. « Un type qui ne sait pas tenir sa femme… Et puis je ne sais pas si vous avez remarqué mais je crois bien qu’il est à moitié communiste… » Quand il avait dit ça, il avait tout dit. Je n’avais aucune chance de m’en relever…
En second il y avait Joël qui connaissait le monde entier puisqu’il travaillait au Club Méditerranée. Evidement personne n’avait perçu qu’il était homosexuel sinon ils l’auraient répudié lui aussi. Ils trouvaient d’ailleurs très sympa son copain Julien avec qui il était toujours quand il revenait en Touraine. S’ils avaient su qu’il s’agissait de « Roméo et Julien»… Mais c’est vrai qu’il était vraiment sympa Joël.
Enfin il y avait le fils des parisiens qui avaient fait construire une maison à côté de chez lui, mon oncle. Lui, il n’était pas de la famille mais il avait été adopté. Lui, il passait à la télévision. Il était animateur d’une émission de vente par correspondance. Lui c’était vraiment leur idole à tous…
Moi, j’aurais bien pu être en lisse pour un prix Nobel, ça n’aurait pas pu rivaliser avec ceux là. Et comme on ne pouvait être qu’un paria ou une idole dans ce groupe là, je n’avais aucune chance. Je n’étais pas né du bon côté de la famille, voilà tout. Je devais m’y faire.
L’ennui avec la famille quand on s’y laisse prendre c’est qu’elle vous envahit. « La névrose de la mienne de famille, elle aurait rompu n’importe quelle digue ».
Elle avait son leader ma famille. Et puis ses codes fascistes que ce leader faisait appliquer rigoureusement. C’était bien sûr mon oncle ce leader là depuis que mon grand-père n’occupait plus la place. Son but, toujours non dit bien entendu, c’était de rendre impossible la vie de ceux qui ne se pliaient pas au code. Et puis les autres, les moutons, ils ne s’impliquaient pas. C’était lui qui voulait, pas eux… Mais ils le suivaient quand même les autres…
C’est exactement comme ça que tous les leaders fascistes ont procédé non ? En rendant la vie impossible aux récalcitrants. Il est possible de reproduire ce processus partout, dans tous les groupes constitués, du plus grand groupe au plus petit, du peuple à la famille… Le seul ingrédient indispensable pour que le fascisme démarre, c’est qu’il y ait un dégueulasse, un malade à qui l’on ne tient pas tête suffisamment tôt. « Il y a toujours un dégueulasse disponible… ».
Comme je voyais bien que je m’enlisais doucement dans ce merdier, j’avais décidé de prendre le taureau par les cornes. Je n’allais pas attendre comme ça toute ma vie quand même ! Et puis pour Marthe, je sentais bien que je ne lui apportais plus grand-chose au fond. Les « grands frisés » qui se succédaient de plus en plus vite chez Chantal l’amusaient bien plus que moi. Il fallait bien le reconnaître. Alors j’avais décidé de me donner un ultimatum. Ça a toujours du prestige les ultimatums !
J’avais attendu la fin de mon contrat à la centrale. De cette manière je savais que je serai payé par « le chômage » pendant une période, après. C’est cette période déterminée que je me donnais pour prendre une décision.
J’en avais quand même parlé à mon frère un jour qu’il était venu me voir. Lui, il pensait que j’aurais dû repartir en déplacements. « Au fond, ça ne changerait rien à ta situation. Tu verrais ta fille tout autant » qu’il m’avait dit. C’était exactement observé. Je la voyais tout autant avant, au fond.
Ce qu’il ne pouvait imaginer, lui, c’était le sentiment de mort que j’avais eu le dimanche où j’avais craqué, et le goût infecte qui me revenait au fond de la gorge à chaque fois que j’y repensais. Ça, il ne pouvait pas imaginer. Je n’en avais parlé à personne de cette envie de vomir. J’avais juste dit que je ne supportais plus de partir en laissant Marthe. Ça avait suffit. On ne décrit pas ses sentiments en détails quand on parle de ces choses là. On aurait l’air idiot !
Toujours est-il que cette fois là il n’avait pas arrêté de m’encourager à foutre le camp. Tout en écoutant ses arguments, je me rappelle que je cherchais autre chose. Partir, c’était d’accord, ça ne changeait rien à la possibilité que j’aurai de voir Marthe un week-end sur deux. C’était entendu. Mais repartir dans sa boite, recommencer comme avant, ça il me semblait que c’était une connerie. « On ne peut pas retrouver son chemin en retournant exactement où l’on s’est perdu. Ça ne marche pas. D’ailleurs, c’est en retournant à l’école que je me serais retrouvé si ça marchait son truc ! ».
Je continuais donc à l’écouter mais ma décision était prise. « Je partirai sûrement mais ce sera ailleurs, autrement ».
Ce que j’avais pu observer depuis que j’étais devenu sédentaire c’est qu’en fait je n’avais pas d’avis, sur rien. Comme j’écoutais souvent la radio, et puis tout seul encore, avec attention, je m’étais aperçu que chaque information m’était indifférente. « Que la gauche ramène des coopératives à la place des boites privées ou bien le contraire » ne me concernait pas. J’essayais bien d’y trouver un intérêt quelconque mais même en forçant, vraiment je ne comprenais pas.
Je voyais bien mes copains, quand on prenait une bière ensemble à Chinon, qui me parlaient des actualités. Ils avaient l’air impliqués, eux. Ils me parlaient des multinationales qui prenaient le pouvoir sur le « politique » et des dérives fascisantes qu’on pouvait observer dans les syndicats patronaux. Je voulais bien les croire mais moi, je ne voyais pas en quoi cela pouvait me regarder. Mon problème à moi, c’était moi. Les autres, je ne comprenais vraiment pas qu’ils soient différents de moi.
Qu’il y ait des problèmes tels, en Afrique ou ailleurs, qui fassent que les gens n’aient même plus à manger je trouvais ça triste. Bien sûr je trouvais ça tout à fait intolérable mais qu’y pouvais-je moi ? Je ne comprenais pas cette détermination dans leurs propos, cet engagement dont ils me parlaient.
Ce que j’observais en revanche c’est qu’ils ne faisaient pas plus que moi au fond. Ils vivaient comme moi, la baise en plus, évidement. Mais qu’on soit heureux en amour ou non, ça n’autorisait pas à dire n’importe quoi pour se rassurer…
J’étais sûr qu’ils parlaient des « pauvres du monde » avec cette véhémence là pour plaire à leur nana. Quand ils m’en parlaient à moi, c’était juste pour rôder leur discours. Ils se donnaient une image de générosité et ils devaient observer les réactions en retour. Ça plait la générosité. Surtout aux femmes.
En rentrant chez eux, le soir, ils devaient redire exactement la même chose à leurs femmes. Et les femmes, elles devaient écouter, et les trouver vachement bien leurs maris. Ensuite ils devaient en parler de la même manière à leurs enfants, au dîner. Ils devaient trouver ça bien la générosité, les enfants. Et puis après, plus tard dans la soirée, ils devaient les sauter facilement leurs femmes, mes copains. C’est bien disposée une femme quand c’est éblouit par un mari « probablement généreux » et qui donne des vraies valeurs aux enfants.
Ce dont j’étais sûr, en tous cas, c’est que je n’étais pas du tout convaincu. Ce que je cherchais, c’était à foutre le camp pour essayer de vivre autrement sans toutefois tourner le dos à mes responsabilités, c’est-à-dire à ma fille.
Je me disais que je n’avais vraiment pas de chance d’être né à une époque où en même temps que tout est plus facile qu’avant, rien n’est plus possible.
 « Tout est plus facile sur un plan matériel, c’est vrai. On profite de maisons chauffées, confortables, belles… On mange aussi bien qu’on veut. On a des voitures et des loisirs… »
Mais il fallait bien le constater, il n’y avait déjà plus rien à faire d’intéressant à cette époque là. « Ah, ce n’est plus comme à l’époque de Rimbaud ! »
Moi, j’aurais aimé vivre au temps où l’on pouvait encore découvrir des terres inconnues, des peuplades n’ayant jamais rencontré des blancs, des espèces d’oiseaux gigantesques… ça au moins ça m’aurait intéressé. Mais les multinationales, si elles existaient, c’était bien parce que des personnes les avaient créées. Alors qu’y avait-il de mal à ça ? Personne n’obligeait personne. On ne nous imposait pas d’acheter un de leur produit plus qu’un autre… Au fond, c’est quand même nous qui décidions !
Vraiment je ne comprenais rien à tout ça. Ce qu’il me fallait à moi, c’était un cadre clair avec un contrat clair. Qu’on me dise exactement ce qu’on attendait de moi. Rien de plus rien de moins. Et si ça me convenait je m’engagerais. Un contrat c’est un contrat, nom de dieu !
Les six mois que je m’étais donné pour prendre une décision fondaient comme neige au soleil et toujours pas de projet clair en vue. Ce n’était pas chez les autres que je trouverai une réponse à mes questions. Ce que j’observais, en revanche, c’est que cette attende me plaisait plutôt. « Ne pas prendre de décision en attendant d’être sûr »… Bon sang, c’était peut-être ça ma vie. « Et pendant ce temps, le temps justement s’écoulait quand même. Et Marthe grandissait quand même… ».
 Et c’est peut-être seulement quand elle sera grande que je pourrai recommencer autre chose ?
Un soir que j’étais à Saumur entrain de faire mes courses au supermarché une révélation s’était offerte à moi. Tout au bout du rayon, habillé en treillis et chaussé de Rangers, un type faisait ses courses, comme moi.
 Militaire. C’est militaire que je dois faire. L’armée pour un engagement de cinq ou sept ans. Voilà exactement ce qu’il me faut. Une immersion au silence des rangs, l’anonymat des uniformes et des crânes rasés.
Comme je finissais mes courses et que j’attendais mon tour à la caisse, le soldat se retrouva tout à côté de moi. D’où j’étais je pouvais l’observer sans qu’il s’en aperçoive.
 Voilà, oui, c’est comme ça que je veux devenir pour un temps. Mettre ma vie en conserve. M’enfermer dans une boite d’où je ne ressortirai que dans quelques années.
Je voyais bien comme il se comportait. Il n’était pas d’ici ce gars là. Il n’était de nulle part d’ailleurs. Il appliquait des codes, des règles précises, c’est tout. « Rien de plus, rien de moins ». La manière qu’il avait de ne pas regarder la caissière comme une personne, de ne s’adresser qu’à la fonction qu’elle représentait. Vraiment, il n’y avait pas de doute.
 C’est cette simplicité de vie là dont j’ai besoin. Je n’aurai plus besoin de me triturer les méninges pour savoir si je suis dans la bonne direction ou non. Plus besoin de me poser des questions. Un contrat clair. L’armée. Eux peuvent me faire un contrat clair…
Et puis j’étais rentré chez moi. Et j’étais tout content d’avoir trouvé une idée. Et je n’en avais pas dormi de la nuit de ma trouvaille.
Dés le lendemain j’étais allé me renseigner à la gendarmerie pour connaître les formalités qu’il fallait remplir pour s’engager.
 Vous voulez faire gendarme ? que m’avait demandé celui à qui j’avais demandé.
 Non, je veux être légionnaire.
Ça s’était fait aussi simplement que ça. Trois mois après que j’ai rencontré le type du régiment des chars de Saumur, j’étais au poste de garde du quatrième régiment étranger de Castelnaudary, de garde avec mon béret vert sur le crâne. J’y faisais mes classes. Et le contrat était clair : 5 ans sans échappatoire possible. Le contrat était d’ailleurs si simple que je l’avais appris par cœur, malgré moi, en le lisant un peu partout dans le camp. C’était « Le contrat d’honneur du Légionnaire ».
 Article 1 : Légionnaire, tu es un volontaire servant la France avec honneur et fidélité.
 Article 2 : Chaque légionnaire est ton frère d’arme quelque soit sa nationalité, sa race, sa religion. Tu lui manifestes toujours la solidarité étroite quoi doit unir les membres d’une même famille.
 Article 3 : Respectueux des traditions, attaché à tes chefs, la discipline et la camaraderie sont ta force, le courage et la loyauté tes vertus.
 Article 4 : Fier de ton état de légionnaire, tu te montres dans ta tenue toujours élégante, ton comportement toujours digne mais modeste, ton casernement toujours net.
 Article 5 : Soldat d’élite, tu t’entraînes avec rigueur, tu entretiens ton arme comme ton bien le plus précieux, tu as le souci constant de ta forme physique.
 Article 6 : La mission est sacrée, tu l’exécutes jusqu’au bout dans le respect des lois, des coutumes de la guerre et des conventions internationales et si besoin, au péril de ta vie.
 Article 7 : Au combat, tu agis sans passion et sans haine, tu respectes les ennemis vaincus, tu n’abandonnes jamais ni tes morts, ni tes blessés, ni tes armes.
Voilà ce que c’était le contrat. Et puis on y entrait tous comme Légionnaire. Légionnaire, c’est le grade le moins haut. Après on est première classe, puis caporal etc. Quelque soit notre activité ou notre niveau d’études d’avant, on rentrait tous au même niveau. Tout en bas.
On était tous intégrés comme célibataire aussi. Plus de passé officiel. Rien. On pouvait même prendre un nom nouveau. C’est ce que j’avais fait.
Quand on avait bien intégré ces sept articles, on savait tout. Il n’existait rien qui ne puisse être contenu là dedans. Un rail en somme. Il ne me restait plus qu’à attendre cinq ans en me laissant porter. Le temps s’était arrêté. Ma vie était en conserve. J’avais cinq ans pour décider de mon avenir.
Même si je savais que je ne pourrai pas choisir les dates de mes permissions, je savais que j’en aurai quarante cinq jours par an de permission. « Rien de moins, rien de plus ». Là au moins, cette expression prenait vraiment un sens.
Je me souviens que je savais exactement à combien s’élèverait mon pécule en sortant, à la fin du contrat. Ma solde moins la pension alimentaire, moins l’argent des voyages pour retrouver Marthe. Je ne devais pas me tromper beaucoup. Finalement, à ce propos aussi ça ressemblait un peu aux chantiers.
Au début j’avais hésité entre l’envie de ne pas revenir du tout pendant les cinq ans, ou au contraire revenir à chacune de mes permissions. Ces idées avaient du bon toutes les deux.
« Si je ne reviens pas, c’est sûr, Marthe m’oubliera. Et puis si elle ne m’oublie pas, elle m’en voudra tellement qu’elle me chassera de sa mémoire, ce qui revient au même. Si en revanche je reviens tout le temps, elle me reprochera de repartir à chaque fois ».
J’avais pris la décision de revenir quand même. Finalement j’avais juste envie que ces cinq années se passent le plus tranquillement possible. J’avais besoin de ces cinq années pour choisir la direction que je donnerai à ma vie, après. Il n’était pas besoin d’y ajouter des contraintes.
Je savais que je pouvais me mettre au point avec Chantal pour que la famille ne sache pas quand je viendrai. Eux, je ne comptais pas leur rendre visite. Ça aussi c’étais un engagement. Un engagement avec moi-même.
Je savais donc déjà qu’à chacune de mes permissions je filerai vers Marthe, d’où que je sois, quelque soit la distance à parcourir. Je savais que je ne penserai qu’à elle durant la plus grosse partie de ces cinq ans. Je savais bien que je regretterai un peu, parfois. Je me disais qu’alors je n’aurai qu’à me souvenir de la raison pour laquelle je m’étais engagé pour que tout rentre dans l’ordre.
Ce qui me plaisait aussi dans cette fugue de cinq années, c’était qu’avec un peu de chance ceux qui m’emmerdaient le plus dans ma famille seraient morts quand je reviendrai. Statistiquement ils avaient bien une petite chance d’avoir un cancer, ou une crise cardiaque, ou même une grippe un peu plus forte que les autres… Je ne sais pas moi !
Je pouvais aussi espérer un accident de la route, ça en décimerait plusieurs d’un coup un accident de la route. Et puis une mort naturelle aussi pourrait peut-être m’aider un peu. Ou une rébellion d’un des soumis, de ceux qui étaient dominés par l’oncle… Ma mère par exemple, ou ma tante, aurait peut-être pu l’assassiner d’un coup de fusil de chasse. Et puis après elle aurait retourné l’arme contre elle. Ça en aurait toujours fait deux de moins. Mais il ne fallait pas pêcher par excès d’ambition…
Je me disais que ces cinq ans ne m’offraient en tous cas que des chances de découvrir un monde meilleur en revenant.
Bien sûr il y avait ma grand-mère. Elle, à plus de quatre vingt ans, il y avait peu de chance pour que je la revois vivante. Mais comme mon grand-père était déjà mort depuis pas mal d’années, elle pouvait bien rester seule, il ne lui foutrait pas sur la gueule. Mon oncle, même s’il la terrorisait sa mère, il ne lui aurait pas foutu sur la gueule, il l’insultait régulièrement, c’est tout…
J’étais sûr qu’elle passait là ses plus belles années depuis qu’il s’était choppé sa congestion cérébrale et qu’il était mort deux jours plus tard, lui, le grand-père.
Tout en prenant mon temps pour toutes ces considérations ambitieuses, je me souvenais justement du sourire de ma grand-mère. Le fameux sourire. Son sourire de libération. Son sourire de satisfaction quand le vieux était resté comme un con sur le pas de la porte, paralysé au trois quarts, une grimace collée au visage, figé à jamais dans une expression béate de crétin satisfait. Ah ça, je l’avais vu sa satisfaction à ma grand-mère ! Et lui aussi il l’avait vu ! Et tant mieux ! Il avait eut le temps de comprendre qu’elle était entrain de gagner la bagarre finale, et il avait vu que je l’avais vu ! Le hasard fait parfois bien les choses…
Moi, j’étais aussitôt allé prendre ma grand-mère par le bras en lui demandant de rester au chaud à l’intérieur. Ce n’est qu’après que j’étais venu m’occuper de lui. J’espère qu’il avait eu le temps de tout comprendre avant de mourir. .
Il faut bien avouer aussi que je n’aimais pas beaucoup mon âge. Alors cette affaire de légion m’intéressait aussi pour ça. « J’en sortirai en même temps que je sortirai de mes vingt et quelques années » que je m’étais dit. Quand on à vingt ans, et même jusqu’à vingt neufs, on n’est que des adolescents un peu vieux, rein de plus. A trente déjà, ce n’est pas la même chose. A trente ans on peut causer du monde, un peu mieux quand même !
« Et puis ma fille sera grande, un peu plus quand je reviendrai ».
J’avais loué ma maison à des copains qui avaient besoin d’être en location pendant encore quelques années, le temps qu’ils finissent la restauration de la ruine qu’ils avaient achetée. Elle était dans la même vallée que ma maison leur ruine, à trois kilomètres. Le loyer, c’est sur le compte de Chantal qu’il était versé. Elle était au courant. Ça servait de pension alimentaire. Elle y gagnait d’ailleurs. C’était presque le double de ce que je versais jusqu’alors. J’avais vu tout ça avec le notaire.
Et puis j’avais confiance en ces copains là. Je savais qu’ils n’oublieraient pas de payer, même si ça leur « tirait » un peu sur les fins de mois, leurs travaux de baba cool.
C’était donc en train, après avoir tout réglé à propos de ma maison, de ma banque, de ma voiture et de ma moto que j’étais parti pour Castelnaudary. La voiture et la moto je les avais vendues. La maison, elle appartenait maintenant tout à fait officiellement à Marthe. On ne peut pas posséder une maison quand on se prépare à perdre son nom. J’avais vu aussi avec les impôts avec qui j’avais soldé tout par avance. Mon compte en banque, je l’avais vidé en transférant tout sur le livret de Marthe.
Pour ma solde, je savais que j’ouvrirai un compte ailleurs, plus tard, sous mon nouveau nom.
J’avais vraiment le sentiment de « repartir à zéro ». Je recommençais tout en soldant tout de la manière la plus morale possible. Je veux dire que je faisais tout pour me sentir le mieux possible avec mon passé. Et mon passé, c’était Marthe. Au fond, il n’y avait qu’à elle que je me sentais avoir des comptes à rendre. Seulement à elle.
Pour ce qui était des copains, ou de ma famille, ou de celle de Chantal pour qui j’étais devenu « l’ex », j’avais vraiment envie de disparaître corps et bien. Me faire oublier. Ne pas laisser de traces.
Bien sûr ce qui rendait mon entreprise un peu délicate, c’était que je comptais revenir au monde dans cinq ans. Réapparaître humblement, ailleurs, dans une région ensoleillée de préférence. Réapparaître pour Marthe. Lui dire à elle, à elle seule et aussi à Chantal puisque je savais qu’elle garderait ça comme un secret absolu. Avec elle, je savais que tout ce qui me concernait n’était jamais commenté. Elle ne s’exprimait plus du tout sur moi depuis des années. C’était son blocage… Tant mieux pour moi.
Je savais aussi qu’après, je garderais toute ma vie le nom que j’avais choisi en arrivant à Castelnaudary. Plus de parents donc. Plus d’origine. Plus de filiation retrouvable officiellement. Je n’en avais rien à foutre puisque ma grand-mère serait morte dans cinq ans !
Je savais qu’il ne resterait que l’essentiel, c’est-à-dire notre attachement réciproque avec Marthe. « C’est un luxe inimaginable de pouvoir disparaître aux yeux des autres, sauf pour ceux qu’on aime ».
Moi, j’étais arrivé au Régiment étranger de Castelnaudary un matin à huit heures après avoir passé la nuit dehors. Je n’avais pas de sac. Pas d’affaires personnelles hors ce que je portais sur moi.
Une heure plus tard, j’avais laissé mes papiers d’identité sur le comptoir de l’adjudant recruteur. J’avais échangé mes papiers contre un paquetage complet. Des vêtements tous neufs. Tous mes vêtements dans un sac. Tous ce que je possédais dans un sac. Et j’avais demandé que mes affaires, celles que j’avais sur moi en arrivant soient données à Emmaüs.
Et puis un peu plus tard dans la journée, j’étais devenu un autre en recevant mes nouveaux papiers. J’avais des papiers tous neufs, avec la photo qu’on avait faite après que je me sois rasé les cheveux. J’étais devenu un autre qui n’avait rien à voir avec le moi d’avant.
Mon seul bagage, c’était l’ensemble de mes souvenirs. Ils prenaient une forme différente mes souvenirs dans ces conditions nouvelles. Ils étaient devenus mon bien le plus précieux. Mon bien unique.
Pour avoir déjà fais mon service militaire avant, je savais qu’on tenterait de me les confisquer ces souvenirs. Je savais que les classes servaient principalement à ça. Moi je ne comptais pas abandonner. Il me faudrait donc les cacher le mieux possible. Pour ça, je connaissais la méthode. « Faire le serment absolu de n’en jamais parler durant les cinq années qui allaient s’écouler ».
C’est ce que j’avais fait.
Je pensais d’ailleurs déjà à ma sortie de la légion, dans cinq ans, le jour de mon incorporation. J’y pensais un peu plus fort ce jour là, alors que je montais ma première garde. « En sortant de la légion, je n’en reparlerai plus jamais. Mais pour l’heure j’y arrivais seulement… »
J’avais mon contrat passé.
Effectivement. Rien de ce qui s’est passé durant ces cinq années n’aurait pu être sorti du « contrat d’honneur du légionnaire ». Il s’est produit des tas d’anecdotes plus ou moins agréables, des tas. Mais toujours dans le cadre du contrat. Et puis selon mon serment, je n’ai rien à dire sur ce que j’ai fait durant ces cinq années là…
Moi, j’ai passé mes cinq années sans trop de peine. Je me souviens qu’à chaque fois qu’un peu de nostalgie m’envahissait je me rappelais au contrat. Au bout du compte c’était avec moi que j’avais passé un contrat. « Tenir cinq ans sans broncher. S’endormir du cœur pendant cinq années ». C’était ce que je m’étais promis de tenir et que je tenais effectivement. C’était comme si un autre moi-même avait joué ce rôle là. Moi, au fond, je m’étais mis en repos, ailleurs, juste à côté, en observateur.
J’avais rencontré des personnes différentes de moi, et puis d’autres qui étaient comme moi. Parfois les mêmes exactement que moi. « C’est troublant de rencontrer des personnes qui vous ressemblent vraiment. Avec les mêmes peurs au fond des yeux. Avec les mêmes espoirs. La même attente sans impatience, la même perception résignée du temps qui passe ».
Ceux qui n’étaient pas comme moi, ils avaient d’autres raisons. C’était des types qui n’avaient plus d’espoir, plus du tout. Eux, ce n’était pas pour cinq ans qu’ils avaient signé. C’était pour toujours. Pour jusqu’au bout.
Mais cette période ne représentait souvent pas grand-chose pour eux. Ils s’étaient engagés, vraiment engagés. Pour un instant en somme puisque même la notion de durée n’avait plus du tout de sens pour eux. Ils n’attendaient plus rien, eux. Ils étaient des légionnaires, voilà tout.
Moi aussi, bien sûr, j’étais devenu un vrai légionnaire mais au fond de moi je savais que j’en sortirai à la fin du contrat. Ça faisait une grosse différence.
Ce n’est qu’après les classes que j’avais pris conscience d’être devenu un légionnaire. Quand j’étais parti à Orange. Et puis j’étais parti un peu partout après. Sur presque tous les endroits difficiles de la planète. Tout autour de la terre.
Il y en avait des endroits difficiles. Moi qui pensais ne pas avoir à m’impliquer autrement que sous la bannière de la légion, j’en avais pris des coups au cœur. « Oh, non pas que j’ai dérogé une seule fois à mon devoir, à ma mission, mais voir l’humiliation au fond des yeux ça bouleverse n’importe quelle personne. Même un légionnaire. L’humiliation, sous toutes les latitudes, dans toutes les cultures, ça ne se partage pas. On ne peut pas aider une personne humiliée. On peut seulement être là. C’est tout ». Mais j’ai fait le serment de ne pas raconter ça…
Au fond, je ne voyais pas tant de différence que ça entre mes chantiers d’avant et la légion. Les collègues étaient un peu les mêmes. Les conditions de vie aussi. Et puis les boulots n’étaient pas tellement moins valorisants. Ils l’étaient parfois mille fois plus. J’avais d’ailleurs souvent utilisé mon expérience de radio protectionniste quand l’état major avait des doutes sur le contenu de certaines armes qu’utilisaient les ennemis. En Bosnie par exemple, avec les « bombes sales ».
Dans les périodes inactives, qui étaient quand même les plus nombreuses, on ne s’ennuyait jamais. Attendre n’existait pas. On avait mis le temps entre parenthèses. On ne peut pas s’ennuyer quand le temps n’existe plus. Je faisais comme les autres.
Il s’était donc passé cinq ans comme ça. Cinq ans hors du monde. Cinq ans de sommeil actif. Cinq ans qui n’ont finalement été qu’un clin d’œil.
Maintenant, je me retrouvais dehors après avoir pris le temps de me construire. Je m’étais construit comme je voulais. J’avais mon nom, ce nom que je n’avais encore jamais utilisé dans le civil. Un nom tout neuf en somme. Pour une personne toute neuve, avec une personnalité choisie.
J’avais un compte en banque bien garni. Comme je l’avais fait transférer récemment, personne ne me connaissait dans l’agence et je trouvais ça confortable de ne pas être connu. Ça me faisait gagner en liberté. J’étais un client, avec un gros compte, qui arrivait depuis peu dans l’agence. C’était tout.
L’ennui avec ce genre de bannissement volontaire, c’est qu’après il faut tout recommencer. Je me souviens qu’il m’avait fallu réapprendre tout. « Les moindres démarches qui semblent naturelles deviennent des obstacles ». Non pas que je regrettais, je me souvenais suffisamment du merdier dans lequel je me trouvais avant de partir, mais il faut bien l’avouer, j’étais déconnecté du monde.
Me débrouiller pour pouvoir avoir, comme tout le monde, de l’électricité dans la maison avait été un vrai parcours du combattant. Il faut dire que je n’avais pas choisi la simplicité en achetant cette maison là…
Les démarches chez le notaire quand je l’avais acheté, ma petite maison, avaient elles aussi été un véritable calvaire. Mais j’y été parvenu quand même et je me trouvais donc chez moi. Quoiqu’il soit rudimentaire, je profitais d’un confort bien plus grand que dans les casernements où j’avais vécu ces dernières années. Les travaux que j’envisageais me donneraient le plus grand confort qui soit…
J’avais décidé de conserver le même rythme pour les visites à Marthe. J’y montais d’ailleurs toujours en train, à Chinon, comme avant. Et comme avant, je louais une voiture à Tours, et je logeais toujours dans le même petit hôtel à Chinon. Je n’étais encore pas prêt pour faire autrement mais je m’y préparais, surtout pour pouvoir un jour accueillir Marthe.
Dans le sud, ma maison été petite et assez ancienne. Du dix huitième siècle je crois. C’était le reste d’un corps de ferme abandonnée qui avait été restauré par des néo ruraux. Ils avaient choisi de concentrer leurs efforts sur cette battisse là, plus petite que l’autre à dix mètres de là, plutôt que sur la maison principale qu’ils avaient dû trouver trop grande. De ce corps de bâtiment principal, il ne restait que trois murs qui menaçaient à tout moment de s’écrouler. Un périmètre de sécurité était délimité tout autour par un grillage tout envahi de ronces. Cette ruine faisait quand même partie de mon achat, et puis deux hectares autour, très en pente, avec le grand bassin au dessus, tout en haut de la propriété.
J’avais choisi de m’installer là surtout à cause du prix de la maison qui était particulièrement bas. Le fait qu’elle soit si isolée au fond de la Drôme Provençale lui interdisait d’être approvisionnée, à un prix décent, en eau et en électricité. Il n’y avait pas de ligne électrique qui la rejoignait. C’est pour cette raison que je l’avais eu pour moins de cents mille francs tous frais compris.
Comme j’avais un pécule placé en banque qui dépassait le million de francs, j’avais décidé de m’accorder une somme de cents mille francs supplémentaires pour rendre cette maison autonome. Je ne regrettais pas mes missions en zones hostiles. C’est ce genre de missions qui m’avaient rapporté beaucoup… Beaucoup d’argent et pas mal de savoir faire. On ne fait pas que tuer des gens quand on est légionnaire… Ce n’est pas ce que croient les gogos, légionnaire !
J’avais orienté tous mes efforts sur la restauration du grand bac de rétention d’eau qui avait dû servir au début du siècle et qui se trouvait sur le haut de la propriété. J’envisageais aussi l’installation d’une éolienne pour compléter ce dispositif à turbine en cas de pénurie d’eau mais vu le débit sur le « trop plein » en plein mois de juillet, on ne devait pas souvent rencontrer ce genre de problème. C’est pour obtenir l’autorisation de produire ma propre électricité que les démarches avaient été laborieuses. Mais j’avais réussi. En fait, je me retrouvais « producteur d’électricité ». J’étais obligé de vendre ma production à EDF qui me revendait ce que je consommais. Du coup, je percevais un revenu substantiel qui correspondait au « trop produit ». Il parait que j’alimentais presque tout le village situé à un kilomètre plus bas…
Il y avait plus de trente mètres de dénivellement entre ce bassin et la maison. Mille huit cents mètres cube d’eau depuis que j’avais rénové le haut des murs détruits sur la moitié du pourtour du bassin. « Une véritable piscine olympique… ». La géométrie de mon procédé de production était simple. Un gros tuyau qui reliait ce bassin à une turbine placée à côté de la maison, trente mètres plus bas et connectée à un générateur. C’est EDF qui avait installé tout un dispositif complexe de transformateur.
On ne s’en doute pas mais le plus souvent lors de mes « missions de guerre », j’avais participé à restaurer des tas d’endroits. J’avais travaillé à refaire des ponts en Bosnie, des écoles en Afrique, des fermes qu’on avait remises en production, des petits barrages qu’on avait restaurés après les avoir sabotés… Travailler sur cette maison ne comportait donc aucune difficulté pour moi.
Ce qui me gênait le plus et que je n’arrivais pas à diminuer, c’était mon comportement « méfiant » à la moindre intrusion étrangère sur mon « territoire ». Sans m’en apercevoir j’avais acquis un instinct de défense. Je n’ai su qu’après que je faisais peur aux gens du village et que mon attitude craintive passait pour de l’agressivité.
J’avais appris à vivre seul. En survie permanente. En non appréciation du temps qui passe. J’avais le rythme des oiseaux, avec le lever et le coucher du soleil. Je ne souffrais plus du tout de la solitude. Elle était devenue mon refuge silencieux. « Ça vous donne une sacrée capacité de travail cette vie là… ».
Il m’avait fallu quand même plus de deux ans pour terminer mon ouvrage. Tout fonctionnait alors à merveille. La turbine, qui ne demandait qu’un entretien des paliers par an me rapportait environ cinq cent mille francs nets chaque année.
J’avais installé un chauffage par le sol dans la maison, avec des tuyaux qui passaient dans les dalles de sol. J’y envoyais même de l’eau froide, l’été, ce qui me climatisait le ré de chaussée. Tout marchait à l’électricité. Le confort était maintenant devenu très supérieur à ce qui existait partout ailleurs. Le luxe en somme !
Entre mon pécule placé et mes revenus de production d’électricité, j’en étais à trente cinq mille francs par mois après impôts. Comme je n’avais aucun emprunt et que je ne dépensais finalement que très peu pour vivre, j’avais beaucoup d’argent en réserve.
Bien sûr j’avais changé par rapport aux premières années, celles que j’avais passées à restaurer la maison, juste en sortant de la légion. Bien sûr je m’étais un peu laissé aller. J’avais acheté une petite voiture neuve. Une Opel corsa qui m’avait coûté quarante mille francs. J’avais tous les moyens modernes de communication tels que la radio, la télévision, une superbe chaîne hi fi et même un ordinateur qui me servait surtout de machine à écrire. Mais je ne vivais pas du tout comme mes moyens me l’auraient permis si j’avais voulu.
Marthe ne venait pas souvent. Elle réservait toutefois une quinzaine de jour chaque été pour moi. Elle me les consacrait ces quinze jours, entièrement. Maintenant qu’elle avait quatorze ans, elle faisait le voyage en « train accompagné ». C’était quand même plus commode pour moi. Je n’avais plus besoin de m’imposer les visites à Chinon.
En général, elle passait les deux semaines à ne pas me quitter d’une semelle. Pas à pas, partout, elle me suivait et parlait avec moi. Elle voulait me connaître mieux qu’elle me disait. Alors elle n’arrêtait pas de me poser des questions. Des tas de questions sur tout. Des tas de questions indiscrètes aussi. J’avais parfois envie qu’elle se taise un peu mais je ne lui montrais pas. Inlassablement j’essayais de lui répondre. Et puis je ne faisais rien d’autre que d’être avec elle. Pas de jardin. Pas de musique sauf si elle me demandait de jouer. Pas de travaux sur la maison. Pas d’écriture non plus. Je restais disponible pour elle. Je ne faisais rien d’autre.
Et puis elle repartait. Je prenais toujours quelques jours pour me remettre de son départ. C’était quand même un peu difficile pour moi ces jours là, mais je supportais.
Tout en reprenant pieds dans la société, je sentais bien qu’il me manquait pas mal de choses pour être heureux. J’avais organisé des remparts tout autour de moi, et des stratégies de défense encore. Mes revenus, qui finalement étaient une rente, me donnaient une vraie liberté. Mon mode de vie autonome, et la situation de ma maison, ressemblaient toutefois plus à une place forte qu’à une terre d’accueil.
Tout allait bien, et même moi au fond, mais il me semblait que quelque chose allait se produire qui bouleverserait tout bientôt. C’est curieux ce genre d’intuition. D’abord on n’y croit pas. On n’y pense pas. Et puis en fait on sent bien qu’on est habité par cette idée. Et puis ça devient une appréhension. Et enfin une obsession.
Au mois de novembre, trois mois après que Marthe soit repartie, j’en étais là. Comme je sentais bien que j’avais le moral qui foutait le camp, je m’étais remis à sortir un peu plus de la maison. A force d’être sédentaire, et puis surtout depuis que j’avais terminé les travaux de rénovation, je m’encroûtais passablement.
J’avais grossi et jusque là je m’en fichais. « On s’en fiche de grossir quand on n’a pas besoin de plaire… ».
Pourtant, avec le « coup de pieds au cul » que je comptais me donner, il me fallait commencer par me remettre en forme physiquement. En deux mois, à coup de footing dans la campagne autour de chez moi, d’abdos et de pompes, j’avais repris ma ligne de légionnaire. Je ne m’autorisais plus un écart. Pas une bière, pas un apéro. Je me souvenais de ma période « eau de vie de poires » et je n’avais pas du tout envie d’y retourner à celle là. Cette manie m’avait fait me perdre... J’étais conscient que je ne pourrais pas effacer de nouveau la page pour recommencer à zéro.
Justement, en courant tous les jours sur le plateau, j’avais repéré une fille qui me saluait à chaque fois. Vue de loin en tous cas je la trouvais assez jolie cette fille. Elle devait être de mon âge, un peu plus peut être.
Tout en transpirant chaque matin devant chez elle, chaque matin à la même heure exactement, je me disais que j’aurais bien préféré faire sa connaissance plutôt que de répondre bêtement à ses « petits bonjours » de la main.
Combien de temps me faudrait-il pour qu’enfin je puisse rencontrer une femme ? Combien de temps subirais-je encore ce délire paranoïaque dont j’étais conscient mais qui au fond m’avait protégé jusque là ? Des mois ? Des années ? Jusqu’à la fin peut être si je ne forçais pas mon destin ?
Tout en courant je me disais que j’avais franchis des difficultés autrement plus grandes que celle-ci et que ce n’était pas le moment de flancher. A trente cinq ans, on a encore toute la vie devant soi non de dieu !
Il s’était quand même passé des choses extraordinaires depuis que j’étais revenu. J’avais réussi à réaliser mes projets dans leur totalité. Et même mieux que ce que je pensais au fond. C’était extraordinaire ça. Si nos missions s’étaient déroulées comme ça, on n’aurait jamais perdu un frère, jamais rapporté un blessé, ou un mort. Ça n’arrive jamais ça normalement ! Il y a toujours des aléas qui vous font réviser vos ambitions à la baisse…
Mais là, non, tout s’était déroulé exactement comme je l’avais projeté. Cette constatation m’envahissait de jour en jour et plutôt que de me provoquer de l’insouciance, de la légèreté d’âme, c’est le doute qu’elle m’inspirait cette réflexion là.
Dés lors, mes appréhensions devenaient paniques. Une peur que je n’arrivais plus à raisonner. Pourquoi serais-je épargné par ce qui de tous temps avait été considéré comme inéluctable ? « Il est impossible que tout se passe exactement comme prévu, c’est impossible. C’est pour ça que le mot aléa existe ».
Chaque jour je faisais quand même mon sport. Je le faisais avec la trouille au ventre. A chacune des heures qui passaient j’étais sûr qu’il allait se produire une catastrophe. J’y étais prêt. J’attendais « le déluge » tout en courant. Méthodiquement je sculptais mon corps pour qu’il redevienne comme avant. Et ça marchait, ça aussi. Je n’en revenais pas. Décidément, tout marchait.
Systématiquement je répondais au salut de la « fille du plateau ». Régulièrement maintenant c’est elle qui animait mes fantasmes nocturnes.
Il allait bien se produire un malheur, une tragédie qui m’obligerait à réduire la voilure… Mais non, tout se passait bien. Rien pour arrêter ma progression. Même cette prise de conscience de ma dérive physique, je l’avais eu à temps. Donc pas de doute, il était probablement possible que cela existe un parcours sans problème. Fort de cette conclusion je me disais qu’il fallait bien me rendre à l’évidence. Il était possible de vivre sans problème.
Pourtant ma peur panique était incandescente, comme des braises sous la cendre, mais il n’y avait pas à faire, ce risque qui m’obsédait n’existait que dans mon imagination. « Ça y est, j’ai trouvé, ma catastrophe c’est la maladie mentale qui est entrain de m’envahir »…
Je m’étais fait cette réflexion tout haut et du coup je m’étais arrêté de courir. Je marchais maintenant d’un bon pas, en respirant le plus fort possible, et les mains sur les hanches. Je m’étais fait cette réflexion tout à fait sérieusement mais déjà j’en rigolais. « Une maladie mentale, c’est une maladie. C’est comme la grippe, ou le cancer, ça vous prend sans qu’on s’en aperçoive. Et puis quand on s’en aperçoit il est trop tard. Si c’est la grippe on a plus qu’à attendre, plus qu’à se foutre au lit et puis à essayer de dormir en buvant du bouillon. Ça passe comme ça, tout seul, la grippe.
Et puis si c’est le cancer, on a plus qu’à attendre aussi. On attend que ça finisse dans ces cas là, et puis on nous oublie, ça ne demande jamais longtemps qu’on nous oublie… ».
Mais je ne pouvais donc pas être réellement atteint par une maladie mentale puisque je m’en apercevais ! C’est sur ce parcours là que me sont revenus des souvenirs d’Afrique. « Et si les prémonitions dont parlent souvent certains sorciers dans les villages les plus reculés du Niger étaient une réalité » ?
Cette trouvaille que je venais de faire me rassurait. Je n’étais sûrement pas malade mental et au contraire, peut-être avais-je pris un peu de « supplément de perception » au cours de mes voyages en Afrique. Je me disais alors que je devais être vigilant, bien sûr, mais que cette intuition ne devait pas inhiber mes projets.
A cet instant ma décision était prise. Le destin avait mis cette fille sur mon chemin. Il me fallait entrer en contact avec elle pour la séduire. De toutes façons je ne pouvais pas rester comme ça, à attendre que Marthe grandisse, mais en ne la voyant finalement presque jamais. « Ça ne peut pas être ça une vie. Et puis surtout je ne peux quand même pas accepter cette vie là pendant tout le temps qu’il me reste. Je n’ai pas préparé tout ça pour rien quand même ». Et puis Marthe était déjà grande…
Mais en fait, je savais bien, au fond de moi, que tout n’était pas préparé. Ce qu’il me restait à faire n’était pas le plus simple d’ailleurs. J’en étais tout à fait conscient. Au fond, la catastrophe imminente dont j’avais l’intuition, c’était sûrement ça. Ce qu’il me restait à faire, c’était m’ouvrir à nouveau aux autres, et ça, c’était quand même un « grand chantier ».
Ce qui me rassurait malgré tout, c’est que je savais que la motivation ne viendrait pas vraiment de moi. Au fond, je savais bien que ce serait plutôt mes hormones qui décideraient pour moi, pas ma volonté, ni ma pensée. M’ouvrir aux autres, ça voulait dire « rencontrer une femme » avec qui je pourrai baiser à loisir. On ne pense pas, à trente ans passés, quand on ne baise pas… On subit ses désirs, c’est tout.
Tant que ma vie avait était soumise aux urgences absolues, j’avais été tranquille. « Quand on sent qu’on va mourir si on ne réagit pas, ça va, c’est l’instinct de survie qui nous guide. C’est ça qui est le plus important ». Mais à présent que j’avais réglé tous mes problèmes matériels, à présent que je ne devais plus me battre contre ma précarité physique, à présent que Marthe devenait grande et n’aurait bientôt plus besoin de moi, les choses changeaient.
« On se demande bien à quoi ça sert d’exister quand on n’est indispensable pour personne et qu’on ne baise jamais… ».
Maintenant que j’avais restauré cette maison, et que je fournissais de l’électricité pour tout le village, je n’avais plus que ça, ma maison. Et la turbine aussi. On croit qu’on élargit son importance en travaillant dur pour se faire sa place mais c’est tout le contraire. L’important ce n’est pas ce qu’on fait, c’est l’action de faire si on en choisi bien la manière !
Avant, quand j’étais un enfant, les autres devaient m’accorder le bénéfice du doute. Ils devaient penser qu’un jour peut-être je serai quelqu’un d’important pour eux, quelqu’un qui ferait quelque chose d’utile pour eux, qui leur rendrait service en quelque sorte… C’est pour ça qu’ils étaient gentils avec moi, au cas où !
Maintenant, il n’y avait plus de doute, ils voyaient bien que je ne leur servirais jamais à rien les autres, alors ils s’en fichaient de moi. Ils avaient peut-être raison d’ailleurs les gens !
C’est pour ça qu’il me semblait indispensable de rester caché. « Tant qu’on ne trouve pas un rôle qui parait utile, il faut mieux rester cacher. Ça pourrait leur donner des idées aux gens de me voir comme ça, inutile, qui prend de la place et qui ne sert à rien… » Ou alors il faudrait avoir l’air heureux. Ça n’est gênant pour personne les gens heureux. Ça détend. En ce sens, on peut même dire que c’est utile. C’est comme une attraction, une distraction, ça fait passer le temps de manière plaisante. Ça rend positif. Ça fait rêver quand ça ne rend pas envieux le bonheur des autres...
Le plus difficile c’était de trouver une position qui soit exactement à la limite entre « faire envie » et « rendre envieux ». Tout un programme en somme ! Ça, ce n’était pas si facile. Ça demandait de la stratégie.
Pour moi, maintenant que tout était en place et que tout fonctionnait à merveille, il ne pouvait plus y avoir de doute. Je ne leur servais à rien si je continuais à vivre comme ça, en marge. L’électricité, ce n’était pas moi qui la fournissais au fond, c’était la turbine. « Ça marche tout seul une turbine. Il y a l’eau qui s’accumule dans le bassin et puis la turbine qui tourne en avalant cette eau là. C’est tout. Il n’y a rien d’autre ».
Quand à ma maison, tellement à l’écart de tout qu’on ne la voyait de nul part, ça ne changeait rien qu’elle soit de nouveau habitable. « Une ruine qu’on ne voit pas ou une maison qu’on ne voit pas, c’est la même chose ». Tant que j’en restais le propriétaire invisible de cette maison là, ça pourrait aller. Je ne gênais personne puisque pour les gens du village je n’existais pas mais si maintenant je me mettais en tête d’aller chercher du plaisir auprès d’une femme, alors là, j’allais m’exposer. Il fallait que je m’y prépare. Surtout si c’était une femme du village. Et encore plus si elle était déjà avec quelqu’un mais ça je n’en savais rien…
Il faisait souvent très beau dans l’enclave des papes. Et dans ma maison aussi il faisait beau, au travers des baies vitrées. C’est là que j’étais entrain de renaître. Cinquante abdos quatre fois par jour avec vue sur les champs de lavandes en contrebas. Et surtout quand elles étaient en fleurs les lavandes, bien foncées, avec les petits champs d’orges, presque dorés sous le soleil du début d’été… Et les friches ébouriffées, et les jachères comme des tableaux de Manet avec les coquelicots, les bleuets et les marguerites… Y’a rien à dire. C’était magnifique.
Dix kilomètres tous les matins de huit heures à huit heures quarante. Dix kilomètres qui passaient dans les vignes déjà hautes, et les truffières de chênes verts, et juste devant chez cette fille qui continuait à me saluer, comme ça, du bout d’un geste, et son sourire en plus. Ça vous change une personne de perdre douze kilos en trois mois dans ces conditions là !
Outre les inquiétudes internes qui prenaient encore de la place dans mes pensées, outre les hormones qui se bousculaient en moi encore un peu plus depuis que j’avais retrouvé mes abdos, outre l’attention subite que je portais à mon apparence et qui m’avait poussée à me refaire une garde robe toute neuve, ce qui m’inquiétait c’était le cynisme ambiant que je percevais en reprenant contact avec le monde. Ça aurait dû m’inquiéter, bien sûr, mais au fond pas plus que ça. Je n’en avais rien à foutre du monde.
Je m’habituais à cette inquiétude personnelle qui me taraudait depuis maintenant plusieurs mois. Je me laissais docilement coloniser par elle. Je n’avais en fait que très peu de temps à lui consacrer à mon inquiétude. Car je reprenais vraiment contact avec le monde. Je pourrais même dire que je prenais enfin contact avec le monde puisque j’avais l’impression de le comprendre enfin le monde. Bien sûr ça n’était pas venu si rapidement que cela. Il m’avait fallu plusieurs mois.
C’était comme si tout ce que j’avais appris jusque là se dénouait, s’articulait en même temps pour que la « machine » se mette en marche. Tout ce qu’on m’avait enseigné, depuis l’école primaire jusqu’aux beaux arts prenait sens dans presque tous les articles que je lisais. Même les statistiques que j’avais survolées un temps me revenaient de manière utile et je dois dire plutôt agréable. « C’est grisant d’avoir l’impression de comprendre ! Ça rassure ! »
Je ne sais pas si mes analyses étaient bonnes, ni même si elles étaient fondées, mais ce que je sais c’est que toutes les idées partisanes qu’on proposait à la radio, ou dans les journaux, avaient l’air désuètes et démagogues à la fois. Ça ne donnait pas envie ! Ça sentait le cynisme collectif je vous dis ! D’ailleurs, au train où allaient les choses, il n’y aurait probablement bientôt plus que le cynisme qui serait collectif lui en revanche… Tout le reste serait sûrement individuel, égocentré même, sûrement.
J’avais l’impression, en lisant les journaux, que mon parcours croisait celui des autres. Celui du plus grand nombre en tous cas.
Moi je sortais de ma bulle, je tentais de m’ouvrir. Je n’avais plus peur du monde puisque j’avais terminé mon parcours. En tous cas un parcours. Ailleurs, un peu partout, l’individualisme gagnait du terrain… .
Il en restait peut-être encore un bout de chemin à parcourir pour moi ! Un bout de chemin que je voulais faire vers les autres. J’avais passé assez de temps tout seul ! Je n’avais quand même que trente deux ans ! De toute façon ça n’avait pas vraiment d’importance. Ça ne pourrait être que plus léger, plus insouciant, naïf pourquoi pas… Je ne craignais pas la naïveté…
Je passais au moins deux heures devant la télévision chaque jour. Ça renforçait ces idées là chez moi, et pas qu’un peu ! « La vache, je me demande ce que sera le monde dans dix ans ? »
J’avais toujours une radio allumée quelque part dans la maison. Ça, c’était mieux la radio. Mieux que la télévision.
J’allais aussi chaque semaine à Montélimar chercher des journaux que je décortiquais littéralement. En allant les chercher mes journaux, je prenais toujours le temps d’un café. Je m’installais au bar qui avait des airs de début du siècle. Il s’appelait le grand café. Comme dans la chanson de Trenet… Moi, la chanson de Trenet que j’aimais, c’était « grand-père » parce que dans cette chanson, il se « foutait la gueule par terre » le grand-père.
Il y avait un ameublement qui tentait de se réclamer de l’Art Déco mais avec des publicités de glaces ou des esquimaux avaient des têtes d’enfants d’ici. Il y avait un bar magnifique, avec du laiton et du bois joliment usé aux angles. Il y avait toujours des filles que je trouvais charmantes bien que trop jeunes pour être là, et qui croisaient les jambes sur les tabourets hauts, juste contre le bar en laiton poli…
Il y avait des miroirs un peu partout pour regarder les jambes des filles. Il y avait des plafonds hauts avec de grands ventilateurs. Il y avait un barman efféminé qui se faufilait entre les tables en ronchonnant.
Parfois, quand c’était le samedi, il y avait du bruit, beaucoup de bruit et énormément de gens qui parlaient entre eux. Ils étaient par petits groupes, et ils avaient des choses à se dire, beaucoup. Ils parlaient fort pour couvrir la musique qui était trop forte et qu’ils n’écoutaient pas. Ils se criaient des choses à l’oreille qui les faisaient rire et que je n’entendais pas.
Dans ma maison en revanche c’était encore vide. J’avais recommencé à écrire. Ce qui me paraissait le plus important c’était de parvenir à dire tout sans rien décrire. Juste mes émotions brutes jetées sur l’écran de l’ordinateur. Des émotions de quand j’étais en Afrique surtout. De l’authentique que je numérisais...
Je levais une à une, doucement, les couches sédimentées de tout ce que mes yeux engourdis avaient pu rencontrer. Des sentiments anesthésiés depuis des années et qui se réveillaient. Des mains que j’avais tendues sans émotion mais que j’avais tendues quand même, ailleurs, là bas.
Je les regardais les autres. Je n’avais plus peur d’eux.
 Un jour, il faudra bien que j’aille la voir ! Que nous fassions connaissance enfin !
C’est ce que je me disais. Toutes mes curiosités pour le monde, toutes mes envies d’en parler du monde, tous mes désirs de fêtes et de danses et de musiques étaient tendus vers elle. Vers elle que je ne connaissais pas encore. Vers elle qui me faisait penser à une libellule quand elle faisait demi tour après m’avoir salué et qu’elle s’envolait vers sa maison, ou quand elle faisait mine de se cacher derrière le jet d’eau en aspergeant les cosmos en fleur, ou quand elle penchait son chapeau de paille en arrière en m’apercevant et qu’elle riait à pleine bouche...
Sa maison était une ancienne ferme restaurée, tout comme la mienne. Avec des fleurs et un préau de tuiles rondes au bout. Avec le chemin blanc et des arbres, à côté, penchés sous les vents dominants. Avec de l’herbe au milieu du chemin.
Enfin, j’y étais revenu l’après midi chez elle. En début d’après midi. Et puis finalement ça ne m’avait pas gêné d’arriver comme ça.
 Bonjour ! Vous me reconnaissez ? Je ne vous dérange pas ?
 Oh non, enfin si, enfin je vous reconnais bien sûr et vous ne me dérangez pas, pas du tout…
Elle avait rit. Tout en me parlant elle m’avait emmené vers la maison. On avait marchait côte à côte. Je l’avais regardé en l’écoutant et elle m’avait regardé aussi. De près elle était encore plus jolie.
 Mais comment vous appelez-vous au fait ? J’ai l’impression qu’on se connaît mais en fait…
 Je m’appelle Louis. Louis Humer. Et vous ?
 Moi c’est Cécile. Cécile Blanc.
 Alors bonjour Cécile ! Enchanté…
Et nous avions plaisanté en banalités exquises… En arrivant sous le préau elle m’avait invité à m’asseoir.
 Un café ?
 Oui, un café, c’est bien un café. J’en prends beaucoup.
Puis elle était rentrée dans la maison. Elle continuait à me parler de l’intérieur.
 C’est bien que vous soyez venu. Je n’aurais pas osé moi. Je suis une fille timide… C’est bien que vous soyez venu. Entrez si vous voulez, entrez…
 Oui, mais j’ai mis le temps…
Je m’étais levé et j’étais maintenant dans l’embrasure de la porte. Je la regardais qui préparait le café. Elle disposait avec application la tasse, et le sucre, et des petits gâteaux aussi. Tout ça sur un plateau un peu trop petit.
 Mais vous ne savez pas où j’habite ?
 Si… Vous êtes l’étranger ? Ah, oui, c’est comme ça que les gens vous appellent au village. « L’étranger qui restaure la Maison de Chante Merle ».
 Ah bon ! Ce n’est pas si moche comme qualificatif… Mais la restauration est terminée… Et je ne suis pas vraiment étranger mais…
Ça avait continué comme ça, tranquillement à se présenter sans dévoiler grand-chose. On avait parlé de tout et de rien. On avait visité son jardin.
Cécile était une petite femme maigre de 30 ans environ. Cinquante kilos tout au plus et la peau mate des gens du sud. Elle était brune, avec des cheveux qu’elle relevait en chignon. Un crayon de papier en guise de barrette. Elle portait un pantalon de lin blanc, léger, transparent au contact des fesses. Elle avait un tee shirt noir imprimé de dessins à peine perceptibles. Elle n’avait presque pas de seins. Elle ne portait rien sous son tee shirt et sous son pantalon non plus. Elle était pieds nus.
C’est lorsque nous nous étions assis sous le préau pour prendre le café et qu’elle avait croisé ses jambes que j’avais remarqué le tatouage qu’elle avait sur le dessus du pied droit. Violé et brun, une sorte de signe tribal…
Elle avait les yeux verts, avec de la tristesse au fond, cachée derrière le sourire. Elle avait les traits fins et les joues légèrement creuses. Elle avait des lèvres tirant sur le brun foncé, des dents parfaitement alignées et le sourire clair. Elle avait les mains maigres dont les veines étaient très apparentes, en relief bleuté, et les ongles bombés.
Tout à côté, derrière elle, il y avait des ancolies bleu marines, et les cosmos plus loin qui bougeaient au vent, jusqu’au bord du chemin. Ça sentait le cumin par-dessus le café et son parfum légèrement musqué. J’avais un peu de mal à soutenir son regard interrogateur. Je fumais pour me rassurer. Elle aussi avait allumé une cigarette qu’elle avait écrasée à peine commencée. Je la sentais distante et accueillante à la fois, mystérieuse et envoûtante. Cette visite n’était pas faite pour désamorcer mes fantasmes… En revanche, je n’étais pas prêt d’être à l’aise avec elle… Je me sentais « tout con ». J’avais l’impression de lui tenir des propos incroyablement niais. Ça commençait bien !
J’avais encore pris du café. Et deux fois des petits gâteaux. J’avais encore tenté de trouver un sujet qui pourrait l’intéresser un peu mais comme je n’y étais pas parvenu j’avais renoncé.
Alors j’étais reparti comme j’étais venu. Elle m’avait reconduit jusqu’à ma voiture, en marchant à côté de moi dans la petite allée bordée des lavandes. Il y avait une multitude de papillons jaunes sur les lavandes. Il y avait un peu plus de vent. Ça sentait le foin qui sèche.
Elle m’avait serré la main. Une poignée de main nonchalante qui ne décide pas. Une poignée de main qui ne me disait pas pourquoi j’étais là. Bon dieu ce que j’avais envie à ce moment là qu’elle me saute au cou ! Mais j’avais serré sa main. Mais j’avais salué en disant « à bientôt » comme s’il n’était pas sûr qu’on se revoie.
Le soir à la maison la musique était plus forte, et les portes restaient ouvertes, ou claquaient au vent. J’avais doublé ma série d’abdos sans m’en rendre compte. Je n’avais pas envie de me coucher à minuit passé.
Me revenaient des odeurs de la légion. Des odeurs d’Afrique quand parfois j’avais rencontré des femmes pendant mes permissions. Je me souvenais comment je m’étais habitué à les oublier en deux ou trois jours, après.
Je me souvenais aussi de celle dont j’avais très vite oublié le nom mais dont le goût de la peau, et la texture, et l’odeur et la voix aussi m’étaient restées. Je me souvenais d’elle qui détestait m’aimer comme ça, et qui ne m’avait plus fait payer après le deuxième jour parce qu’elle était sûre que je resterais avec elle, après. Je me souvenais comment j’avais réussi au prix d’efforts surhumains à ne pas lui dévoiler mon trouble. Je me souvenais comment je l’avais laissé à son sort d’Ethiopienne. « Il vous reste à jamais planté au fond du cœur le dernier regard d’une rencontre dont on sait qu’elle était importante mais qu’elle est pourtant la dernière… Il vous reste au cœur les instants de vraie trahison… »
 Cécile aussi a peut-être connu ces instants là ? Pourquoi pas ! La lâcheté n’est pas nécessairement masculine.
J’avais en tous cas été très perturbé. Je savais bien que si tant de choses m’étaient revenues tout au long de la nuit, ce n’était pas pour rien. Les hormones, ah, les hormones ! Mais quand même, elle me paraissait très bien cette Cécile.
Et puis j’avais recommencé à aller courir en passant devant chez elle. Et elle n’avait rien changé à ses habitudes en me voyant passer. Elle m’avait juste pris l’habitude de me lancer « j’ai encore du café… Quand vous voulez Louis… »
Alors j’étais revenu. Et alors on avait encore parlé. Et j’avais encore été « comme un con » devant elle mais j’étais revenu, encore.
Je lui proposais souvent de venir chez moi, elle, mais elle me répondait à chaque fois qu’il ne fallait pas précipiter les choses. Elle me disait qu’elle viendrait sûrement, un jour, mais qu’elle devait se sentir prête. Elle me disait qu’elle avait un peu peur de venir chez moi.
Elle me disait que lorsqu’elle viendrait ce ne serait pas anodin et moi je ne voyais pas ce qu’elle voulait me dire. Comme aujourd’hui, j’étais assez hermétique aux énigmes mais je n’en montrais rien. Je faisais mine d’accepter ce jeu là.
On se dévoilait quand même l’un à l’autre quand j’allais chez elle. On se dévoilait tant que je sentais bien qu’on était entrain de devenir ami. C’était exactement ce que je redoutais, depuis le début. J’avais toujours détesté les « copines » qui s’étaient refusées à moi après une dérobade du genre : « non, vraiment, ce serait dommage de gâcher notre amitié, il faut mieux conserver cette belle relation… » Ça, je l’avais entendu des dizaines de fois quand j’étais adolescent. C’est avec ces conneries là que j’étais resté puceau jusqu’à dix neufs ans. Vous parlez d’un calvaire !
Enfin toujours est-il qu’on ne couchait toujours pas Cécile et moi, et que j’en étais triste. Je me disais souvent que je n’allais plus revenir chez elle. J’en faisais le serment que je tenais deux ou trois jours et puis je revenais. Ah, ces toiles de lin si fines qu’elle portait toujours ! Bon dieu, j’avais quand même l’espoir…
Mais cette relation là s’était engluée dans l’habitude. J’étais à la fois plus vivant que jamais et je sentais bien que je ne dirigeais plus vraiment ma vie. Ce n’était pas le tout d’être revenu au monde ! En y revenant, j’avais retrouvé des contraintes, et des obligations polies. Maintenant que Cécile m’invitait à chaque fois qu’elle recevait des copains à elle, et qu’elle me présentait comme le « voisin », j’en connaissais du monde dans tous les environs. Je ne pouvais encore plus me promener dans Montélimar sans rencontrer une personne, ou une autre, à qui je devais tenir une conversation d’au moins cinq minutes. Fallait bien cinq minutes, et encore, en m’inventant un rendez-vous auquel j’étais déjà en retard, sinon ça faisait comme si j’avais un truc contre eux. Je crois bien que c’était encore pire qu’à Chinon !
Et même quand j’allais courir. Je ne pouvais plus aller n’importe où. Le chemin de Chamarré par exemple, je ne pouvais plus, sinon je devais m’arrêter chez les Chastenet. J’imagine ce qu’ils auraient rapporté à Cécile si j’étais passé devant chez eux sans m’arrêter ! Déjà que j’avais bien eu du mal la dernière fois à trouver un prétexte pour ne pas qu’on finisse tous chez moi, en plein milieu de la nuit, après la fête chez Cécile…
Les gens trop bien intégrés, et puis qui rigolent tout le temps, moi je vous le dis, je ne m’y faisais pas… Enfin, pour mes footings, j’en étais à faire des détours pas possibles pour éviter des rencontres. Alors encore une fois, pour la énième fois, j’avais dû trouver de bonnes raisons pour rester isolé. D’abord j’avais espacé mes visites à Cécile en me disant que même si elle correspondait franchement à mes critères de « compagne idéale », j’en avais ras le bol des relations « d’adolescent transi ». Ce dont j’avais besoin, entre autre, c’était de sexe. Je voulais pouvoir coucher de temps en temps. Ça ne peut pas être satisfaisant toujours la masturbation, merde alors !
Et puis il y avait Marthe qui ne manquait pas de jouer les entremetteuses à chacune de ses visites. Elle l’aimait bien Cécile ! Elle m’aurait bien jeté dans ses bras ! Je détestais qu’on me manipule de la sorte. J’étais bien assez grand pour savoir ce que j’avais à faire quand même !
Finalement, je sentais bien que tout ça m’acheminait vers un grand vide. C’était peut-être là ma catastrophe présagée ?
Je me disais qu’encore une fois je ne pourrais pas rester inerte devant l’adversité. Au risque de faire des conneries, je sentais bien que le besoin d’agir m’envahissait un peu plus de jour en jour. Je ne savais pas si j’étais encore désireux d’amour ou si j’étais seulement en attente de volupté. Je n’aimais en tous cas pas du tout cette sensation confuse. « Putains d’hormones ! » …
Comme la date de révision annuelle de la turbine se rapprochait, j’avais décidé de l’avancer un peu. De toute façon il me semblait en l’écoutant que l’un des paliers commençait à fatiguer. Ce sifflement par moment me disait qu’il devait se désaxer de quelques microns de temps à autre. J’avais donc commandé les pièces et prévenu EDF pour un arrêt de production la semaine suivante.
J’étais au boulot pendant une semaine complète pour faire ces révisions là. Une semaine calme, à suivre méticuleusement les procédures de démontage et de changement des pièces d’usure, mais une semaine intense. Je commençais vers huit heures et ne terminais souvent qu’à vingt heures. Ces semaines là, pas question de répondre au téléphone. Pas de footing non plus.
Il faut bien dire que ce boulot représentait le plus gros de mon activité annuelle. J’avais aussi vidé le bassin et l’avais nettoyé de fond en comble. Après avoir rebouché quelques fissures et laissé sécher complètement le fond, j’avais installé un nouveau système de filtres que j’avais fait fabriquer à une entreprise de Pierrelatte. Maintenant qu’ils étaient en place, je pourrai faire mon entretien mensuel sans effort. « Un simple guidage du tuyau d’aspiration sous eau et le tour sera joué ». J’étais content de ma trouvaille.
Après que tout avait été remonté et que les premiers essais « à blanc » aient été concluants, j’avais appelé EDF pour prendre rendez-vous pour la prochaine mise en service. Ça se passait toujours comme ça. Je les appelais après avoir fait mes essais « à blanc », c’est-à-dire que je mettais tout sous pression avec de l’eau que j’avais conservé dans un petit bassin et qui ne servait qu’à ça. Si c’était bon, on prenait rendez-vous pour environ huit jours plus tard. Ça me donnait le temps de tout nettoyer autour de la turbine et aussi le temps au bassin de se remplir à un quart environ. C’était toujours comme ça.
EDF était donc venue pour la mise en service. Ils avaient raccordé le tout sur leur réseau et on avait signé les bons de réception, comme d’habitude. On était ensuite allés déjeuner à Lagarde Adhémar, au Tisonnier, comme d’habitude.
Durant ces deux semaines là entières je n’étais pas allé chez Cécile, et je n’avais pas répondu au message qu’elle avait laissé sur mon répondeur. « Après tout, si elle avait des choses importantes à voir avec moi, elle n’avait qu’à venir ! »
Cette soit disant peur qu’elle avait de venir ici et que je ne comprenais pas me faisait chier. Je n’avais pas l’air d’un assassin quand même ! En tous cas je n’avais pas répondu. Pire, je n’avais pas écouté jusqu’au bout le message et le l’avais effacé. Je ne savais donc pas ce dont elle parlait.
En général, la semaine qui suivait cette révision de la turbine, je la consacrais à mes comptes. Je regardais tous mes comptes, et je comparais les revenus par rapport à l’année d’avant et je confrontais ça à de savants calculs de probabilité que me fournissaient météo France. La pluviométrie n’avait jamais été insuffisante jusque là mais je savais que c’était là mon talon d’Achille. Je n’avais encore pas installé d’éolienne. Je me renseignais régulièrement à ce propos mais l’évolution était telle sur un plan technologique qu’il me semblait opportun d’attendre encore.
L’année avait été assez bonne. L’EDF allait remonter le prix du kilowatt, les affaires allaient rester fructueuses un temps encore au moins.
J’avais rappelé chez Cécile le lundi suivant mais je n’avais eu moi aussi que le répondeur. J’avais attendu quelques jours et j’avais recommencé. Aucune réponse. Aucun signe. Alors je m’étais décidé de m’arrêter le lendemain, en recommençant à courir.
Elle n’était pas dehors quand j’étais arrivé en face de chez elle. J’avais frappé à la porte mais elle était visiblement absente. J’étais reparti légèrement dépité mais en me disant que j’allais revenir un peu plus tard dans la journée, en voiture.
A deux heures de l’après midi, elle n’était encore pas là. Cette fois j’avais fouiné partout. Il y avait sa voiture derrière la maison mais toutes les portes étaient fermées à clé. J’avais frappé un peu partout, longtemps, et puis j’étais reparti. Vers dix sept heures j’y étais retourné. Encore rien. Puis à vingt heures puis vingt deux. Là l’inquiétude me gagnait vraiment. Comme je ne pouvais vraiment pas avoir de renseignement ailleurs, j’avais décidé d’aller chez les Chastenés.
J’y étais allé le lendemain chez les Chastenés, et de bonne heure encore. J’étais inquiet quand même ! Qu’arrivait-il à Cécile ? En voyage ? Malade ? On ne sait jamais ! Je ne l’avais finalement pas tellement lâché pendant des mois, bientôt une année, et là depuis trois semaines, aucun contact.
Françoise était seule. Lui, Jean-Marie Chastenés était au boulot. Il travaillait à l’ONF. « Viens, viens, tu veux un café ? Je suis contente que tu passes enfin. Jean-Marie doit passer, tiens le voilà justement. Quand on parle du loup… » Et elle avait éclaté de rire. En effet, Jean-Marie arrivait avec la voiture kaki de son boulot.
 Et ben ça fait plaisir de te voir là ! On se disait que tu nous fuyais vieux brigand ! Et il m’avait tapé un grand coup sur l’épaule…
Cette attitude que je n’aimais tellement pas d’habitude me plaisait subitement. Au moins, Cécile ne devait pas être en danger. J’entrais donc pour prendre un café avec eux. Il me fallait bien leur demander quand même mais je n’arrivais pas à en placer une. Au bout d’au moins un quart d’heures de plaisanteries à la con, ils me laissèrent enfin la parole.
 Voilà, ça fait trois semaines que je bosse et je n’ai pas eu de nouvelles de Cécile. Elle n’est pas chez elle. Et je n’arrive pas à la joindre au téléphone. Vous savez où…
Je n’avais pas eu le temps de finir.
 Ah bon, tu n’es pas au courant ! Mais elle ne reviendra que dans un mois, deux peut-être. Elle s’en va souvent comme ça. Elle ne t’en a pas parlé ?
En cinq minutes j’avais découvert que Cécile était partie pour une mission humanitaire. « C’est vrai, elle m’en avait parlé voilà quelques mois. C’est drôle comme je n’arrivais pas à me l’imaginer en infirmière. Comment n’y avais-je pas pensé ? Bien sûr ! »
La conversation n’avait pas duré tellement longtemps avec les Chastenés. J’avais prétexté un rendez-vous, comme d’habitude avec eux… Oh je n’avais pas fait voir mon inquiétude quand ils m’avaient dit qu’elle était partie ! J’avais juste fait l’étonné. Etonné mais pas inquiet.
Et puis j’étais retourné à la maison. Et puis j’avais attendu chaque jour le facteur. Et puis ça avait duré longtemps avant qu’il m’apporte une lettre mais elle était arrivée quand même…D’Afrique qu’elle était arrivée la lettre.
Je me souviens que je n’avais pas osé l’ouvrir de suite. Je l’avais posé sur la table et j’avais fumé une cigarette en la regardant la lettre. Je me souviens que je regardais la lettre comme je la regardais elle, Cécile, quand parfois un moment de silence s’installait entre nous, chez elle, en prenant un café.
Enfin je l’avais ouverte. Elle était écrite à la main, sur un papier à carreaux, une feuille de bloc note. Sans artifice. Sans cérémonial.

Mon cher Louis,
J’imagine que tu dois être un peu fâché de mon départ si discret, sans t’avoir même dit au revoir. Excuses moi. Les choses se sont passées très rapidement. Et puis toi, je suppose que tu étais occupé ailleurs. Il y avait déjà presque une semaine que je t’avais envoyé mon message, et tu n’avais pas répondu, alors je me suis dit que je t’écrirai en arrivant ici.
Bien sûr ici je n’ai pas pu écrire en arrivant. Je prends seulement quelques heures de repos cette après midi et j’en profite mais tu sais, c’est terrible ce qui se passe ici. La guerre ! On ne peut pas dire autre chose. C’est une véritable guerre qui ensanglante les trois Etats du Darfour. On assiste impuissants au début de l’une des plus graves catastrophes humanitaires si personne n’intervient rapidement ! Des témoins relatent tous les mêmes scènes de désolation et de pillage : attaques à l’aube, villages brûlés, routes coupées, troupeaux volés, districts interdits aux étrangers. Et aucun média pour relater ces faits ! Les conflits tribaux qui rythment l’actualité du Darfour, surtout, depuis plus d’un an vont se transformer en une guerre civile !
On est arrivés incognito avec une équipe qui comprend des services logistiques et aussi médicaux. Je ne sais même pas quel rôle exactement on joue ici. Bien entendu moi et les autres médicaux, on sait ce qu’on a à faire. Enfin on fait ce que l’on peut. Il y a tellement à faire ! Et c’est tellement difficile ici. Et puis il n’y a tellement rien. Quelle désolation ! Mais le reste de l’équipe, ce ne sont pas des médicaux. Il y a la logistique mais aussi les organisateurs. Ceux là, je me demande bien pour qui ils roulent en fait. Ils sont là pour tenter de nous protéger pendant nos interventions. Tu sais, j’ai un peu peur cette fois. Heureusement que je bosse presque tout le temps. Je n’étais jamais intervenu dans ces conditions. Franchement, j’ai hâte que ça se termine pour moi et que l’équipe suivante arrive. Travailler avec des « mercenaires » comme protecteur, ce n’est pas l’idéal…Ces Libyens ne sont pas clairs… Enfin je vais faire au mieux. J’espère te retrouver bientôt. Je pense souvent à toi, mon bon ami…
Cécile.

Je l’avais relu deux fois coup sur coup sa lettre. « Mon bon ami » ! Ah bon dieu que cette expression me chiffonnait ! Le paradoxe, c’est que c’est aussi cette expression qui me donnait tous les espoirs !
Au Darfour ! Mais que faisait-elle au Darfour ? Moi qui avais été à Djibouti un moment, je connaissais cette région. J’en connaissais surtout les risques. C’était surtout l’Ethiopie que je connaissais bien mais j’y étais allé aussi au Soudan, pour d’autres missions, au sud… On n’avait pas de tellement bonnes relations avec les arabo-musulmans du nord, nous les légionnaires ! Et puis parmi les blancs, c’était surtout des chrétiens missionnaires qu’on rencontrait. Mais maintenant, quelques années après, où en étaient-ils ? Que se passait-il là bas ? Je n’étais pas au courant de cette actualité là. On n’en parlait pas à la radio du Darfour !
Les semaines qui avaient suivies cette lettre n’avaient pas été les meilleures pour moi. J’attendais avec impatience une autre lettre qui n’arrivait pas. Mais je connaissais aussi les aléas constants que l’on doit supporter quand on est confronté à ce genre de mission. Il ne fallait pas être à une semaine près pour recevoir d’autres nouvelles. « Peut-être même qu’elle sera revenue avant sa deuxième lettre ! »
En effet il m’avait fallu de la patience. J’avais attendu un mois complet. Cette attente avait donné son relief réel à la valeur qu’avait pour moi ma relation avec Cécile. Bon dieu, j’étais accroché quand même !

Cécile m’avait appelé au matin. Elle était arrivée à Roissy dans la nuit. Elle m’avait appelé de la gare de Lyon, juste avant de partir de Paris. Elle avait dit qu’elle serait à Montélimar à seize heures et qu’elle aimerait bien que je vienne l’y chercher. On avait parlé un peu. Suffisamment pour que je lui propose de dîner chez moi le soir. Elle avait accepté.
Ma maison avait tout pour qu’on s’y ennui luxueusement. Une tanière mélancolique pour vieux garçon en somme. Moi qui l’avais aménagée pour y attendre l’amour, je m’apercevais qu’elle était conçue pour souligner mon manque d’amour.
Il y avait des lieux vides dans cette maison. Des lieux dont on voyait nettement qu’ils étaient vides. Ce n’était pas de l’espace libre, non, c’était des lieux vides ! Ça faisait une grande différence !
Il n’y avait pas de « bazar » non plus. Il y avait une place pour chacun des objets dont je me servais régulièrement et rien qui dépassait. Et de toute façon il n’y avait aucun objet superflu. Juste l’essentiel. L’essentiel pour moi tout seul.
Sauf pour la cuisine. Là, c’était plutôt chargé. « C’est toujours un peu encombrée une cuisine quand elle est correctement équipée ! Il faut tellement d’instruments pour faire la cuisine ! »
Bien sûr c’était beau. Bien sûr c’était clair, ensoleillé qui donnait sur la campagne et le gros chêne vert penché sur la terrasse pour lui faire de l’ombre, avec les meubles de jardin en bois. Bien sûr la cuisine avec ses longues paillasses de hêtre et tous les ustensiles accrochés, en inox ou en cuivre. Et les placards, et les deux éviers, et le bloc de cuisson professionnel, et la table ronde, et les chaises en fer et rotin… Bien sûr tout ça avait l’ambition d’être dérangé un jour par un peu d’animation, par la promiscuité de deux personnes au moins. La vie en somme qui n’avait plus qu’à s’installer…
Ailleurs les pièces étaient vides, avec les sols lisses et patinés, toujours propres. Ça n’inspirait pas vraiment la joie de vivre une maison comme ça ! Ça attendait !
J’avais entrepris de préparer un « vrai » dîné, avec des fleurs, et des nappes, et des plats en couleur… Je voulais qu’il y ait des odeurs qui donnent envie, des cumins et des safrans, et du pain frais et du vin, frais aussi…
Je m’y étais mis aussitôt après son coup de fil à préparer. J’étais allé faire les courses au marché « Arabe » de Pierrelatte où je trouvais toujours de très beaux légumes. J’avais pris du mouton aussi, et tout ce qu’il fallait pour faire une galette sèche. Franchement, la galette sèche, je savais bien que c’était au matin qu’elle était le plus souvent appréciée, au petit déjeuner mais après tout, elle resterait peut être ! C’était la première fois qu’elle acceptait de venir à la maison alors pourquoi pas plus !
Une fois le repas préparé j’avais attendu en vérifiant tout. « Je n’aurai plus qu’à réchauffer quand nous arriverons ». Et puis pour attendre j’avais mis du « tavel » au frais… J’étais ensuite parti pour Montélimar, pour l’attendre à la gare. C’était la première fois que j’avais ce rôle là auprès d’elle. En plus, c’était elle qui m’avait demandé ! Je n’en revenais pas. L’important me semblait-il, c’était de ne pas en faire trop.
Et puis j’étais parti pour Montélimar. Comme j’étais bien en avance, je m’étais baladé sous les platanes, et puis j’étais allé prendre une limonade au grand café, et puis j’étais revenu sous les platanes, dans le petit parc, juste devant la gare. Enfin j’étais entré dans la gare. J’étais allé m’asseoir tout au bord du quai.
Je l’avais aperçu de loin d’abord. Je ne me trouvais pas en face de son wagon. Elle était amaigrie et très bronzée. En lin comme toujours mais noir cette fois. Avec son énorme sac et ses cheveux relevés. Avec ses lunettes de soleil relevées, plantées dans les cheveux, légèrement de travers. Elle avait scruté la foule des voyageurs. Elle m’avait enfin vu de loin et son visage s’était allumé. Elle m’avait sourit puis m’avait fait des signes. Elle avait enfin laissé son sac et avait couru vers moi. Nous nous étions jetés dans les bras l’un de l’autre.
Cet enlacement délicieux avait duré longtemps. Suffisamment pour que la bosse qui s’était formée sous mon pantalon me gêne. Elle s’en était aperçu et avait ri : « Effectivement, tu es content de me voir ! » Elle avait ri encore et m’avait rassuré quand à sa perception de « ce petit incident ».
 Moi aussi je suis très contente… Comme toi…
Et elle avait ri encore. Enfin elle m’avait pris par la main et m’avait entraîné jusqu’à son gros sac. On avait quitté la gare sans se lâcher la main. Une fois installée dans la voiture, c’est elle qui s’était penchée vers moi et qui m’avait embrassé. Un baiser d’amoureux comme disent les enfants, et qui avait duré longtemps, longtemps… Je me souviens que je vacillais d’émotion, avec le cœur qui s’emballe et le rouge qui reste aux joues…
Dans la voiture, elle m’avait raconté comment elle avait été appelée en urgence, par des copains d’une ONG avec qui elle était déjà partie, en Somalie. C’est donc tout naturellement qu’elle ne s’était pas méfiée. Mais là, quoiqu’elle me raconte tout ça en riant, je sentais bien que ses limites avaient été atteintes.
 Il se passe de drôles de choses dans l’humanitaire ces derniers temps… Mais il faut que je décompresse un peu avant d’essayer de me faire une opinion… On en reparlera plus tard ? Tu veux bien ?
Elle me parlait en me tenant la main, et en me regardant qui conduisais. Elle m’avait quand même dit pourquoi elle n’avait pas pu m’écrire d’autres lettres. Elle m’avait raconté qu’une milice plus ou moins organisée les avait obligés à soigner un groupe plutôt qu’un autre et qu’ils avaient dû obtempérer. Elle avait découvert qu’il y avait des complicités sordides entre des membres de leur groupe et cette milice Arabo-musulmane. Je voyais bien qu’elle était désenchantée par cette mission là.
Tout ça m’intéressait. M’intéressait beaucoup je dois dire. Mais ce qui m’avait cloué tout net, vraiment, c’était qu’elle me tombe dans les bras de la sorte. On s’était donc rapprochés pendant son absence ? Ce que je pensais être des fantasmes n’en étaient donc pas ? Bon dieu, je ne regrettais pas tous ces mois d’attente, d’approche timide et presque méfiante. C’est elle qui avait su manœuvrer. La catastrophe que je présentais ne serait donc pas là ? « Quand on peut s’exprimer à propos de nos sentiments, en parler avec celui ou celle qu’on aime, il ne peut pas se produire de catastrophe, c’est impossible ! »
Et puis on était arrivés à la maison. Tout en montant doucement l’allée entre les chênes verts et les eucalyptus, elle avait ouvert sa vitre. L’odeur des eucalyptus était la plus forte, qui rendait toute douce l’atmosphère et aussi le parfum des lavandes qui rajoutait une pointe poivrée. Elle m’avait regardé mais nous n’avions eu qu’un sourire pour confirmer notre accord. C’était comme si une ambiance magnifique venait à nous.
C’est moi qui avais pris l’initiative de descendre son sac quand on était arrivés. Elle m’avait laissé faire. Pendant ce temps elle s’était promenée devant la maison, humant l’air à pleins poumons, en levant les bras au dessus de sa tête comme pour s’étirer. Je l’avais invité à entrer dans la maison et elle en avait fait le tour, doucement, en se déplaçant légèrement de côté, en pas de danse. Les trois pièces du ré de chaussée étaient ouvertes de sorte que je l’avais suivi des yeux, là, sans bouger.
 Elle te ressemble ta maison ! Qu’elle m’avait lancé.
Puis elle avait continué sa ronde jusqu’à revenir dans la cuisine, et enfin tout près de moi, puis après avoir fait un tour complet sur elle-même elle s’était blottie dans mes bras. Je n’avais pas du tout bougé.
 Ça sent bon dis donc ! J’ai faim.
Alors on s’était installés. Et je m’étais mis à lui apporter des plats qui l’étonnaient. Il y avait des couleurs et des odeurs et des saveurs et des textures et puis aussi ses yeux surpris, et le dos de sa main sur ma joue quand je m’étais approché d’elle. On avait bu le tavel frais. On était un peu gris en fin de repas. Une brise éthérée s’était engouffrée par la baie ouverte qui nous rafraîchissait. Il y avait la musique d’un vent léger dans les feuilles d’eucalyptus. Elle m’avait tiré par la main pour m’emmener vers le salon. On s’était allongés sur le tapis, face à la baie ouverte.
On s’était réveillés là au matin. Nus tous les deux, recouverts d’un simple drap que j’étais allé chercher au milieu de la nuit. Je n’avais pas osé la réveiller alors on avait dormi à même le tapis. Moi, je n’avais pas beaucoup dormi. J’avais passé pas mal de temps à la regarder qui se blottissait contre moi, ouvrant furtivement un œil à chacun de ses réajustements de sommeil. C’est moi qui lui caressais la joue alors, puis elle se rendormait.
Au matin je lui avais fait un petit déjeuner qu’on avait pris nus sur la terrasse. On s’était encore embrassés. On avait refait l’amour en prenant une douche ensemble. Elle sentait bon. Je l’avais raccompagnée chez elle en milieu de matinée. Elle m’avait demandé si elle pouvait revenir vite. Je lui avais proposé « Dans une heure » alors on avait ri et elle m’avait dit « à tout à l’heure alors ».
Voilà comment notre histoire avait commencé. Avec des mystères et des hésitations. Après c’était comme un barrage qu’on abat, tout était venu d’un coup. Et puis ça n’avait plus cessé d’être merveilleux. Et puis pour Marthe aussi c’était merveilleux d’après ce qu’elle nous avait dit, un après midi, après le repas. Ça avait fait pleurer Cécile qu’elle nous dise ça. Et puis moi aussi j’avais été ému très fort.
Elle n’avait apporté ses affaires que peu à peu, comme une louve qui change de tanière et qui y apporte ses petits un à un. Je l’avais laissé faire sans jamais intervenir. Elle n’avait pas apporté grand-chose.
Un matin au réveil elle m’avait demandé si je voulais bien me marier. Alors j’avais dit que je trouvais qu’il était peut être encore trop tôt et elle ne m’avait pas répondu. Je n’avais rien rajouté non plus.
Elle avait repeint les pièces, et obtenu d’autres chaises dans une boite d’importation de meubles exotiques, et des assiettes bleues et blanches. Moi, je la laissais faire mais je ne l’aidais pas.
On riait tout le temps les matins. Elle me faisait des blagues et des bisous dans le cou, après. Elle ne mettait plus que des robes parce qu’elle savait que je préférais. Je la trouvais de plus en plus jolie.
Nous, on vivait comme ça, sans tracasserie, sans contrainte. On en parlait souvent. On était conscient de notre chance inouïe d’avoir les moyens de vivre comme ça.
J’avais conservée la cuisine dans son intégralité comme activité domestique. Ça, la cuisine, ce n’était pas son truc ! Mais elle adorait les petits plats que je lui préparais. J’en inventais toujours pour la surprendre. Toutes les autres tâches ménagères on se les partageait, même le jardin ! J’avais vraiment le sentiment de voir le bout du tunnel !
On avait entrepris des voyages. En une année, il y avait eu Venise, le Maroc, Rome, le Vietnam… Je l’avais aussi emmené en Touraine pour illustrer mes propos dans la période où elle m’avait questionné sur mes origines. Moi qui voulait rester secret, moi qui étais sûr d’avoir enfoui à jamais ces choses là, elle m’épluchait comme on pèle un oignon, couche par couche. Ça la faisait même pleurer un peu, parfois… Mais pas moi. Je ne comprenais d’ailleurs pas bien qu’elle pleure ! Après tout c’était les évènements qui m’avaient constitué que je lui racontais, et elle ne me trouvait pas si mal !
Cet émerveillement avait duré plus d’une année. Une année sur un nuage !
Un soir, alors que j’avais été absent toute la journée pour traiter des problèmes de contrat que j’avais avec EDF, elle m’avait préparé un repas. Elle avait mis la robe que je préférais et rien dessous. Elle m’attendait sur la terrasse, assise à côté de la table qu’elle avait mise, avec un bouquet de fleurs au milieu.
On s’était longuement embrassés. C’est en la tenant dans mes bras que j’avais remarqué qu’elle n’avait que sa robe sur la peau et ça m’avait fait beaucoup d’effet ! Elle m’avait alors annoncé qu’elle était enceinte.
En un instant mon sang avait bouillonné à mes tempes. Je crois bien que j’avais vacillé. Je l’avais lâché pour m’asseoir et elle s’était assise en face de moi. Un moment déconcerté j’avais dû attendre pour lui répondre. Je ne sais pas ce qui m’avait pris alors mais ce dont je me souviens c’est que je n’avais pas du tout sauté de joie comme elle s’y attendait probablement. J’étais resté là, assis, puis je m’étais enfin mis à parler.
 On ne peut pas faire un enfant comme ça ! Tu n’as pas le droit. Un enfant, ça se décide à deux !
Il y avait eu des larmes qui avaient coulées sur ses joues. Elle s’était levée, était allée chercher tout ce qu’elle avait préparé pour le repas et l’avait distribué sur la table. Elle pleurait encore en faisant tout ça. Moi, je ne bougeais pas. Puis elle était partie. Elle m’avait laissé là, avec mon désarroi, figé qui ne réagissait pas.
Je n’ai pas pu la revoir pendant des années.




Quatrième partie



Il y a treize ans que tu es partie. Marion a bientôt treize ans. Et puis il y a eut Eric, qui est devenu ton mari et puis son papa du même coup, plus tard. Et il y a eut Paul et Lucie, son petit frère et sa petite sœur. Moi, je suis ailleurs, pas trop loin, un « ami de sa maman » comme elle dit maintenant Marion !
On se téléphone de temps en temps bien sûr, mais tu ne m’accordes jamais plus qu’une rencontre rapide, au café où tu me « montres » Marion qui grandit, ou au jardin publique de Montélimar pour marcher un peu ensemble.
Dernièrement, tu as dit à Marion que j’étais ton ex-amoureux. Celui d’avant Eric. Mais tu n’en as pas dit plus. Tu me dis que tu le feras, un jour, plus tard, quand tu la sentiras prête et quand tu te sentiras prête. J’accepte. Je n’ai pas d’autre choix que d’accepter.
Eric en revanche n’est pas d’accord pour lui dire tout ça à Marion. Il me déteste. Ce n’est qu’en tant que géniteur de sa fille qu’il me craint Eric, pas comme amoureux de sa femme. Pour ça il sait que tu as choisis. Il sait que tes engagements sont des engagements définitifs. Moi, je n’en sais rien si tes engagements sont définitifs !
Moi, il y a maintenant des années que je suis hermétique aux marques affectives de mon entourage immédiat. J’évolue isolé, parfaitement étanche à tous contacts. Plus de frôlement du corps depuis longtemps. Pas plus d’effleurement du cœur. Plus rien. Il n’y a plus rien qui me fasse envie. J’ai le manque de toi accroché aux os qui m’entrave, en force, comme soudé à mon squelette épais. J’ai les dimanches après-midi, et les nuits, et les douches du matin pour m’en souvenir.
Il y a pourtant eut la vie d’après toi. Il y a eut d’autres femmes, furtivement, sincèrement. D’autres tentatives d’engagement. Des volontés de t’oublier. Pourtant je n’en suis jamais reparti vraiment de cette période avec toi… Je t’envois mes mots par télépathie, je te parle encore. Je ne parle d’ailleurs qu’avec toi au fond. Il n’y a pas eut d’autres femmes qui se sont installées vraiment. Pas encore en tous cas.
Je porte ton absence comme la douleur lancinante d’un cancer dont on sait qu’elle ne nous lâchera plus. J’ai manqué notre rencontre voici bientôt treize ans. J’ai tout raté avec toi. J’ai tout raté depuis. Inlassablement je te parle de mes rêves dans mes messages. Je te soumets mes projets comme des propositions, comme des découvertes, mais invariablement tu m’encourages comme on réconforte un ami, comme on tend la main à un naufragé. Et si tu décidais de tout changer un jour ? De recommencer ?
J’ai pris l’habitude de savourer cette lassitude là. C’est cet état fébrile qui m’offre la seule proximité que j’ai désormais avec toi. J’ai fini par accepter cette douleur, cette solitude habitée. J’ai fini par y prendre plaisir. Je fais des détours vers chez toi rien que pour me donner une chance de te croiser. Je passe à proximité de chez tes parents dans l’espoir d’y voir ta voiture. Je suis accroché à la messagerie de mon téléphone comme un mourant à son poumon d’acier. Je redoute le sommeil qui fatalement me ramène à mes bonheurs avec toi mais dont je ne sais plus s’ils ont vraiment existé. Je m’éloigne doucement des réalités. Mes souvenirs et mes projets se confondent.
Souvent, je me souviens quand je t’avais emmenée en Touraine pour te raconter mes lieux d’enfance.
« Nous sommes dans la campagne ensoleillée d’un mois d’août. J’ai avancé la voiture dans un sentier à peine encore visible tant la végétation est devenue envahissante. Un peu plus loin il y a une clairière qui jouxte une petite falaise de calcaire. Il y a la ruine d’une maison sans toiture mais dont les portes et les fenêtres ont tenu le coup, inaccessibles car prises de ronces en buissons touffus. Il fait très chaud et seul le bruit lancinant des insectes pose une sorte de doute sur notre présence en ce lieu insolite. Juste avant d’arriver je t’ai parlé des cigales qui parfois s’installent aussi dans certains lieux protégés des fortes gelées, en bord de Loire mais tu ne m’as pas écouté. Il y a du mystère et de la crainte confondus. Je me suis avancé seul jusqu’au coteau. Toi, tu es restée un moment au milieu, debout, la tête basculée en arrière qui s’offre au soleil brut. Les murs sont d’ocre jaune aux entrées des caves. Des gerçures profondes dans la roche relient entre elles des taches allant du rouge sang aux orangers les plus raffinés. Ces tracés rupestres se jouent des ombres et des lumières qui diffusent au travers d’un épais rideau de lierre accroché en surplomb à cinq ou six mètres. La fraîcheur brune tranche avec les vibrations aveuglantes, chaudes et silencieuses de cet après-midi d’été. Un bois rond et blanchi, fiché à la nervure d’angle d’une porte bleue attire mon l’attention. Une ficelle de sisal blonde y est accrochée, dépenaillée, qui danse au faible courant d’air. Rien n’a poussé à cet endroit là. Au sol, un tapis de petites boules noires craque sèchement sous nos pas hésitants. Nous regardons. Nous avançons sans parler. Foin humide, l’atmosphère a des odeurs de veillée funèbre. Il y a un fou rire naissant juste au bord de notre émotion. Je pousse maintenant le vantail bleu écaillé. Un frisson fait glisser la bretelle sur ton épaule que tu ne remets pas en place. Inquiétude et répulsion fétide à la béance sombre, nos mains se serrent l’une à l’autre, moites. Choc des changements, nous attendons un instant avant d’entrer. Au-dedans tout est recouvert d’une épaisse couche de poudre de pierre. Photographie hyper contrastée au flot bouillonnant de lumière, les reliefs sont soulignés au charbon. Au sol de cette habitation troglodytique, nos traces laissent paraître des croissants de terre cuite rouge. Il y a une cheminée et un placard à côté, taillé à même la roche. Une petite table, une assiette, un couteau au manche de bois. Un verre ébréché est renversé, poisseux. Nous communiquons par émotions, par pressions supplémentaires des mains, par légers mouvements du corps à peine perceptibles. C’est de cette façon silencieuse que tu me fais remarquer l’entrée noire d’une autre pièce sur la gauche. Indéfinissable gêne. Il y a la peur et le désir d’avancer encore, ensemble. Me faisant soudain face, c’est toi qui m’as enlacé en premier. Mon excitation, pourtant concentrée des préliminaires bucoliques est alors jugulée, ralentie dans son évolution par cette dissolution brutale et inexpliquée de mes perceptions. Il me faut beaucoup de temps pour sortir de mon vertige. Je suis presque choqué par la frénésie de tes gestes d’habitude si bien contenus. N’autorisant pas ce vertige à m’envahir, je te laisse faire. Nous nous embrassons maintenant. Nous nous embrassons longuement et passionnément. Nous prenons le temps. Nous prenons le temps de nous sentir sombrer jusqu’à l’irrésistible désir auquel nous sommes habitués. Mes mains remontent toutes seules sous ta robe légère. Presque assis sur la table, je te laisse une fois encore me recommencer l’amour. Il y a des étoiles. Il y a des comas. Il y a des sucs et des acides bleus. Il y a la terre qui craque et des oiseaux qui s’envolent. Je cherche l’air, je bois à tes seins. Me reviennent les souvenirs de ma jeunesse au sud et l’image des filles tendres aux murmures ensommeillés. Je suis assis, presque couché sur la table. Tu me chevauches en gouttes de sueur, en pluie d’orage. Je me moule à ton sexe-étau, à ta brûlure cerclée. Je suis seul face au ciel, seul dans tes yeux vert noisettes, sans pesanteur. Tempo embrouillé des respirations, certitude absolu que ce moment ne doit plus s’arrêter. Je touche tes lèvres, j’engouffre mes doigts. Velours des tambours, je m’attarde à ton ventre tectonique et brûlant. Je bois à ta bouche, à tes yeux, à tes cuisses. Je n’entends plus. Je ne vois plus. Seule la concentration d’obscurité, celle que je perçois en auréole autour de toi me semble matérielle. Il y a des gels. Il y a la soie. Il y a enfin ton corps lourd et désarticulé sur le mien. Nous restons longtemps comme ça, inertes, attendant que le monde nous revienne. Sans nous quitter des yeux, rivés l’un à l’autre du regard, nous allumons une cigarette. Nous sommes maintenant debout, à peine remis, percevant tous deux j’en suis sûr, de manière indéfinissable, qu’un point de non-retour vient d’être franchi. Moi sexe mou et brillant. Toi torse nu au tatouage ruisselant c’est en souriant que tu me caresses la joue. Ta robe est chiffonnée sur la table, sur le verre et l’assiette. Soutien-gorge en collier bretelles, tu croises les bras en tirant de grosses bouffées que tu rejettes en penchant la tête en arrière. Impudeur des anges, nous nous laissons glisser doucement à notre présent. Tu m’embrasses à petites becquées. Je te mordille encore, là les seins en murmures pointillés, là l’épaule en baisers lapés. L’eau portée à ton sourire d’une langue alerte te donne des airs de feu d’artifice, des reflets aux yeux. Tu jettes ta cigarette et tu te rhabilles. Je ris au claquement fouetté de ta robe que tu défroisses d’un geste ample et vif. Coulée lente du tissu en cascade sur ta peau nue, j’ai eu du mal à dissimuler mon désir renouvelé. Je profite du geste atavique qui porte mes mains à mon sexe pour ragrafer mon pantalon. Tu viens encore m’enlacer, m’embrasser. Tu pétris mes fesses au travers du tissu en émettant des petits grognements. Tu poses ta joue à l’endroit de mon cœur. Nous repartons encore. »
J’ai souvent envie de chasser ces souvenirs là. J’en prends souvent la décision mais à chaque fois je sombre de nouveau, aussitôt, encore et encore. Il s’est passé tellement d’années… Mais est-ce des souvenirs, des fantasmes, des projets ou des propositions ? J’ai changé. Je me suis reclus. Mes goûts se sont concentrés. Je me suis réduit à mon essentiel et il ne reste de moi que des bavures éparpillées à même le sol, que des particularités impossible à relier les unes aux autres.
Je suis devenu un homme indéfini. J’aime bien la musique qu’on écoute à deux, pas plus. J’aime la poésie de Rilke quand elle est dite à la radio par des voix féminines. J’aime encore la douceur des paupières grises des oiseaux morts que je caressais quand mon père revenait de la chasse. J’aime croquer les grains de poivre noir qui restent aux dents après les tranches de saumon au genévrier. J’aime être seul. J’aime l’idée que l’on m’oublie. J’aime me rendre compte que mon enfance est enfin terminée. J’aime regarder les paysages larges, regarder les gens qui vont ailleurs et ceux que j’aime au fond des yeux. J’aime les jambes des filles quand elles sont en jupe. J’aime que l’on ne me comprenne pas. J’aime décevoir ceux qui se souviennent que j’existe. J’aime attirer jusqu’à la folie, jusqu’à l’excès d’osmose. J’aime séduire mais furtivement. J’aime les situations insolites et les gestes qui deviennent dérisoires par manque de suite. Je n’aime pas lire, d’ailleurs je ne lis plus. Je n’aime pas avoir envie des filles, elles qui n’ont plus jamais envie de moi. Je ne regrette pas de m’être isolé au grand oubli des murs d’une maison cachée au fond d’un parc. Je suis peut-être au bord d’une rencontre que je n’imagine pas. Je ne parle plus. Je dors avec l’odeur humide et d’ombre de mon salon bureau chambre. Je ne mets jamais de chaussettes ni de sous vêtements moi non plus. Je n’ai pas de cheveux. J’aime les voitures blanches avec des gros moteurs silencieux. J’aime la pluie sur les tuiles lorsque je suis au grenier. Je ne m’habitue jamais. Je n’aime les villes que si je n’y connais personne. Je n’aime pas parler avec les garçons qui ont les mêmes goûts que moi, seulement les filles, de mon âge de préférence. J’ai un autre nom et je n’ai plus le mien, plus du tout. Je ne travaille presque pas. Je pourrai vivre comme ça jusqu’à la fin. Ma vie active est sûrement achevée. Mon seul contact amical durant ces dix dernières années est mort depuis un an. Il me racontait de temps en temps ses projets de film. Il me faisait des pâtés en croûte et me faisait toujours goutter du nouveau pain. Il arrivait toujours à en trouver du nouveau dans des boulangeries à la mode. On le dégustait en silence, avec du beurre, avec du chocolat, avec du gras de canard et toujours du vin blanc. On se saoulait de mots et de whisky écossais. On était toujours chez lui. Parfois, il venait me chercher très tard avec sa décapotable. Je n’ai vu sa femme qu’une seule fois, à Paris, le soir où nous étions allés acheter des vêtements. Cette fois là, nous avions décidé d’acheter des pantalons, des chemises, des vestes et manteaux pour le restant de notre vie. Au moins lui, il a tenu… Le salopard ! Je me demande s’il ne savait pas déjà son cancer lorsque nous avons parié. Mais moi je tiens le coup avec mes pulls irlandais. Je n’ai que de vieux tableaux flamands du 16ième siècle. J’aime particulièrement les Francken. Je n’aime pas que l’on me tutoie, je n’aime pas que l’on me parle anglais. Mes vases sont toujours chinois et les couverts de la maison sont tous en argent. Je me souviens que tu avais horreur de ça. J’ai choisi de ne plus avoir de famille ascendante à enterrer, ni à la Pâques, ni à Noël pour bouffer et s’embrasser. Je crois que mes yeux ne changent pas mais j’ai souvent mal au dos le matin. Mon corps et devenu maigre mais je suis resté épais de corpulence. J’aime bien écrire mais je me cantonne à de la poésie. Je ne crois pas qu’elle soit très bonne mais j’aime l’écrire en silence rythmé, en secret. J’ai parfois un peu honte de me prendre pour Blaise Cendrars. Je ne fume maintenant que des cigares Zino n° 9 et j’attache beaucoup d’importance à ce que la cave ne soit jamais vide, et toujours à la bonne hygrométrie. Je bois beaucoup. Je n’ai jamais rencontré le facteur. J’ai presque oublié le village de mon enfance, et mes parents, et mes frères. J’ai presque oublié d’où je viens, enfin il ne me reste que des anecdotes qui en revanche ressurgissent souvent depuis quelque temps. Je ne produis plus rien. Maintenant je suis arrêté, loin, aux autres pages du reste de ma vie, ouvert à l’ennui des étés, vulnérable aux rigueurs de la solitude, au film de mes souvenirs.
Ce matin, on m’apporte du bois pour cet hiver. Je vais peut-être refaire quelques dessins aquarellés. Il m’arrive d’aller en ville pour prendre du café dans les bars. Je vais encore au grand café, parfois. Je regarde les gens. J’imagine ce que doit être leur vie. Il y en a de plus en plus qui sont jeunes, et seuls. La dernière fois, il y avait une femme de 30 ans qui parlait avec une autre. Elle avait la voix de M. Odile Monchicourt. En revenant, cette fois-là, j’ai tué une perdrix sur la route avec la voiture. Je l’ai ramassée et je l’ai préparée avec des tapenades d’olives en farce. Délicieux le lendemain… Je n’ai pas réussi à trouver le vin qui va avec les olives et je ne peux plus demander à Claude. J’ai quand même bu les 4 bouteilles que j’ai débouchées dans cette journée là, mais après, le soir…
Il y a maintenant des feuilles aux tilleuls argentés et des éclats d’or aux champs d’orge. J’ai parfois envie de parler, de sourire, d’écouter mais les personnes que je croise sont d’un autre monde, d’autres occupations, d’autres urgences, d’une autre langue. Je fais constamment l’effort de rester improductif. Je fais aussi attention à éviter de m’occuper. Je veux sentir le temps qui passe en attendant une éventuelle nouvelle rencontre avec toi.
J’ai connu un ami qui notait tout, qui inscrivait la date d’achat et le lieu sur tous ses objets usuels. Moi, je m’applique à faire le contraire. Je n’ai pas d’heure, pas de date.
Il y a une bouteille de lagavulin sur la table et le vieux téléphone noir. Je ne changerai pas la table de salon et ses sculptures en buste de bronze qui portent le verre épais. Tu ne l’aimais pourtant pas cette table là.
Je m’assieds souvent sur le tronc, à l’entrée du parc. Il y a des masques africains formés par la cicatrice des branches coupées aux colliers des tilleuls.
Avant, quand j’étais légionnaire, j’ai ri. J’ai accepté la connerie pure. J’ai accepté d’être du groupe. J’ai bien voulu laisser faire, laisser les ordres s’exécuter. J’ai accepté de faire comme si voir une personne humiliée m’était indifférent ou pire, m’amusait. J’ai accepté de faire partie d’un groupe des cons ordinaires. Je ne me suis pas impliqué en gestes généreux, en actes simplement courageux quand parfois j’étais témoin d’atrocités. Les aventuriers sont souvent magnifiques, ils nous emportent à leur folie pour un instant, ils nous offrent de l’épaisseur d’existence. Moi, j’ai constaté bien des fois que leurs jeux, leurs amusements, leurs pauses même étaient chargées des marques de la connerie. J’ai vu les rires cruels s’envoler autour, admiratifs et sauvages, sans jamais se reposer, sans jamais retrouver ne serais-ce que l’élégance d’un regard gêné. J’ai senti l’absence d’émotion, le manque d’humanité et aussi la fuite en rires de ressac mousseux sur mon torse immobile.
Je n’ai plus d’émotions visibles depuis, seulement le souvenir d’une femme noire, belle et grande qu’on tire au fusil lorsqu’elle tente de s’échapper du groupe en rang qu’on pousse au camp. J’ai le bruit de la balle en choc crânien qui se colle une fraction de seconde derrière le coup de feu. J’ai la vision des membres, et du cou, et des hanches qui s’effondrent comme la robe au parquet. J’ai le silence de son visage offert une dernière fois au ciel. J’ai le souvenir du sang sur sa nuque mate, et sa bouche entrouverte. J’ai encore le regard de son fils au fond du mien.
Je ne m’oppose plus à ma lâcheté, je n’ai plus besoin de courage. Je n’ai jamais admiré le courage des salauds mais je n’ai pas toujours eu le courage de leur dire.
Je suis maintenant protégé du monde dans ma maison, je suis oublié de tous, occupé à regarder la danse des papillons sur les lavandes et aussi des mouches qui ressemblent à des colibris. Il parait qu’elles passent toute leur courte vie en vol sans prendre jamais un instant de répit, sans perdre une seconde en sommeil, en demi-mort.
Je ne vois plus les champs comme avant, les rivières parfumées de mon enfance. Je ne vois plus comme avant. Je n’ai plus d’émotion et peut-être plus besoin d’espoir. Il n’y a rien à sauver, rien qui me demande de m’engager. On ne me demande d’ailleurs plus rien depuis longtemps.
J’entends une trompette au fond de ma tête et derrière les cymbales, et les mains ridées, d’accords plaqués d’un piano. Je vois les notes qui s’allongent et le guitariste qui me tend une bière. On attend ensemble, dix-huit mesures, deux minutes et quinze secondes, une éternité d’abandon.
Je sens mon cœur se serrer. J’ai les mâchoires qui se crispent. Je n’arrive plus à me détendre. L’air me semble électrique. Je sens que l’orage approche. La pluie vient à ma rencontre, forte, bruyante, que je n’attends pas, que je ne désire pas. La pluie vient, refusée mais inévitable. Il me semble qu’il faut rester dehors, assis sur le tronc de bois, résister en ne faisant rien.
Moi qui n’étais jamais assis dos aux portes, jamais exposé au hasard, jamais irresponsable ou insouciant, j’oppose maintenant l’acceptation du risque au trouble qui vient. Je voudrais pouvoir écrire des vacheries sur toi et surtout ne pas me rappeler ta robe, ni de tes yeux, ni de tes fesses...
Je rentre pour boire du Whisky. Des gouttes s’écrasent déjà sur les dalles de pierre de la terrasse. Je marche lentement. J’ouvre ma chemise et la tire de mon pantalon. J’attends et les goûtes m’atteignent finalement en pleine poitrine. Je m’arrête.
Je me souviens de mon petit chat blanc. Je me souviens des tempêtes alcoolisées de mon grand-père. Il y a ma grand-mère, ombre noire et furtive, qui se découpe en clair-obscur sur la lueur des flammes jaunes de la cheminée. Il y a la poêle de tôle mate et les œufs se mêlant à l’oseille. J’entends encore leur « floc » suivis des crépitements rissolés quand tout à chavirer au foyer. J’entends aussi le même « chitt… » Lorsqu’elle a dû s’accrocher au fer rougi du trépied pour s’éviter le visage au feu. J’ai encore l’odeur. J’ai encore les cris. J’ai toujours la même tension au diaphragme, aux hauts des voix. J’ai serré mon chat contre moi. Je me serais diminué, accroupi, disparu si j’avais pu. J’ai tenté de m’accrocher d’une main quand il m’a soulevé du sol. Je n’ai pas pu résister mais j’ai encore tenu mon chat plusieurs minutes. Et puis je l’ai lâché. Je l’ai abandonné à ses mains de corne pour me libérer, pour me sauver. Mon chat s’est accroché des griffes à mon pull mais fut arraché par cette force démesurée, démultipliée de fureur. J’ai couru à la porte. Je me suis éloigné de quelques mètres et je me suis arrêté. Le sang s’est projeté à mon visage lorsque je me suis retourné. J’ai vu la tête éclatée et la cervelle en crème, et le sang souiller le pelage blanc, et le sang sur le dos de ma main, et le sang sur ses mains griffées, et le sang à ses yeux blancs et bleus, et ma grand-mère évanouie, chiffonnée, ébouriffée dans un coin sur le sol. J’ai vu le corps de mon petit chat blanc se dénouer aux chocs mats des pierres d’angle du mur. Je n’ai pas crié. Je n’ai pas pleuré. J’ai haï. Je n’ai pas essayé de ranimer la peluche démembrée, et la viande, et le jus, et la pisse mêlés. Je me suis arrêté à ne plus oublier. Je me suis arrêté à ne plus oublier ceux qui regardaient et qui n’ont rien fait, ceux qui ont composé, qui ont expliqué, qui ont justifié aussi, par soumission lâche, par peur de s’opposer, par bêtise, par atavisme du spectateur passif des subordonnés soumis qui formaient le reste de ma famille et qui étaient tous là cette fois là. Ils étaient tous engloutis dans l’inconscience de leur capacité à l’oubli, dans leurs propres manques d’humanité. Demain, les miroirs ne leur renverront encore que des images sans relief, plates avec des trous à la place des yeux mais ils ne s’en apercevront pas.
Il y a des orages aux nuages et des minis tornades aux feuilles des peupliers. Je me souviens du goût de la paille de seigle quand j’en gardais un morceau dans la bouche et l’odeur acre de la fumée quand je poussais les fers rougis sur les sabots des chevaux. Je me souviens des rires de « bachot » blanc et dix personnes alignées qui mangeaient. Je me souviens, hier n’existait pas. Leurs regards étaient vides, leurs cheveux étaient gras. Il y avait le ronronnement sourd de l’hypocrisie toujours présent. Il y a encore l’odeur des oignons frits et de la sueur les soirs de moisson. Il y a ma grand-mère décoiffée. Il y a ma grand-mère qui me borde après avoir attisé la cheminée. Il y a le souvenir d’une de ses larmes à ma joue, de sa main dans mon cou. J’ai envie de partir ailleurs, de courir me cacher, de disparaître y compris de Chante Merle. Ne plus avoir d’adresse. Ne plus être joignable.
J’ai changé de musique sans m’en apercevoir. Tori Amos « Under the Pink ». Sa voix limite et essoufflée me rassure. Des mots que je ne comprends presque pas, une voix de flanelle et de cordes de violon tendues à l’extrême. Le piano d’enfant. Le piano d’enfant.
Il fait grand soleil. J’ai un arc taillé dans un morceau de châtaignier. Je reste immobile au coin de l’atelier de mon grand-père. Je suis l’observateur. Je suis sûr de ne pas faire partie de ceux là. Les bruits d’écorçages à la plane aiguisée, les morceaux d’acacia qu’on serre dans les mâchoires de buis en poussant avec les pieds. Et puis le souffle d’effort du vieux. Le souffle dont l’idée de l’haleine de vin blanc aigre me parvient.
Il y a mon oncle qui tente maladroitement d’atteler la charrue au « Ponny ». Ma mère qui enroule péniblement le câble d’acier au treuil du puits. Treize mètres d’effort pour que la seille apparaisse enfin. Il y a toujours l’instant de danger, la seconde où il faut se pencher dans le vide pour la tirer à la margelle. Maman vide l’eau dans la bassine de zinc en prenant soin de ne pas en verser à côté. L’effort dans l’indifférence. Je crois être le seul à remarquer ses yeux creusés, ses mains de nerfs et de muscles, ses épaules et ses bras hâlés. Il y a ma grand-mère qui épluche encore des haricots. Elle est assise sur une chaise de cannage, dehors, devant la porte de la cuisine. Elle a coincé un panier entre ses jambes. Je crois qu’elle pense à ses amours d’antan, à ses rêves envolés.
D’ici je ne vois pas ma tante. Il n’y a que la paille qu’elle éparpille aux pattes des vaches avec une fourche, que la litière d’étable dont le frou-frou est évocateur des odeurs d’ici. Et puis ma cousine qui trône. Petite fille de dix ans, blonde et obèse. Elle est assise à « plat-cul » sur une couverture U.S. récupérée au camp américain. Elle est devant l’entrée de sa cave. Je ne m’approche pas. Elle tape à grands coups les notes de ce petit piano blanc. Il y a ses jouets entassés qu’on aperçoit, ses merveilles inaccessibles et aussi le cygne que mon grand-père lui a offert, sculpté et peint durant des mois. Je suis jaloux mais je cultive ma compensation secrète. C’est moi, moi seul qui sais comment cet oiseau là a été fait. C‘est moi qui suis resté patiemment, silencieux et immobile malgré le rythme des gouges et des ciseaux. C’est moi qui ai vu la courbure du cou apparaître au champ tourné, à la sciure envolée au soleil d’ouest.
Je sais que ce n’est pas un vrai cygne. Je sais que ce n’est pas non plus un vrai jouet. Je sais que c’est un jeu et que ce jeu ne fonctionne que lorsqu’on le construit. Pas de doute, ce n’est pas un cygne. Je regarde cette grosse enfant blonde qui frappe son piano sans percevoir la moindre différence à chacune des notes. C’est sûr, la magie a disparue au bout des doigts de mon grand-père au moment même où il a lâché l’oiseau, au moment où il lui a offert.
Bien sûr il m’arrive de tenter de franchir la zone interdite, de contourner ce vigile rose et blond aux aguets mais je me fais toujours prendre. Je passe alors un sale quart d’heure quand elle hurle, assise qui me regarde, et que c’est mon oncle qui me prend en chasse.
Même quand je pleure, après, je me moque secrètement de lui. Je le compare toujours aux oies, avec ses yeux bleus et sa petite tête qui le déséquilibre vers l’avant quand il court. Je me sauve en parcours de cercles serrés, pour qu’il écarte les bras comme le jars, pour tenter qu’il glisse et tombe, mais je n’y arrive jamais.
Je regarde le téléphone sur la table. Je me sers un whisky puis le jette dans l’évier. J’ai un peu mal à la tête et je me demande qui pourra bien habiter dans le presbytère de mon ami mort. Je m’endors toujours très tard. J’écoute C'est-à-dire Culture devant la cheminée. Les voix sont volumineuses, prétentieuses parfois. J’entends souvent des hommes qui disent que l’essentiel est dans le « faire » mais qui visiblement ne savent qu’en parler. Ils disent leurs fabuleuses expériences, à l’université Paris I, II ; III, VIII. Je sais qu’ils sont les maîtres du monde mais je sais qu’ils ne peuvent pas m’atteindre. Ce qui me plaît, c’est le timbre de leur voix, la musique monotone de leur gorge gonflée et leurs mots choisis.
J’aime les virgules qu’ils impriment entre chaque mot, et les citations qui me sont inconnues, et les mots en « isme ». J’aime la voix des gens qui disent qu’ils aiment les auteurs américains des années 40. J’aime croire qu’ils pourraient un jour ressentir vraiment, comprendre un texte de J. London ou de T. capote mais je n’y crois pas beaucoup. Il y a les deux chiens marron endormis à mes pieds. Il y a une chandelle qui vacille dans la cuisine. Ecouter la récitation de la radio ne perturbe pas ma capacité à penser, à me souvenir et à tenter d’oublier à la fois.
Il est quinze heures. Je marmonne, je chante tous bas une chanson de marin : « à Valparaiso ; à Valparaiso… » Tout en me faisant un autre expresso très serré. J’ai vu mon visage dans le petit miroir arabe du couloir. Ça va, les yeux, ça va.
Il me faudrait pouvoir changer mon cerveau comme j’ai changé mon nom, jeter au feu la carte mémoire. Il y a du vent qu’on devine au fond, au-delà de la pelouse, à la cime des peupliers d’Italie. Où va ce vent ?
Il y a du vent en haut des arbres et pas du tout dans le parc, pas du tout au niveau du sol. Le vent n’est jamais chargé de déception sauf parfois sur les quais de gare. Il nous glace alors, il nous transperce, il met à nu nos secrets. Les secrets, c’est comme l’amour. D’abord ça nous rend plus fort puis ça sédimente, ça s’amoncelle au point de nous étouffer.
La vielle brouette verte, « Wolf » que j’ai trouvé ici en arrivant me rappelle celle du château où ma mère travaillait. Mme Porcher lui demandait de ramasser « les violettes » laissées chaque jour dans la cour par les deux setters, Pipeau et Potiche. Il avaient bien plus de droits que ma mère les setters pour Mme Porcher.
Je laisse ma main traîner à son anse de landau, aux nervures du fer nu et usé qui me rappelle le treuil du puits. J’ai un sourire que personne ne peut remarquer et qui donc n’a pas de sens. Ça ne sert à rien de sourire quand on est seul !
J’avale le reste du café et je sors. Je suis au bout de la cour, protégé des trois marches, d’une terrasse de pierres blanches et de mon regard que je sais dissuasifs. On voit toujours les yeux en premier, et puis les rêves à l’intérieur qui vacillent au travers des larmes. Les miens sont noirs. Les miens sont usés d’avoir trop souvent servi, de s’être trop souvent perdus. De toute façon on se cache en mouvements des cils, en paroles qui s’envolent. Mais j’ai le sentiment que quelqu’un va venir. Comme j’aimerai pouvoir l’influencer, l’en dissuader.
En effet un instant plus tard une voiture s’arrête au portail. Je ne bouge plus du tout et j’attends.
L’intruse est une jeune femme. A défaut de pouvoir la repousser je la regarde s’approcher. Je suis allé à sa rencontre malgré moi et je referme la porte de la cour derrière elle. Je me sens pris en faute. Je prends secrètement plaisir à la voir arriver. Elle est seule. Je lui souris et ne peux m’empêcher de regarder autour comme pour m’assurer qu’il n’y a pas de témoin. Elle m’a fixé dans les yeux au début mais elle ne me regarde plus. Maintenant je fais partie du paysage, comme le bâtiment, la cour, le parc. Je suis quelque peu troublé de ne pas lui parler, de ne pas l’agresser poliment comme je le fais à chaque visiteur égaré. Je ne lui demande pas la raison de son intrusion.
 Alors, c’est vous l’heureux propriétaire de ce lieu enchanteur ?
Je n’ai pas le choix. Je suis comme commandé de l’intérieur. J’esquisse un sourire et j’acquiesce. Je l’invite à entrer devant moi dans la maison. Des restes oubliés de savoir vivre, un instinct bienséant ?
Elle fait maintenant le tour de la table de cuisine. Elle est presque blonde, longue, la peau qui capte la lumière de la fenêtre. Elle a la démarche souple, l’enjambée légèrement allongée qui la déhanche un peu. Elle glisse ses chaussures plates en pas de danse. Elle a les jambes fines et sculptées de muscles secs. La robe flotte à ses épaules, rebondit sur ses seins d’adolescente. Je ne comprends rien à cette situation. Son regard de pain brûlé ne va pas très bien avec sa blondeur. J’entrevois ses ongles longs et ronds au bout. Un geste furtif la fait se gratter doucement le dos, imprime la fluidité du tissu à ses fesses galbées, à sa cambrure aiguë… Il me semble qu’elle visite ma maison. Je prends doucement conscience de la méprise mais je la laisse faire. C’est en passant devant moi pour s’en aller au salon qu’elle accepte que je la débarrasse de l’imperméable froissé qu’elle porte sur le bras. Son parfum est presque violent. Je reste derrière elle tout en continuant la visite.
 Je mettrai du temps à apprivoiser ces meubles là. Vous pourriez peut-être me prêter un peu de vos sentiments familiers avec cet environnement ?
Je ne comprends pas tout de suite, aussi, c’est d’un sourire, encore une fois tout con, que je lui réponds. J’ai envi d’être ailleurs, j’ai envi de revenir dix minutes avant pour clarifier les choses. Je me sens extrêmement vulnérable face à cette jeune femme.
Il y a erreur. Il faut que je le lui dise. Je sens les emmerdes venir. Il n’est pas possible que je me laisse envahir la tête par ce pas là, cette silhouette là, cette voix là, ces yeux là, ce cul si magnifiquement porté. J’aurais dû l’arrêter au portail. Je n’ai pas de temps disponible pour ça moi.
Elle me lance quelques banalités concernant les disques noirs. Je ferme les mains pour cacher mes ongles rongés. Je n’ai rien à lui dire. A ma grande surprise je me laisse pourtant dériver à mes instincts de voyeur si bien qu’un instant plus tard je lui propose de visiter seule le premier étage. Je ne lui dis rien mais mes gestes sont des propositions, des invitations.
 Ensuite, je vous accompagnerai pour l’extérieur lui dis-je., pour le garage et la Jaguar décapotable, les vélos anglais…
La maison est prolongée des tonnelles de roses et de chèvrefeuilles, du jardin potager en friche dont les cloches de verre sont envahies de liseron avec des tuiles penchées à la brique, des piments rouges.
Elle m’a frôlé en passant. Elle s’engage maintenant dans l’escalier alors que je m’immobilise en bas. Elle a une curieuse façon de monter. Seuls ses orteils attaquent le nez des marches, arrêtée en bécarre pointé à chacune d’elles qui la ramène à une situation fixe, l’un des genoux légèrement replié.
Sa robe est courte si bien qu’elle découvre une partie de ses cuisses sèches, musclées, longues. Je détourne le regard et je m’avance au jour, dehors, immobile qui fixe les dalles de pierre de la terrasse. Il y a des gendarmes qui circulent avec des masques rouges et noirs sur le dos. Il y a un lézard qui me regarde et le bout usé de mes vieilles Church.
Elle est montée. Que découvre-t-elle ? Le silence s’est épaissi. Il y a l’odeur grasse des roses jaunes qui amplifie mon trouble. Je me retourne par réflexe lorsque, deux minutes plus tard me parvient le bruit de la douche. Je ne bouge plus. J’attends et l’eau coule. Je n’y crois pas. Elle prend une douche. Elle a dû laisser la porte ouverte. J’ai les détails. J’ai une photo sonore. J’ai le rouge qui me vient aux joues et le ventre qui durcit.
Les minutes sont longues, les gendarmes continuent leur manège. Deux d’entre eux circulent en copulant sans se regarder. Lequel emporte l’autre ?
Finalement je n’ai pas répondu lorsqu’elle m’a demandé de l’aider à « apprivoiser ce lieu ».
Le robinet s’arrête maintenant. Il y a quelques gémissements impudiques que je perçois de la terrasse. Il y a enfin des pas à l’étage. Encore de longues minutes. Encore des bruits que je n’identifie pas puis elle dévale l’escalier en riant, en s’excusant un peu, en plaisantant. Elle me prend le bras en courant presque. Elle rit et parle fort.
 Mille excuses. Prendre une douche dans une maison qu’on découvre c’est un peu s’installer non ?
J’acquiesce d’un sourire mais je n’en reviens pas.
 On fait le tour ? Il est vraiment superbe ce cèdre !
Elle n’arrête pas de parler, de commenter, de féliciter le lieu en me prenant à témoin. Je suis un peu énervé. Je prendrais bien un whisky. J’ai envie de la planter là et de m’en aller. J’ai envie de la laisser au désastre des flots de gaîtés qui me gagnent malgré moi, qui s’insinuent dans ma vie devenue brûlure depuis si longtemps.
Finalement je me détache de son bras et m’en vais chercher un cigare dans la maison. J’ai le sentiment qu’elle me regarde marcher, qu’elle déchiffre mes sentiments aux déformations de mes fesses, à chacun de mes pas. Il ne faut pas que je me retourne, pas avant d’être arrivé à la porte. En effet, nos regards se croisent à ce moment là.
J’entre. Je prends un cigare. Je l’allume, debout. Je laisse la porte de la cave à cigare ouverte ce qui ne m’arrive jamais. Je prends mon temps. Il me faut cinq minutes pour revenir près d’elle.
J’arrive et elle m’inflige brutalement des explications savantes, entre les étamines des fleurs des amandiers et la tavelure des poires. J’avoue mon inculture.
Son sourire est presque froid. Sa bouche fait la moue mais pas ses yeux. J’ai son regard insolent rivé de cuivre oxydé, et la douceur de sa paume moite aux creux de ma main. Je remarque sa bouche, et ses lèvres fines, et son nez presque pincé. Je m’en veux de ne pas encore avoir trouvé l’occasion de dire qu’il n’est pas dans mes projets de la connaître et que ma maison n’est pas à vendre et que je ne suis disponible pour rien.
Il me semble que le « bouclier magnétique » que j’ai installé en parabole invisible autour du foyer de ma cheminée s’est fissuré. Ma ligne directrice vacille, se prend de pente.
J’ai le jus du cigare amer et froid dans la gorge. J’ai l’atavisme du camouflage immobile des gibiers, l’instinct sauvage de ceux qui sont nés fugitifs. Qui est donc cette folle qui vient d’atterrir chez moi ?
Finalement je me décide à l’éconduire mais je le fais le plus délicatement possible. Elle croit comprendre et fini par s’excuser en me demandant à quelle heure le lendemain elle pourra continuer cette visite.
Je me laisse encore une fois embarquer. Onze heures demain. Elle reviendra demain à onze heures. Je me dis que cela me donne un répit, me donne le temps de préparer des explications.
Elle est enfin partie. Je ne crois pas du tout aux airs candides qu’elle se donne. Je me méfie des femmes enfants et des beautés « sienne de velin » à fleur de peau. Je ne suis pas tranquille. Je retourne à l’intérieur après qu’elle a disparu au bout du chemin. J’ouvre la glacière. J’y prends un pot de rillettes. J’emmène aussi un peu de pain et je m’installe. Repas en cinq minutes, qui ne m’intéresse pas. Je me verse du whisky. J’allume la radio, un peu moins fort que d’habitude. Une araignée se pend à son fil juste au-dessus de la table. Elle descend puis s’arrête. Elle reste immobile et moi qui la regarde, immobile aussi. Je commence ma nuit, pas encore apaisé. On parle des festivals de l’été à la radio. On parle de chevaux de cirque, de crimes, d’embouteillage au départ des vacances. Culte de l’endormissement, appréhension des lendemains possibles mais jamais désirés. J’écoute des voix que je connais, un rythme, un son, encore des clarinettes plaintives et des paroles qui s’éparpillent.
Pour une fois je vais aller me coucher dans mon lit. C’est peut-être la venue de cette femme qui me donne envie de rêver dans mon lit.
J’aime bien l’idée qu’on s’étire en se réveillant, reposé, du soleil dans la chambre et la couette au bas des reins. Moi, je passe toujours brusquement de la nuit au lever. Je reformule alors mes pensées nocturnes, assis sur le lit, nu, prenant soin de ne pas encore réveiller mon corps. J’ai souvent la poésie amoureuse, lente, drue au sexe, mêlée au sentiment de ma mort, tendue vers mon passé actif, en circonvolutions de mes souvenirs d’errance.
Ce matin est un peu gris mais il ne fait pas froid quand j’ouvre grand la fenêtre, avec précaution. Je ne me souviens pas si j’ai vraiment rêvé à elle. Je crois que j’ai rêvé en espagnol, avec des rrr...en fond de gorge. Il y a les venins liquéfiants à mon cerveau et l’abondance muette d’un indéfinissable trouble. J’ai la liberté en creux, la marque de ceux que je ne pourrai pas connaître. Je suis interné à ma propre mémoire.
J’ai l’amour qui s’obscurcit à force de n’être pas utilisé, qui s’opacifie comme les lentilles d’un télescope face au vent de sable. J’ai différé ma soif de l’autre, jusqu’après ma mort, jusqu’à l’insupportable. Je ne réfléchis pas. Je ne ressens rien, je n’ai que le projet de n’en pas avoir. Je ne suis pas disponible. J’existe en corps de bête, en non explication, en silence des poumons, en érection des péchés originels et de ma verge. Je ne sortirai pas aujourd’hui, pas demain non plus peut-être mais je devrai affronter cette inconnue à onze heures.
J’ai envi d’être seul et de prendre tout mon temps pour préparer une omelette aux oignons. J’hésite à l’inviter pour le déjeuner. Je choisi pourtant un Madiran de 1996. J’ai mis le four à chauffer pour cuire la pâte à pain que j’ai préparée, mise au chaud sous un gros torchon replié en quatre depuis maintenant une heure. Il est bientôt onze heures. L’odeur du beurre qui fond. J’ai préparé deux des grandes assiettes blanches que j’avais trouvées ici en arrivant.
J’ai entendu quelque chose. Il y a quelqu’un dehors. Agacé, je me lève pour m’approcher de la fenêtre, celle qui donne sur la cour de devant. C’est elle. Elle s’avance déjà dans la cour. Je laisse les œufs battus en plan dans le saladier et je vais à sa rencontre. Je suis à l’extérieur absolu de mes habitudes, hors de mon territoire familier.
 Comment vais-je lui dire ?
Je la regarde qui s’avance vers moi. J’ai le sentiment d’une trahison qui s’approche. Je me décompose. Je crois que je vais m’évanouir. Mes pensées s’emballent. Mes perceptions s’embrouillent. Des mots se mêlent aux images… Mon souffle m’échappe.
Elle est en face de moi. Elle me parle. Je reprends plus ou moins conscience. J’ai dû faire une sorte de malaise d’un instant tout en restant debout.
 Ça va ? Me dit-elle.
Je lui réponds que oui, ça va, en reprenant mes esprits et je lui propose d’entrer.
 Ça va mais j’ai besoin de m’asseoir un peu, entrons un moment si vous voulez.
Je l’invite finalement à déjeuner avec moi et elle accepte mais comme je n’ai pas encore réussi à parler vraiment je n’ai pas pu clarifier la situation. Je la laisse faire. Elle marche de long en large dans la pièce. Elle parle mais je n’écoute pas vraiment. Je suis assis face à la table, accoudé. Je me demande ce qui vient de m’arriver. Enfin je me lève et je nous sers un verre de vin. Elle m’annonce qu’elle n’en prendra pas avant de manger alors qu’elle est déjà servie. Je bois seul. Ça dure longtemps comme ça, elle qui visite, qui inspecte, et moi qui la regarde en buvant du vin.
Je me sens mieux. Je me lève pour préparer le repas. Trois minutes d’action. Les œufs qui gonflent, qui se figent au beurre fondu brûlant. Le pain dont le haut se craque, se fend d’une cicatrice plus claire et la blessure de mon couteau. L’omelette que je retourne comme un gâteau. Le plat de céramique lisse.
Il y a un coq vert qui s’y trouve encore comme une décoration usée. J’y dépose mon omelette gonflée dont sortent de toutes parts des tranches dorées d’oignons frits. Je verse encore du vin dans les « Riedel » ébréchés. Nous déplions en même temps les serviettes de coton, brodées, blanches et nous nous scrutons du coin de l’œil. Elle a l’air moins perturbée que moi. J’ai peur de faire un autre malaise. Une vraie conversation s’engage enfin entre elle et moi. Une conversation polie de repas. Tout en l’écoutant me parler d’elle c’est à toi que je me remets à penser.
Je me souviens que je marchais souvent avec toi et que tu riais souvent. Tu me racontais tes paysages de musique. Tu me les dessinais en l’air avec les mains. Tu dansais, tu courrais puis tu t’arrêtais net. Tu t’adressais à moi avec grimaces. Tu prenais des pauses photos tous les dix mètres et je faisais semblant de shooter. Tu gardais toujours un coin du regard pour moi. On était alors le soir. Je te regardais qui t’avivais à mon coté. Je te souriais, je te tendais les bras. Il arrivait que tu viennes t’y blottir mais pas souvent. J’entendais alors le sang à tes tempes, je devinais l’eau à tes yeux et quelquefois tes dents que tu serrais jusqu’aux grincements. Tu t’échappais toujours très vite. Je te regardais t’éloigner.
J’ai les phalanges qui craquent et le souffle qui s’en va en me souvenant. Je suis en face d’une inconnue avec qui je déjeune chez moi. J’ai pourtant les pensées qui s’en vont toutes à toi.
Tu danses au bout de mes désirs enfouis. J’en ris. J’ai des vagues de musique de bohème qui me font danser avec toi. J’ai envi de lui dire mon indisponibilité totale. J’ai envi de lui dire ce qui n’est pas exprimable, dans aucune langue. J’ai envi d’aller au-delà de la langue. Oublier la langue pour m’exprimer. Je voudrais rendre les paroles transparentes, aller jusqu’à l’expression ultime. Capter l’instant indicible d’une lumière de désir, d’une présence partagée. D’un coup il me semble que cette femme là pourrait comprendre, pourrait me comprendre. Je sais pourtant combien tu serais blessée de m’entendre parler de nous.
Le repas se prolonge. Je fais tout pour ralentir le temps. Elle semble accepter de jouer le jeu et je continue de t’envoyer secrètement mes pensées.
Je perçois déjà mes changements internes. Il se passe des choses. Je ne me sens pas comme d’habitude. Je résiste mais j’ai l’impression que de la joie m’envahit. Malgré moi, je n’accepte plus les baisers d’hyène à l’âme, les mâchoires indifférentes et puissantes qui me déchiquètent. Je n’autorise plus le silence à m’envahir. Je me sauve en me permettant de vivre, en l’accompagnant, en lui faisant la conversation.
Hier soir encore, après son départ, je sentais ma chair se déliter, se putréfier de l’intérieur. J’avais l’odeur avariée de mes tripes, de ma propre décomposition. J’avais l’impression que l’amas des réactions chimiques qui me constituent arrivait à leur point critique, à la métamorphose inéluctable. Il me semblait que ma fin s’approchait enfin.
Mais là je mets en œuvre le peu de vitalité cérébrale qu’il me reste pour tenter l’impossible. Je fais ça malgré moi. Ça vient tout seul. Ai-je vraiment envie de retourner au terreau anonyme, à la fange, à la pourriture fertile ? Je balance entre le refus et l’envie du plaisir, entre ma solitude et cette rencontre. Encore une minute, une virgule, un instant, un mois, un an, pour terminer l’ouvrage. Il me faudrait choisir.
Je suis assis face à cette femme que je refuse absolument et qui te rend encore plus présente. Tu es là et je voudrais soudain t’oublier.
Toi seule sais créer le malaise qui me libère du poids des choses, de leur gravité, des règles qui les gèrent. Mes doigts se crispent, mes dents se serrent. Je me sens raté mais pas du tout désespéré. Je suis un homme indéfini, inutile voilà tout.
Je suis inconnu de tous sauf de toi qui ne me vois plus, qui ne me perçois plus qu’en surface, qu’en analyse de nos maigres conversations téléphoniques quand tu m’appelles pour me parler de Marion. Je suis ton support neutre, ta toile vierge au blanc de chaux. Qui suis-je pour elle, pour cette femme qui voit bien que je ne l’écoute pas vraiment?
C’est par moi qu’elle exhume des pans de son passé comme si ça devait inévitablement me rapprocher d’elle. Que cherche-t-elle donc ? Je suis démuni face à son idéal simple, à sa vie animée de jeunesse. Je n’ai qu’une seule envie, c’est de lui parler de toi, de te raconter. Je vais peut-être aussi lui parler de Marthe de qui d’ailleurs je n’ai plus beaucoup de nouvelles.
Il me suffit pourtant de la regarder pour savourer encore ton odeur lorsque tu te collais à moi ; lorsque tu te déshabillais étrangère à la pudeur. Ce soir, ou cet après-midi, marchera-t-elle comme toi, nue de la chambre jusqu’au bain ?
J’ai des flacons, et des coffres, et des sacs de toile froissée, et le souvenir d’une multitude d’objets qui m’alourdissent. J’ai du poison diffus depuis trop longtemps en dedans. J’ai des bêtes sauvages qui attendent pour se repaître de mon cadavre mais elle est là qui me sauve peut-être malgré moi.
Qui est-elle donc ? Qui l’envoie ?
Avant, il y a longtemps, c’est toi qui rythmais la maison. Il y avait l’heure des repas quand tu avais faim, le coucher si tu t’endormais, le feu dans la cheminée pour t’asseoir à côté, un peu. Il y avait nos silences voulus et aussi la musique pour danser pieds nus sur les tapis persans. Je te proposais des vêtements que tu acceptais de porter, des coiffures que tu t’appropriais, des tatouages, des épilations coquines, des chansons, des livres, des repas. On inventait des mots pour dire le commun de nos émotions. On pétait, on rotait, on parlait la nuit, on chantait aux toilettes, on prenait des bains ensemble. On acceptait toujours les désirs de l’autre.
Notre relation reste vitale pour moi après plus de treize ans de ton absence. Je rêve encore qu’on s’y laisse glisser de nouveau. J’aurai alors ma bouche à offrir, et mes mains, et mes fesses, et mes yeux, et mon ventre, et mes seins. J’ai encore mes désirs pour en rire, j’ai encore des fantasmes pour nous surprendre, et la soie d’ambre de ton aine qui frôle mes lèvres entrouvertes. Il y a une contrebasse feutrée, avec des silences, avec des aigus timides en pointillés. Il y a tes chuchotements à mon oreille. Et puis la guitare aux cordes nylon, la voix grave qui ouvre le chemin au saxo soprano, à la gorge d’une chanteuse noire qui se répand doucement et qui hésite. Enfin on avance un peu. On attend l’autre, on le regarde au bout des sons, en fin des notes, en suspens. C’est toujours le sax qui nous demande de nous avancer encore. Alors tout le monde suit, au pas, en rangée d’éléphants pour quelques mesures, les pieds marqués nettement dans la terre humide. Et puis on est de nouveau léger, portés par l’air, caché de l’autre qu’on devine aux travers des vapeurs froides, au bout de la vibration des peaux mortes et tendues. Toi seul sauras danser de cette manière avec moi, les yeux fermés et la respiration alanguie. Toi seule sauras te laisser envahir par cette musique des grands espaces.
Que peut-elle face à toi ? Peut-elle même imaginer la moindre portion congrue de mes désirs de toi ?
Il y a notre lumière orangée le soir devant la cheminée qui te donne des allures de tableaux de Vermeer. C’est le son des clarinettes basses qui te font porter les mains au ventre, puis aux seins. Et puis, tu recommences, lente danse qui s’en va au bout du disque. Bien sûr tu es pieds nus. Bien sûr le visage offert et les yeux clos. Il arrive souvent que tu laisses glisser ta robe aux reprises des rythmes des basses. J’ai alors ta peau de cuivres neufs comme éclairage, en cuir lisse, en velours du pétale d’un lotus au soir de son dernier jour. Il faut longtemps, longtemps de silence pour que la vibration lourde de la dernière note libère ton corps. Tu ouvres les yeux. On dirait que tu reviens d’un autre monde. J’ai parfois l’impression que tu fais encore tous ces mêmes voyages que moi, même en étant loin, ailleurs, avec ton Eric. Tu viens alors souvent t’asseoir à mes pieds, dos offert au jour des flammes, les mains accrochées à mes jambes comme on attrape un tronc de rive pour s’extraire du fleuve qui nous emporte. Il y a ces approches là de toi, irremplaçables bien sûr, sans un mot, en connivence esthétique et sensuelle.
Je suis assis en face d’elle et je la regarde. Elle est tellement étrangère à tout ça la pauvre !
Me reviennent maintenant les voix des prisonniers des souterrains de Fez qu’elle n’imagine pas. Les « syncopés » de mille voix d’échos aux galeries sombres. Et moi que ne perçoit plus leur provenance. Et moi qui me perds dans ce labyrinthe, qui me prends aux filets de cette beauté à l’état pur, de ces cris longs et puissants, fins et graves de tempo réverbérés qui aident ces hommes là à dominer la souffrance des fers. J’ai la lueur des torches qui donne l’impression de tordre les barreaux des cachots. Je chasse les regards désemparés qui m’obsèdent encore, les regards de ceux qui s’abandonnaient au tourbillon des sons pour trouver un instant d’oubli. Je voudrais oublier moi aussi. Je suis assis en face d’elle. Elle mange un peu et elle me parle. C’est pourtant toi que je vois, et qui danse. Elle ne sait pas.
Elle essaie d’intercepter la moindre parcelle de mon attention. Toi tu n’aurais rien tenté. Tu n’aurais fait que d’entendre du corps, que capter de tous tes sens, là, maintenant, à sa place.
Il n’y a plus de vin. Je me lève et je vais chercher une autre bouteille dans la cuisine. Cet exercice me ramène à la réalité, à la méprise dans laquelle je me suis laissé embarquer. Elle se lève aussi et me suit. Je prends alors mon courage à deux mains.
 Vous êtes venues pour m’acheter cette maison en fait mais nous n’en avons pas beaucoup parlé …
Elle s’arrête un instant. Elle me fixe comme si j’étais un démens. Je réalise alors qu’elle m’a beaucoup parlé durant tout le repas mais que je n’ai pas écouté du tout. Je me reprends.
 Euh, cette maison n’est pas à vendre en fait, c’est ce que je veux vous dire…
 Mais nous en parlons, enfin je vous en parle depuis des heures et vous ne m’avez pas arrêté ! Je ne comprends pas ! C’est l’épouse de votre ami décédé l’an dernier qui m’a dit que vous seriez sûrement vendeur. Elle m’a dit aussi qu’il se pouvait fort bien que vous ne vouliez pas vendre immédiatement mais si je vous ai parlé de viager c’est justement pour cela. Je peux attendre. Je peux bien sûr attendre. C’est ce lieu qui m’intéresse, ce lieu aussi parce qu’il a appartenu à des personnes qui avaient toutes plus ou moins le même profil de personnalité. Votre profil de personnalité.
A ses derniers mots je reste confondu. Elle veut acheter ma maison parce qu’elle pense que c’est le destin qui conduit des personnes dans certains endroits plus que dans d’autres. Elle pense que les endroits ont une influence sur le cours de la vie des gens ou le contraire. Elle parle comme la vieille mercière, dans le temps !
Je saisi la bouteille et je l’invite à retourner avec moi dans la grande salle. Nous passons encore un moment tous les deux devant le feu. Cette fois je l’écoute. Je ne la repousse pas. Je lui avoue que je regrette de ne pas l’avoir écouté pendant le repas. Je prétexte une grande fatigue. Je lui demande de m’en excuser et j’insiste pour qu’elle revienne le plus vite possible pour que nous en reparlions.
 Je me rendrais disponible, disponible et je vous écouterai, je vous le promets… lui dis-je en la raccompagnant au portail.
La fin de journée n’est pas comme d’habitude. Je me sens perturbé par la venue de cette inconnue à qui d’ailleurs je n’ai même pas demandé son nom. Je m’installe de nouveau devant la cheminée après y avoir déposé un énorme morceau de chêne. Le sommeil me gagne.
J’ai l’écran de mes souvenirs en rideau de fond. J’ai des odeurs de charogne qui envahissent à nouveau ma bouche. J’ai le souvenir de lambeaux de chair abandonnés aux mouches, abandonnés aux regards indifférents de ceux qui sont sûrs d’être du bon côté. J’ai les mains trempées. Il y a le souvenir de la contrebasse dans la descente infinie des escaliers taillés à même la roche dont les angles sont arrondis des pas des geôliers, de leurs rangers à clous. J’y vois aussi la marque sanguine des pieds nus et blessés de ceux qui ne remontent jamais. J’ai l’oubli humide et poisseux au creux des reins, une coulée froide de sueur sous ma chemise de soie. J’ai peur de porter encore l’odeur des cadavres entassés. Mes souvenirs matelassent mes épaules, et mon visage et le haut de mes cuisses. J’ai de la cendre à ma toux de terre, à ma voix couverte.
J’ai l’âme qui sonne faux. J’ai le goût d’huile de noix rance qui s’est incrusté dans mon palet. J’ai peur des matins, peur d’être vu de toi si tu reviens un jour. Peur d’être regardé me levant mains au dos.
Je te vois encore. Tu dors maintenant. Tu dors les yeux mi-clos et les bras vers le haut qui auréolent ta tête. Tout doucement je te soulève. Je te porte jusqu’au lit où tu t’étales, vibrante comme une goutte de mercure. Comme le métal capricieux, il te faut de longues minutes de frémissements, de scintillements, de tremblements légers qui irisent mon cœur avant de te caler à l’empreinte de ton sommeil d’hier. Je sorts de la chambre à reculons, sans bruit et je tire légèrement la porte.
Je relève d’un coup la tête me rendant soudain compte que je viens de m’endormir légèrement. Je lutte un moment, juste le temps de me remémorer la venue de cette jeune inconnue puis je sombre à nouveau.
Je retourne en Afrique. J’ai la peau qui se plisse. J’ai sa voix. Et elle m’aimes et me comprends. J’ai sa voix, son sourire et ses rires. Je cherche ses yeux rendus clairs, aveugles. Je marche depuis longtemps. Je regarde et ne vois pas si j’avance. Il y a son inchavirable volonté de me prolonger encore, là, avec elle. Je m’en souviens. Et elle s’accroche en pleurs ravalés. Il y a son cri étouffé et la clarté de lune à son visage. Je refais encore une fois mes voyages d’hirondelles au berceau vide dont je ne sais plus avec qui j’avais des projets pour lui. Je marche rompu, humilié, dévasté. J’écris pour survivre. Je parle trop et je m’y perds. Je parle pour l’entendre, pour la toucher aux creux des mains, au plat des reins, aux tentations dominées. Il y a l’inversion des pouvoirs, l’investissement au diable gris vert, l’irréductible demain. J’ai peut-être trahi, j’ai peut-être rêvé. Je m’abandonne momentanément, puis je disparais dissimulé derrière les horreurs partagées. Ils l’ont emporté au feu. Ils ne l’ont pas vue. Ils n’ont pas remarqué sa voix sous le voile, la lumière en bois écorcé dans ses yeux déjà noyés. J’ai le souvenir de naissances maigres, de naissances livides et ternes, de naissances sèches et mates. J’ai encore des chemises pendues à la poignée de porte de cette chambre d’hôtel miteux. Il y a des tissus sanglants en tas immenses. Il y a des milliers de bras nus qui s’avancent, et le ronronnement murmure à vingt mètres. Je m’accroche au grillage et je regarde. Elle est passée sans me voir, décharnée et nue, tondue et glacée. Il y a mon pantalon sur la chaise et une chaussure renversée. J’ai des odeurs de cognac aux pensées, des dérives écaillées de mica blanc, un drapeau déchiré. Je serre les mailles glacées. Elles ont toutes le même âge. Elles raclent les cailloux, elles saignent au sol de leurs pieds nus. Je suis visiteur. Je suis seul et voyeur. Elle ne m’entend pas. Personne n’entend mes cris. Elle ne me voit pas. Je voudrais encore crier mais je ne peux plus .Ils l’ont emportée au feu sans qu’elle résiste, sans qu’elle refuse. Le sang a bruni les cailloux du chemin. Le chemin s’est parcheminé des lambeaux de peau séchés. J’ai vomi. J’ai la langue râpeuse et gonflée, les ongles bleus et la marque du grillage à jamais sur mes doigts tordus, à mes mains forgées.
J’ai l’odeur des fumés d’elle mélangée au brouillard. J’ai l’odeur des autres qui s’y recompose. J’ai ses yeux aveugles qui fixaient la porte noire et qui ne m’ont pas vu. Mes mains caressent ses cheveux qui s’arrachent en pelotes. Mes doigts touchent sa peau mais s’y enfoncent et la déchirent. Sa bouche est ouverte. Sa langue est gonflée, bleue. Ses yeux sont creux et blancs. L’un d’eux a éclaté. Il y a un trou noir et au fond une tâche de mousse ivoire qui semble bouger. Ses lèvres sont claires, en rose et camélia séchés. Elle n’existe plus en reflet. Elle n’est plus là en regards combatifs et pressés. Il y a ses mains et la bague incrustée dans la chair. Il y l’ongle à peine touché, détaché, tombé. Il y a l’odeur. Il y a le froid. Il y a des enfants apeurés qui nous cherchent. Elle abandonne sa peau blafarde, et son ventre, et son dos au ciment humide. Elle s’écoule. Elle pisse. Elle pourrit sous mes doigts, sous mon poids et mes envies d’elle, encore malgré le jus des plaies, et des oreilles, et du nez. Elle laisse son cœur partir à la fermentation, aux plaintes, aux gémissements de nos petites faims qui se terminaient toujours en sourires gênés.
Je me souviens de mes pensées noires, parallèles aux siennes, quand elles courraient sur nos lèvres et que je les maquillais d’un sourire. Je me souviens l’avoir empêchée de me suivre. Je me souviens l’avoir trompée. N’avais-je pas envi de me voir souffrir de sa mort ?
Je cherche l’erreur. Je repasse en boucle nos dernières heures ensemble et je cherche le courage d’avouer sa disparition de ma vie. Je veux commettre cet aveu sachant que cet acte est passible de ma peine de mort.
Chaque matin, je cherche à oublier mes rêves mais je n’y parviens pas. Il y a l’écorce craquelée, la mort soulagée, un chien qui passe et qui s’arrête. Il trempe le museau au caniveau dans les rues de Khartoum. Je crois m’évanouir. J’ouvre de nouveau les yeux et constate que je suis là, en vie, en bonne santé.
J’ai rencontré plus de morts que de vivants. Je n’ai plus de candides promesses aux lèvres, plus d’avenir à construire, plus de tendresse aux bouts des doigts. Il ne me reste qu’une multitude de notes en pluie d’excuses, en avalanche de remords. J’ai arraché tout seul ma dernière dent. Je n’ai pas souffert. Je me suis appliqué à être absent. J’ai enlevé ma dernière dent comme j’avais enlevé la première fois sa culotte. Ma dent était moins bien ajustée que sa culotte. Je l’avais gardé avec moi après sa mort. Je me souviens qu’au bout de deux jours, ses dents se déchaussaient. Tes lèvres s’y étaient collées. Toute ma nuit est la même. Je vais de cauchemars en sursauts, de verres de whisky en cigares. « Mais bon Dieu, pourquoi ? »
Je me réveille enfin. Il fait encore nuit. Il doit être très tôt. Cinq heures peut-être. Je monte prendre une douche. Je vais me changer aujourd’hui et puis j’irai me promener jusqu’au lac.
Il fait encore un peu nuit, entre chien et loup, quand je me décide à partir. J’ai changé plusieurs fois d’avis et puis je parts. L’émotion que m’apporte l’idée de recevoir quelqu’un aujourd’hui mêlée à la nuit finissante me procure des sensations aussi nouvelles qu’inattendues.
Il y a la lune qui est couleur d’argent ce matin et un peu de vent aussi. C’est une de ces fins de nuits où nos ombres nous sont étrangères, où l’on a constamment le sentiment d’être observé. Je n’arrive pas à apprivoiser mon regard. En noir et blanc, nos paysages les plus familiers nous étonnent toujours.
Les tilleuls dispensent un peu plus de leurs sucs volatiles à la sortie du parc. Un autre moi-même m’anime que je ne comprends pas. J’ai du mal à contenir ma joie. Je parle tout seul. Je simule des débuts de courses à pieds. Je m’élance et je coure sur le chemin. Ce sentiment de bonne humeur m’avait déserté depuis combien de temps ?
Je me dis tout ça en courant mais bien entendu je ne tiens pas longtemps cette course. Je recommence à marcher et le jour se lève. Je transpire.
Je pense à toi et je me dis que tu serais sûrement contente de me voir comme ça. Tu te moquerais mais ça te rendrait heureuse. Je me passe la main sur le visage. Je transpire vraiment. Est-ce au visage que les autres nous reconnaissent ?
Je suis revenu et j’ai encore pris une douche. Je suis tout propre. J’ai des vêtements propres et repassés et je me suis parfumé. Je ne fume pas ce matin et je viens de courir. J’ai mangé des abricots après mon café. Il ne manquerait plus qu’elle perçoive mon haleine de vieux.
La dame d’hier arrive. Je me sens léger.
Je suis obligé de m’avouer que je suis content de la recevoir de nouveau. Elle est rayonnante. Elle vient à moi comme si elle en avait l’habitude. Evidente énergie de la jeunesse, elle me sourit et engage déjà la conversation alors qu’elle est encore à dix mètres de moi. Elle parle, elle rit, elle me tend déjà la main tout en se préparant à se libérer de son imperméable qu’elle à encore sur le bras gauche. Elle me serre vigoureusement la main en me fixant dans les yeux. Elle porte un jean et un pull de soie trop grand qu’elle remonte constamment sur l’une ou l’autre de ses épaules. En quelques enjambées slalomées, elle traverse le salon pour rejoindre sa place d’hier. Elle dépose son imperméable en bouchon sur le fauteuil de paille. Elle revient maintenant vers moi toujours en commentant les lieux. Elle m’attrape par le bras comme hier mais cette fois elle s’y accroche plus franchement, sans hésitation.
Nous ressortons et descendons ensemble l’escalier de la terrasse. Elle me conduit. Elle nous emmène vers le parc. Elle ralenti maintenant et je me laisse guider. A pas lents sur l’allée de gravillons ratissés nous engageons une conversation. Le ton se calme. Le bruit de nos pas sur les gravillons. Elle ne me lâche pas le bras et je m’aperçois qu’elle me dévisage constamment. Elle à mon profil la plupart du temps puisque je ne la regarde que pour écouter ses questions, que pour l’écouter. Pour lui répondre en revanche je regarde devant moi, loin, vers le fond du parc.
Je tente de corriger le ton monocorde de ma voix qui donne une résonance triste à tous mes propos. Je suis sûr que je pourrais faire mieux si elle me lâchait le bras, si je pouvais faire des gestes, mais je n’ose pas me libérer.
Il faut dire qu’au fond de moi je suis bigrement gratifié, presque excité de promener cette jeune beauté à mon bras. Elle semble ajuster la marche au débit de mon discours si bien qu’une harmonie particulière s’installe.
 Au fond je pense que je ne devrais pas vous exposer directement ma requête. Me dit-elle soudainement. J’ai le sentiment que nous devrions plutôt tenter de faire connaissance avant. Vous savez maintenant que je suis intéressée par ce lieu. Et bien voilà. C’est déjà ça. Mais ce n’est pas aussi simple. Je suis intéressée par ce lieu parce que vous l’habitez. Je suis intéressée par ce lieu parce qu’avant vous le propriétaire vous ressemblait. Pas le couple juste avant vous, non, l’autre, avant eux. Je suis intéressée par ce lieu mais je suis intéressée par ceux qui l’ont habité, ceux qui le hantent peut-être, … et donc par celui qui l’habite en ce moment bien sûr.
 Avez-vous vraiment le sentiment de tenir le bras d’un fantôme ? Lui dis-je en élevant la voix sur le ton de la plaisanterie.
Nous partons tous deux dans un véritable éclat de rire. Elle me lâche le bras un instant mais c’est pour mieux s’y pendre la minute qui suit. Nous parlons ainsi longtemps. Cette conversation émaillée de rires et de descriptions détaillées de l’histoire de la maison m’enchante et je dois dire que c’est avec un certain regret que je me résigne à rentrer pour déjeuner.
Nous sommes maintenant dans la cuisine et je reprends rapidement pieds. Je sens bien qu’elle voudrait m’aider à préparer le repas mais elle ne sait visiblement pas comment s’y prendre. Il faut dire que je maîtrise le lieu, que je suis dans mon élément et que de surcroît j’ai un programme tout à fait précis, bien au point, une stratégie en quelque sorte.
De temps en temps, tout en hachant mes oignons, je relève la tête vers elle pour ne pas rompre le fil de notre entretien. Je devine déjà qu’elle se sent bien. Je perçois la plénitude qui la gagne à son regard de martre exposée malgré elle au jour. Je me disperse dans l’univers lorsqu’une caresse silencieuse et lente, du dos de son index, sur mes lèvres vient souligner mon sourire. Car elle ose déjà ce genre de geste !
J’ai le cœur qui s’emballe mais je fais mine de rien. Il y a ses mouvements d’épaules, et des hanches, et sa tête qu’elle tient légèrement penchée. Il y a ses yeux furtivement inquiets quand l’intuition lui dicte de se méfier mais tout comme moi elle fait mine de rien. J‘ai déjà appris à lire ses signes, à déchiffrer ses expressions grégaires.
Chaque minute qui passe me rapproche d’elle, m’offre le cadeau du goût de la vie simple, de la vie vraie mais elle ne le sait pas. Il y aura peut-être bientôt ces déplacements lents que j’aimais tant avec toi. Des déplacements comme ceux qui voyageaient tout seul de ton regard à ma pensée. Le sucre d’un melon. L’eau d’un de tes sourires. Le cri soufflé de ma gorge au creux des mains jointes qui trompait la hulotte lors de nos sorties nocturnes. Elle ne sait pas tout ça, elle ne sait pas.
Je continue à préparer le repas en l’impliquant. Je la fais participer non pas en lui délégant des tâches ou en lui demandant de l’aide mais simplement en lui proposant de plus en plus clairement de s’autoriser à être vraiment présente. Elle ne comprend pas encore mais je sens bien qu’elle perçoit ma proposition, qu’elle ressent ma renaissance soudaine.
Il est possible que ma vie change. Il est possible que cette rencontre que je redoute et que j’espère en même temps depuis si longtemps soit là, avec moi qui tranche des oignons sur une planche de bois.
Cette après midi je la garderai avec moi si elle est d’accord. J’apprendrai encore à choisir des disques pour lui faire savoir mes failles. On écoutera après le déjeuner, un peu saouls, un peu lents, un peu fatigués. J’arriverai peut-être à trouver les morceaux qui comptent vraiment pour moi et qui la feront peut-être pleurer, et frissonner du dos, et qu’elle écoutera cent fois durant les premiers jours si elle accepte que je lui offre le disque, et qu’elle écoutera les nuits aussi.
Je retournerai au lac à la soirée, et je lui demanderai de m’accompagner pour réveiller la barque abandonnée il y a si longtemps, sur le dos, allongée les bras en croix, et le bout des rames laissées aux vagues improbables.
Elle sera tranquille et presque amoureuse non pas de moi mais de la situation que je provoquerai. Elle sera alors insouciante et l’air naïve qu’elle ne dissimulera pas. Il y aura le piano que j’oserai toucher de nouveau à notre retour, jusqu’aux aigus, jusqu’au petit matin, jusqu’au cœur. Si elle reste la nuit, je lui ferai des madeleines qui sentent la fleur d’oranger, et qui fondent quand le thé est encore trop chaud. Si elle reste cette nuit je réapprendrai à travailler. Je n’aurai rien sacrifié. Demain matin il y aura peut-être un peu plus d’ombre aux plis de son front, parce que la lumière de ses yeux se sera encore intensifiée.
Je me souviens qu’un grand professeur de physique, lorsqu’il terminait ses cours de mécanique quantique nous disait que si nous avions tout compris c’était qu’il n’avait pas était assez clair… Et bien plus je m’explique cette situation et moins je la comprends !
Il est maintenant cinq heures du matin. Voilà vingt quatre heures que je suis debout et je n’ai pas sommeil. Nous avons allumé un feu dans la cheminée vers minuit, en revenant du lac. J’ai proposé un feu pour la réchauffer, pour sécher ses vêtements aussi. Elle s’est baignée toute habillée dans le lac. Je n’aurais jamais cru qu’elle oserait le faire.
Elle est maintenant presque endormie, tout près du feu finissant, un verre vide posé à ses pieds, avec mes vêtements trop grands qui lui donnent des airs de Charlot.
 Je peux dormir ici ? me dit-elle en se levant péniblement du fauteuil.
Tout en posant la question elle a commencé à se diriger vers l’escalier. J’ai à peine grommelé une vague réponse, positive bien entendu, qu’elle a déjà disparue.
Je n’ose rien ranger. Je n’ose rien toucher et je reste debout au beau milieu de la pièce. Il y a le feu qui s’éteint. Il y a un reste de vin dans mon verre. Il y a cette jeune femme qui vient de monter vers les chambres et dont je ne sais même pas quel lit elle va choisir pour se coucher.
J’allume un cigare. Je m’assois à la place qu’elle occupait. Je me demande si je dois monter ou l’attendre ici jusqu’à demain. Je fume. Je me demande ce que tu ferais toi, si tu étais à ma place. Je prends tout mon temps pour réfléchir. Je lui donne tout le temps de s’endormir. Je me remémore la journée entière, en détails. Je la revois qui me met au défit de me baigner avec elle dans le lac et qui finalement saute du ponton sans que je m’y attende vraiment.
C’est décidé. Je monte me coucher. Je joue le sédentaire habitué à son lit. Je joue le rôle du vieux. Je monte les escaliers de pierre et je me déshabille dans la salle de bain puis je me douche dans la suite de ce mouvement. Je me frotte au savon, je me frictionne puis me gratte presque la peau en me séchant.
En entrant dans la chambre, j’ai la serviette autour de la taille. Elle est à plat ventre sur mon lit. Elle est nue. La chemise et le pantalon de toile qu’elle m’a emprunté sont au sol. Elle est sublime de beauté. Elle se réveille un peu. Elle me regarde mais ne bouge pas. L’éclat de ses yeux est un appel que je perçois immédiatement. En fine lame de langue, à fleur de peau, de la plante des pieds jusqu’à l’intérieur des cuisses, je m’approche de notre émoi commun, doucement, moi qui frémit, et elle qui n’a pas bougé du tout. Elle me laisse la porter, la conduire aux eaux chaudes et bouillonnantes, sans un regard aux étoiles, jusqu’à l’infini puissance du sommeil qui nous happe tous deux en même temps. Nuit de mort commune, peut-être en rêves simultanés, en union magistrale.
On se réveille comme on s’est endormis. Ses lèvres me parcourent le bas du dos, et le cou, et mes paupières encore chargées de pleurs retenus. J’ai son souffle à l’oreille et le bruit étouffé d’un tracteur qui travaille dans le champ voisin. Je la laisse m’extraire doucement de ma léthargie. Je suis sûr qu’à ce moment précis mon corps a disparu. Il ne reste au bout de ses lèvres que mes désirs indomptés et aussi les vestiges effondrés du souvenir de quelques sourires croisés au hasard d’un voyage anonyme.
Le soleil est déjà dans la chambre, timide qui glisse au travers des persiennes closes. Je cherche en vain à retenir ce présent là, à m’y accrocher. J’y mets toute ma force de persuasion, sans bouger, retenant l’accélération de mon pouls et les gouttes de sueur qui perlent déjà au creux de mon dos. J’ai le rêve lucide, celui qui permet de donner du sens à la vie. Je ferme la porte de ma conscience. J’en interdis l’entrée aux mots qui s’y pressent, qui s’y bousculent pour faire reconnaître leur droit. Il y a ton nom, il y a demain, il y a hier et aussi pourquoi. Il y a Amour mais aussi pourquoi pas...
J’ai ses mains qui pétrissent mes fesses, qui gomment mes interdits et le plaisir immense de sentir sa bouche aspirer l’enveloppe distendue de mes testicules. Impossible de me réveiller. Je n’ose pas jouir les yeux ouverts. Et cette inconnue qui me regarde, qui manipule mes perceptions comme de l’argile fraîche. Elle s’est coincée le visage à la fourche de mes cuisses écartelées. Elle s’est positionnée pour ne rien manquer de ma nudité lorsqu’en faiblesse de muscles incontrôlés, j’accepterai mon incontinence de vie. Mais je reste là, ridicule de position et tellement beau d’acceptation. Je me sens emporté à la spirale de son corps, au renouveau du mien.
Longtemps, longtemps après que les derniers soubresauts m’ont laissé le ventre en paix, elle se lève et me parle à haute voix, comme pour mieux m’affirmer que ces gestes feront naturellement partie de notre vie si nous la consommons ensemble. Je suis tout petit qui accepte de grandir, tout simple qui accepte de vivre.
Nous sommes maintenant tous deux au petit déjeuner. Rien de tel qu’un menu conforme à notre culture pour ce repas là. Les effluves du café qui coule, du pain grillé et le contraste entre la couleur du beurre frais et de la confiture de framboises sur nos tartines. Ces repas là forcent l’optimisme.
Chacun son tour, nous laissons nos maladresses matinales arriver pour en rire. Là une goutte qui s’étire à son menton et qui nous rapprochent d’un sourire les yeux dans les yeux, là le bol qu’on repose sur la cuillère et qui échappe un instant à l’équilibre, plus loin un peu de café, encore, que je lui propose à la façon d’un maître d’hôtel…
Le petit déjeuner s’éternise mais peu à peu, ce que je pense être ma réalité me revient. Doucement au début puis d’une manière telle que je décide de m’isoler un peu.
Je la laisse et je remonte dans la chambre.
Je regarde au loin par la fenêtre. L’herbe, les fleurs, le vent qui les anime. Je regarde au loin et je me tais. Le spectre de lumière à la cime des eucalyptus, les branches tendues des cèdres, comme le geste mou d’une danse triste. Bon dieu, mais ces lettres que je t’ai faites au début, avant, et que je n’ai pas osé t’envoyer n’avaient donc pas de sens ?
Un jour, elle me laissera peut-être la regarder du bout des doigts, encore, comme cette nuit. Je caresserai ces morceaux de peau qu’elle aura continué a transformé en soie à coup de miel, en couches de cire. Il y aura mes hésitations en offrandes et des mots que j’inventerai encore pour la conquérir, elle aussi. En ai-je le droit ?
Je recommence à rêver de quand tu étais là. J’ai envie de chialer et d’envoyer tout promener.
Des effluves de pain brûlé me parviennent, de thé amer. Je ferme les yeux et j’entends le craquement du plancher sous ses pieds nus. Doucement, les orteils étalés elle avance avec précaution pour ne pas me déranger dans mes pensées. J’entrouvre les yeux mais je ne bouge pas du tout. Je regarde vers le bas, vers l’arrière. Ses jambes apparaissent, lisses et brunes, longues, nue. Elle pose ses mains à plat sur mon dos.
 Que dirais-tu d’une douche avec moi ?
Je la trouve merveilleuse cette douche. Comme si c’était la première fois.
Les jours qui suivent, et les semaines et les mois m’ont transformé. J’ai décidé de vendre la maison pour partir dans un lieu, plus neutre. Nous cherchons un endroit où nous pourrons mettre en œuvre un projet qui nous sera commun.
Comme elle travaille et que je suis libre, c’est moi qui pars quotidiennement en repérage. Je renoue avec des habitudes oubliées, mes manies. Par exemple il m’est impossible de partir en voiture sans allumer systématiquement une cigarette. Oui, j’ai quasiment abandonné le cigare. Je m’aperçois que les longs trajets en auto sont des moments extrêmement propices à la réflexion. Je rêve, je me projette et bien sûr je pense encore souvent à toi dans ces moments là mais il me semble que c’est sans souffrance.
Nous avons décidé de nous marier avec cette inconnue tombée du ciel. C’est la première fois depuis bien des années que je peux envisager une nouvelle tranche de vie sans renier mes sentiments pour toi. Elle aussi a vécu avant de me rencontrer. Elle n’a pas fait de commentaires du tout quand je lui ai parlé de l’existence de Marion, et de toi. Nous pensons recommencer ensemble, ailleurs, autre chose, et avoir des enfants.
C’est en Touraine que je pense avoir trouvé le lieu où l’on pourra tout refaire, tout neuf. Je sais que c’est là mon plus grand risque. Pourrais-je refaire une vie toute neuve, avec elle, en te conservant seulement comme un souvenir ? Rien n’est moins incertain mais quelque chose me pousse à essayer. Je dois de nouveau m’engager ou bien mourir tout de suite. Je n’ai pas d’autre choix. Je dois essayer.
Au fin fond de la campagne. Perdu. Le domaine s’appelle le « pas du loup ». C’est un domaine vinicole encore tenu par un vieil ingénieur agronome de quatre vingt treize ans. Un vieux patriarche qui règne sur ce lieu, impassible, dédaigneux, et ses ouvriers qui acceptent l’humiliation quotidienne depuis toujours.
J’ai découvert ce lieu par une agence mais le vieux a chassé l’agent immobilier au bout de trois quarts d’heure d’entretien. J’ai dû me mettre d’accord avec lui à propos de la commission et depuis, je mène les transactions tout seul. Il me semble que ce sera long. Le vieux me raconte sa vie. Il me met en situation de m’intéresser à lui, à ses démarches dans le domaine qu’il a hérité de ses parents qui eux-mêmes l’avaient hérité de leurs parents. Il y produit six vins différents.
Les vignes s’étalent, rigoureuses, vertes et rectilignes sur tout l’horizon de l’ouest. Le bâtiment central, celui qui fait face en arrivant est plutôt austère. Seule, une timide vigne vierge s’est aventurée à la conquête de cette immense façade. On devine qu’en fait, ce pan de mur représente l’arrière de cette ferme fortifiée, probablement du quinzième ou seizième siècle, où quelques meurtrières encadrent la seule fenêtre. Celle-ci est croisée d’un épais meneau de pierre moulurée et les vitres en petits losanges plombés accrochent quelques morceaux ciselés du ciel. La fenêtre est haut perchée, sept ou huit mètres par rapport au seul chemin d’accès. En contournant ce corps de bâtiment on débouche dans une grande cour carrée, encadrée d’autres constructions tout aussi impressionnantes dont l’une est bardée de bois. Il y a un sureau immense sous lequel j’ai pris l’habitude de ranger mon auto.
La plénitude, il est vrai tout à fait suspecte qui se dégage de cet endroit avant qu’on y entre, s’envole vite quand on est dans le lieu. Sous les hangars du fond, des vagues immobiles de foin. Sur la droite, un perron de pierres verdies de mousse et le propriétaire qui m’y attend.
Aucun geste, aucun signe ne relie ce vieux ronchon à ce que cette ferme m’inspire. Bien sûr les vignes, bien sûr les vielles pierres, mais où donc est passé le traditionnel geste d’accueil, d’ouverture aux autres que je croyais encore actuel en Touraine ?
Il a la barbe hirsute, blanche et dure. Son air renfrogné trahit une certaine fragilité malgré les efforts pour la cacher. Il a le regard brun clair, ce regard désenchanté des lionnes qui s’arrêtent après avoir manqué leur proie. Je l’imagine aigri, isolé du monde, dans un cocon transformé en refuge inconfortable de tant de pertes d’espoir. On dirait qu’il est absent de lui-même. Je n’ai rien rencontré dans ce visage, rien dans ces mouvements courts, rien dans son regard sec.
Finalement, après quelques mois d’âpres négociations, je deviens enfin propriétaire du domaine. Mes projets du début sont vite balayés par « l’âme viticole » du lieu. C’est décidé, je vais devenir vigneron.
Je veux perdre pied dans l’état de vigneron. Je vais me laisser imprégner des gestes. Je vais me plier au climat et aux saisons. Je vais vivre pleinement et passivement le temps qui passe.
Dix ans d’errance m’ont conduit au Domaine du pas du loup. J’ai acheté ce domaine forteresse voici un an et voilà que me vient de nouveau le goût de toi.
La réalité n’existe plus. Je deviens fou.
J’invente un terroir en lisant les plans cadastraux comme on lit un Roman. Les pieds rôtis seront un haut lieu des grands blancs. J’invente du vin. J’invente une cuve de vinification, j’invente des méthodes d’extraction, j’invente des saveurs et des arômes. J’invente un ultra son pour que le vin accède sans encombre à sa maturité, j’invente de l’osier pour assécher mon vignoble, des expositions de peinture sur les bouteilles.
Un peu D’Italie dans la cuvée Auguraccio. C’est ce qu’une amie m’a donné un soir de pensées offertes, un soir où il fallait parler d’autre chose, un soir où elle avait envie d’oublier…L’Auguraccio est né parce qu’il est des moments où l’on s’interdit de parler de ce qui nous obsède et qu’alors toute l’intensité de nos pensées se porte sur n’importe quel autre sujet. L’obsession, c’était un amour finissant. Le sujet, c’était le nom d’un vin. La cuvée porte-bonheur, le véritable Arlequin de bon augure est arrivé. Du soleil liquide, de l’or liquide, de la lumière de quartz, de la vigueur de terre, de la fleur de pêchers…
Mon vignoble est un lieu de rencontre, un lieu où ceux qui font, peuvent faire voir. Les vignes sont gourmandes et échevelées. Les chemins sont verts, les fossés sont creux aux roseaux et aux joncs, sont larges à l’osier. Les pêchers sont vent debout, sont à l’ouest. Les bois s’ouvrent aux prés. Les vaches y paissent alanguies. La maison est pleine de soleil. Pleine de soleil… Les chais sont d’ombres et de secrets.
Parfois, on aperçoit des gens au loin dans les vignes. On travaille les pieds dans l’herbe, en chapeau de paille, en manches retroussées. Parfois, les après-midi de farniente sont parsemées des cris des hommes à leurs chevaux. Je leur porte de l’eau fraîche et quelques mots. Au début de l’été, le tonnelier travaille dehors. Le tac tac des cercles de fer brûlant sur le bois neuf, le craquement des douelles épousées de force, la brûlure qui les tord.
L’hiver, on ramasse les sarments dans les vignes larges. Ailleurs, dans les vignes étroites, là où seuls les chevaux et les hommes peuvent passer, on voit des fumées qui indiquent la présence des tailleurs. Au fond, derrière l’horizon des francs de pieds, dans les caves sombres, il y a des bondes de verres sur des barriques. Il y a des barriques alignées sur des grands chantiers de chêne. Les murs sont blancs au début puis se teintent, s’animent d’arabesques. On n’a pas le droit de goûter dans les barriques. Il n’y a pas de verre et pas de pipette. Pour savoir le vin d’or, pour connaître l’Auguraccio nouveau, il faut attendre.
Là-bas, dans la maison, les tables sont en bois clair, les chaises en bois clair aussi, et pas de cadre aux peintures, et pas de socle aux sculptures. Personne pour posséder le vignoble. Tout le monde est locataire, tout le monde est provisoire. Tout le monde attend son heure comme je t’attends. On n’est pas inerte en attendant.
Les chiens, eux, se sentent peut-être propriétaires. Mais moi, pas du tout. Mais il est vrai que je n’ai jamais remarqué de délicatesse particulière chez les braques allemands chocolat…
Ici, on accueille. Ici on reçoit. En quatre langues, on dit nos bonheurs. On se promène dans les allées d’herbe, parfois à vélo, tout doucement pour continuer à se parler. Les invités repartent avec l’huile de nos noyers et du jus de pommes. De temps en temps, on vend des peintures, des livres et des sculptures aux allures malingres.
On est une équipe. Le vignoble est animé par des femmes. Elles sont dans les maisons et dans les champs. Elles sont devant les hommes pour écouter. Il y a des histoires d’amour, des hasards, des accidents. Il y a des souvenirs de vacances passées avec nous. Pour les anniversaires, on débouche souvent du moelleux.
Moi, je t’attends encore secrètement. Je t’attends car je sais que tu viendras un jour, car je sais que tu sais que je sais.
Il m’arrive de marcher en dans les vignes. Il m’arrive de lire et de t’écrire. Je pense encore souvent qu’il manque des cèdres à cet endroit, de l’ocre claire aussi pour porter vers le sud… J’en ai parlé le soir des vendanges.
C’est au bas de La lande aux chats que les brouillards du matin sont les plus beaux, les plus roses. Ils donnent à la vigne sa vigueur de silice, sa diffraction de lumière.
Le soir, quand les gens repartent, je ferme la porte derrière eux. Il y a toujours cet indéfinissable sourire, juste au moment de l’ultime regard, quand on se tourne une dernière fois pour partir enfin.
On est au soleil couchant. Les brouillards des bas et l’immobilité des moments d’inversion me portent les bruits du soir. Perception accrue au coucher des oiseaux, basculement inéluctable des sens. La nuit vient. Je reste là, étonné par ma vie.
Alors le trouble arrive, comme chaque soir. Vibrations imperceptibles mais dont je connais les pouvoirs. J’attends encore un peu, j’attends de ne plus décider. Et puis le flacon noir verse le vin doré. Miels et silex mêlés s’enroulent au fond du verre pour que les parfums de fleurs séchées m’envahissent. Des pierres à feu aux vents de seigles, des thés foxés aux fruits confits, tout va doucement, doucement vers l’apaisement du temps qui ralentit. Comme chaque soir, la montée lente du manque de toi, comme cette lenteur indispensable à l’écriture plus qu’à la parole, ce temps cotonné qui force la retenue.
Je suis alcoolique en t’attendant. Un jour tu viendras. Alors, sans attendre ton adhésion, je te conduirai à l’allée de statues, celle qui te guidera jusqu’aux vins. Tu liras des textes posés en lambeaux sur des pierres, comme tombés du ciel après l’incendie d’une immense bibliothèque. Tu percevras l’amoncellement. De statues en textes, d’images photos en peintures anciennes, tu te laisseras porter à une ambiance. Tu auras les sens en éveil mais plus du tout peur. Sur ta gauche, en entrant dans le chai à rouges, l’alignement de cuves maçonnées avec leur petite porte de fer te surprendra. Comme moi, la première fois, tu ne pourras t’empêcher de penser à des cellules de prison, des camps de concentration... tu mettras longtemps avant de détourner ton regard. Nous nous regarderons sûrement, visages pleins de curiosité et de crainte. Notre malaise sera palpable, le bruit de nos pas inquisiteurs. Dans cette maison, les soirs de vide et de silence, nous serons bouleversés par on ne sait quel esprit prodigieux. Il y aura l’empreinte de ceux d’avant, avec leurs doutes, avec leurs bonheurs aussi. Parfois, en faisant bien attention, on pourra ressentir l’émotion d’un précédent chanteur d’opéra à l’ouverture des volets, le matin sur les vignes. Il y aura aussi peut-être les rires des enfants lorsqu’ils descendront l’escalier en courant. Il y aura cette odeur de pierre et de souffre. Tu auras sûrement un peu froid. Les après-midi, nous irons près des vignes.
Sur l’est, chaque vigne sera bordée de figuier. Ils s’étaleront en corolles, ils mangeront ce qu’il reste des murs du clos. Ils seront las en fin d’été. Ils nous tendront leurs fruits, multitudes de bourses mauves. Les gens penseront qu’ils ne servent à rien, juste à donner des airs de méditerranée. Ensemble, nous irons pourtant les observer. Je t’apprendrai à les écouter. Ils m’indiqueront encore la date des vendanges.
Chaque année, nous ramasserons, nous entasserons ces petites outres molles dans des seaux. Nous les écraserons aux pieds. Les mains et les bras enduits, parfois confiturés jusqu’au visage, tu m’aideras à étaler cette compote aux odeurs de pain chaud dans les cuves. Un ou deux boisseaux par cuve, pas plus et puis silence. Tu resteras avec moi et ensemble, échangeant quelques sourires, nous nous lancerons des regards d’encouragement. Nous attendrons toujours comme ça, ensemble, accroupis devant les portes des cuves, silencieux. Le silence aide la fermentation. Il faut aussi aider en écoutant. Il faut aider en désirant très fort. Vouloir vraiment, demander à Dieu, transmettre des ondes… Plusieurs méthodes sont efficaces. On le sait, il ne reste à ce moment que quelques jours de calme. Les vendanges arrivent. On est excité. On devrait organiser, prévoir, préparer mais il ne faut pas. Pas encore, pas avant l’éveil complet des figues en fermentation. De toute façon, elles nous diront quand les vendanges devront commencer. Elles savent dire. Nous, nous devons seulement savoir attendre, savoir entendre. Elles sont si voisines des raisins qu’elles savent lorsqu’ils sont prêts pour la chrysalidation.
On écoutera. Cette fois encore, on penchera la bougie vers l’intérieur de la cuve et encore une fois, on verra nos figues écumer, bouillir de plaisir. Il ne sera pas encore l’heure. Mais un matin, alors que tu commenceras à douter, il sera désormais impossible de les voir dans la cuve. Elles souffleront la flamme pour nous dire, pour nous prévenir. Invariablement, à ce stade, elles chassent la flamme lorsque le bras s’étend. On ne peut pas voir des figues nues, en plein coït, levures en érection. On ne peut pas, voilà tout. Il n’est point besoin d’attention désormais pour les entendre. Leur retenue s’est envolée. Nous aussi nous pouvons parler fort. On dit que leur couleur est alors comparable au sexe des femmes amoureuses mais personne pour l’affirmer, personne. Ceux qui ont voulu voir, qui se sont trop approchés, sont morts. Respiration bloquée, probablement par l’émerveillement...
Mon maître en vin m’expliquait toujours que les raisins sont comme des chrysalides enfermées dans leur cocon de soie. Si l’on ouvre le cocon, le raisin meurt par oxydation. Il faut savoir attendre. On ne peut pas accélérer, on ne peut pas changer les choses. Seules, les cousines des raisins, les figues, savent le moment précis de la métamorphose.
Une fois, je crois avoir rencontré un vieux bonhomme qui est certain que les merles descendent des figues. Pour ma part, j’en doute un peu mais… c’est vrai qu’en passant les soirs d’octobre entre vignes et haies, il n’est pas rare de surprendre ces oiseaux là qui font la navette. Ils tissent inlassablement des liens entre figues et raisins. Tu les verrais s’exciter ! Ils se prennent pour des vendangeurs mais ne les confonds pas avec des voleurs, leurs cris en tous sens sont la preuve du contraire. Ils nous demandent de vendanger, ils nous préviennent.
« Comme chez les amphibiens, on observe chez les raisins et chez la plupart des échinodermes supérieurs, l’élimination d’organes larvaires par récupération phagocytaire… ».
C’est cette période extrêmement critique que les hommes appellent vinification. Durant cette nymphose, le raisin ne peut pas se défendre. Il doit attendre le développement d’organes nouveaux, tels que l’alcool, le gaz carbonique etc. C’est dans cette phase de transformation que la mortalité est la plus grande, surtout lors de l’éclosion qui suit la métamorphose. La séparation physique du vin et de son cocon, le marc, est extrêmement dangereuse pour le nouveau né. L’air, encore une fois, peut tuer…
Les traditions ancestrales de Touraine se sont toujours tournées vers l’utilisation de la figue pour faire du vin. Même oubliés, même combattus, les figuiers restent présents dans la plupart des vrais Terroirs. Ils sont bien sûr discrets mais ils sont là. Pour les retrouver, il vous suffit de suivre les merles …
Voilà, voilà comment je suis devenu vigneron. Vigneron fou. Vigneron schizophrène. Vigneron qui ne s’occupe plus des autres en tous cas. Vigneron qui attend sa prochaine vie mais hélas vigneron quand même. Je me suis enfermé dans ma bulle. Je n’arrête pas de travailler aux vignes, aux projets que je renouvelle en permanence. Je travaille et je bois. Au moins je suis actif la plupart du temps et je suis contraint au travail quotidien des vignes et du vin. Ça vous donne un rythme un vignoble !
Je n’ai pas vraiment de problème pour faire du « bon vin ». J’ai d’ailleurs obtenu plusieurs médailles d’or en présentant ma production à des concours. J’en suis à la fois gratifié et aussi effrayé en secret. Ces médailles m’impliquent trop.
Depuis quelques temps Marthe s’est un peu rapprochée de moi. Elle a maintenant une relation très riche, très affective avec ma nouvelle épouse et avec les deux petits. Elle a aussi deux enfants Marthe. Je trône sur ce domaine en papa gâteau mais détaché des réalités. Ma femme s’occupe de tout. Elle gère l’intendance et je sais bien qu’au fond je ne suis capable que de faire le vin.
Je vis en marge. Je vis en secret.
C’est Marthe qui assume la commercialisation du vin depuis un bon moment maintenant mais je sais bien que ses efforts seront vains. Mes économies fondent comme neige au soleil et je n’arrive pas à trouver les ressources nécessaires en moi pour relancer cette affaire. Mes clients Américains m’ont lâchés récemment à causes des attentats terroristes qui ont mis à mal la réputation Française outre atlantique. Mon banquier ne retrouve pas en moi l’engagement du début et parle déjà de me supprimer mes autorisations de découvert. Les super marchés trouvent que mon vin est trop cher. Je ne vois pas vraiment de solution. Je laisse doucement la mélancolie m’envahir. Je laisse faire.
L’inéluctable chute se produit en début d’année. Je reçois de plus en plus de « papiers bleus » des banques puis ils sont tous là. Il y a des huissiers et des administrateurs judiciaires, quelques créanciers et beaucoup de repreneurs potentiels. Les charognards sont lâchés… Ma tête a lâchée juste avant les banquiers. Je sais que c’est ma folie qui m’a mis en faillite. Je sais aussi que cette folie est due à l’amour ce qui me ronge de l’intérieur et que tu es la seule à connaître. Je n’ai pas honte de cette folie là. J’aime cette folie là. Je ne veux pas m’y soustraire, jamais.
Je passe mes journées entières à faire visiter le domaine, à faire goûter les vins, à décrire les projets qui éventuellement pourraient permettre au vignoble de se redresser financièrement. Je le fais lentement, sans passion mais très consciencieusement. Je ne me défends pas. Je joue la carte de l’honnêteté lorsqu’on me demande de décrire les défauts du lieu. Je joue encore la transparence absolue lorsque le juge me demande de lui présenter l’inventaire global de mon patrimoine. Il me semble indispensable d’être réellement ruiné si toutefois il reste des dettes après ma faillite. C’est ma morale. Ma volonté ultime.
Un peu plus tard, le tribunal décide de vendre absolument tout ce que je possède pour tenter de rembourser les dettes qui se sont accumulées. Mes principaux créanciers sont bien entendu les banques qui dans ces situations difficiles n’ont comme refuge que le contenu des contrats et leur droit. Ils s’en servent à plein.
En trois mois je suis réellement dépouillé. Ceux qui pensaient pouvoir compter sur mon rebondissement de dernière minute en sont pour leurs frais. Je ne réagi pas.
Je suis aculé au statut de chômeur non indemnisé. Je ne fais rien. Je ne parle pas. Je me laisse porter par ma femme qui s’est débrouillée pour retrouver une petite maison en location et un modeste revenu qui lui permet d’assumer honorablement les enfants. Je suis à sa charge en plus des enfants. Je suis nourri et hébergé.
Bien sûr je me renseigne auprès de conseillers juridiques. Je les écoute avec attention mais ils me disent tous, avec plus ou moins de délicatesse, que j’entre dans l’ère du « plus jamais ».
Pour ne pas que les créanciers, c’est-à-dire les banques, soient tenter de relancer inlassablement des procédures à mon encontre je devrai éviter d’être propriétaire de quoique ce soit. Plus jamais de maison ou de voiture à mon nom, plus jamais d’argent sur un compte en banque, plus jamais de salaire supérieur au minimum garanti, plus jamais rien, plus jamais, plus jamais…
Je trouve cela désespérant d’autant que mon couple m’inflige d’autres « plus jamais » lui aussi. Plus jamais de relations sexuelles, plus jamais de projet, plus jamais, plus jamais.
Il me faut trouver autre chose. Trouver une raison de vivre. J’ai les enfants avec qui j’installe doucement des relations différentes. J’ai l’écriture que je pourrais quand même reprendre. J’ai mon imagination qui peut éventuellement retrouver un second souffle et puis j’ai toi.
Toi seulement en pensées et quelques fois ta voix discrète au téléphone mais c’est toi quand même. Je sais que je ne dois rien faire pour tenter de te contacter. Je sais que tu risquerais d’interpréter cette démarche comme une tentative de te « mettre en cage ». Je sais ton insatiable envie de liberté alors je reste discret moi aussi. Je suis à l’écoute de tes moindres gestes mais je reste extrêmement vigilant quand à la légèreté indispensable, au mince filet de relation qui nous lie encore. Je n’ai plus que ça.
J’entre malgré moi dans une période où tout devient lent, silencieux, sans projet concret. Au début j’écris un peu puis rapidement je n’ai plus rien qui me vient. J’arrête donc et m’adonne quotidiennement à de longues marches.
Un peu plus tard des amis m’offrent de les aider à faire un terrassement. J’accepte et en guise de payement je choisi qu’ils m’offrent un vélo plutôt que de l’argent. Je troc alors mes marches en balades à vélo. Mes sorties sont de plus en plus longues est arrivent rapidement à occuper mes journées entières. Je fais environ milles kilomètres par semaines. Cette période dure un an.
Je roule, je roule, je roule. Je roule la pensée à nouveau en balade. Je roule en ressentant de plus en plus de légèreté. Une légèreté curieuse, à la fois lumineuse et teintée d’angoisse. J’ai peur de demain, moi qui n’ai que ça et mon lourd passé.
J’ai un peu honte de tout ce qui m’est arrivé pourtant je n’ai plus de gène quand à l’image que je peux donner aux autres pourtant. Je me fiche de tout. Je me détache de tout ce qui faisait mon identité mais je ne trouve pas cela du tout douloureux. Je suis en changement.
C’est probablement là que je trouverai ma nouvelle voix, dans le changement. Ce dont je suis sûr en tous cas c’est qu’il n’y aura pas d’issue satisfaisante en partant de ma situation actuelle alors je ne risque plus rien du tout. Tout est possible. Tout est permis. Le plus dangereux pour moi, ce qui me propulserait inévitablement dans le mur, ce serait de ne rien faire.
Voilà déjà deux ans que je suis arrêté sur le bord de la route. Mon corps et redevenu mince et sec mais ma peau s’est ridée par endroits. Deux ans que j’évolue en silence dans un monde de lenteur. Je n’ai plus la pudeur suffisante pour cacher le fait que je ne cherche pas de travail. Je ne veux pas retourner au monde ou alors seulement à ma manière, sans contrainte.
Ce week-end, c’est décidé, j’annonce mon redémarrage mais j’annonce aussi mon départ. On acceptera bien entendu puisque l’on ose plus me contredire depuis longtemps. De toute façon cela arrangera tout le monde. Ma femme qui porte la maison à bout de bras ne pourra qu’en être soulagée. Et puis chacun sera content au fond de me voir enfin agir.
J’ai acheté un ordinateur et j’ai trouvé une maison à louer. Ce qui me surprend le plus c’est qu’enfin je peux louer à mon nom. Ils s’étaient bien trompés au fond les « corbeaux prédicateurs ». Mon jugement a eut lieu la semaine dernière et l’ordonnance rendue dit qu’il y a « abandon des poursuites pour insuffisance d’actif ».
Je suis donc libre de refaire ce que je veux, quand je veux. Bien sûr il me faut trouver des idées vu que je n’ai pas le moindre argent mais ça, je suis sûr d’y arriver si je m’y mets vraiment. Je sens que la motivation est là, tout près.
Depuis quelques temps mes sorties à vélo sont plus tranquilles ce qui me donne le temps de la réflexion. Je cherche une idée. Je m’y prends avec méthode. Je me dis qu’il me faut chercher dans ce que je connais le mieux. Je me repasse le film de mes activités antérieures et je me conditionne.
Je peux faire n’importe quoi pourvu que cela me permette de regagner mon indépendance. Je me sens envahi du même mode de penser que lorsque j’étais adolescent. Etre indépendant. M’assumer entièrement le plus vite possible.
Ce cheminement m’amène assez vite à explorer les souvenirs flous que j’ai des technologies sur lesquelles j’ai travaillé il y a bien longtemps. Je cherche à me remémorer les problèmes que j’ai rencontrés alors et pour lesquels, par opportunisme des affaires, je n’ai pas pris le temps de chercher des solutions.
 Il n’existe pas de problèmes. Seulement le déclenchement de la recherche d’une solution… au moment où l’on bute…
Je me souviens comment je détruisais les bactéries dans mon vin avec de l’ultra son. Je roule à vélo et je pense à l’ultra son. Je ne pense qu’à l’ultra son. Je suis sûr qu’il existe des applications qui n’ont pas encore été explorées. Je peux si je veux. Il me faut me concentrer. Trouver une utilisation à laquelle personne n’a encore pensé. Me concentrer et créer une entreprise sur cette idée. Créer une entreprise qui me fasse à nouveau gagner mon indépendance. Créer une entreprise qui fasse que la précarité absolue dans laquelle je me trouve s’éloigne. Eloigner la précarité pour oser me rapprocher de toi.
Désormais il m’arrive de ne pas sortir pendant toute une journée. Je reste devant mon ordinateur à vérifier des hypothèses que j’ai échafaudées la veille sur mon vélo. J’y reste la nuit aussi parfois. Je bosse, je bosse, et finalement un système au fond tout simple est enfin prêt à être testé. Le principe tient en peu de lignes :
L’invention concerne un réacteur de stérilisation par ultrasons de liquides sans adjonction de produit stérilisant et sans élévation de température. Le dispositif est constitué d’un tube formant réacteur (1) avec en son centre un résonateur d’ultrasons (2) qui émet à 360°. La fréquence d’émission d’ultrasons est en accord avec la dimension radiale du tube, de manière à établir un réseau d’ondes stationnaires (3) situé au milieu de l’espace annulaire. Ce réseau d’ondes stationnaires (3) est constitué de nœuds d’hyper fréquences (4) provoqués par résonance qui, par conséquent, forment un mur d’hyper fréquence (5) tout au tour du résonateur (2). Ce mur d’hyper fréquences (5) est une zone très mince où de très grandes énergies s’accumulent par surpression/dépression et qui agissent directement sur l’énergie de cohésion atomique. Sans aller jusqu’à séparer les atomes les uns des autres, l’élasticité électronique est tellement sollicitée qu’aucun organisme (micro-organisme) vivant n’y résiste. La forme cyclonique du réacteur (1) impose à tout le liquide de franchir au moins une fois le mur d’hyper fréquences (5) et donc d’être traité. En effet, l’entrée du liquide (6) est disposée de manière tangentielle, ce qui lui donne un mouvement circulaire aussitôt entré dans le réacteur (1). L’orifice d’entrée ne pénètre que très peu le tube (1) de telle façon que le liquide circule d’abord en périphérie du réacteur (1). Des chicanes sont disposées tout au long du réacteur (1), ce qui créent des zones de turbulences ayant pour effet l’homogénéisation du liquide à traiter. Celles-ci diminuent largement les chances qu’une partie du liquide ne franchisse pas le mur d’hyper fréquences (5). La sortie du liquide (7) traité est disposée de manière à puiser ce liquide au plus près du centre du réacteur (1), c'est-à-dire contre le résonateur (2), à l’intérieur du mur circulaire d’hyper fréquences (5). Le liquide ainsi traité est débarrassé de tous micro-organismes vivants, sans toutefois que sa structure physico-chimique soit modifiée puisqu’il n’aura pas subi d’élévation de température et qu’aucun produit extérieur n’aura été ajouté. L’efficacité de ce procédé sera d’autant plus grande que le liquide à traité aura été dégazé préalablement, évitant aux bulles de gaz d’amortir les surpressions/dépressions par leur élasticité.
Voilà que la demande de brevet est acceptée. Les recherches d’antériorité font apparaître deux procédés, l’un suisse et l’autre américains, qui sont franchement proches de mon propre système. Je dois de nouveau beaucoup travailler pour démontrer l’originalité de mon invention.
C’est exactement ce que je fais. Je travaille sans relâche, le cœur léger mais avec un sérieux qui me surprend moi-même. Finalement je suis enfin prêt.
J’envois mes résultats à l’institut national de la protection industrielle et il ne faut que quelques semaines pour que je reçoive les conclusions positives. Je peux me lancer. Je me mets à la recherche de partenaires financiers pour développer l’application de ce procédé.
Je suis tout émoustillé. Je mène mes entretiens avec la fougue passionnée qui m’animait voilà vingt ans.
 Equiper les stations d’épuration sans utiliser de chlore, ni d’ozone ni rien du tout…
 Equiper les aéro-réfrigérants qui sont souvent des « nids » à légionnelles et/ou amibes.
 Faire du vin sans adjonction de souffre de manière à laisser actifs les fameux résvératrols bienfaiteurs sur le plan cardio-vasculaire.
 Stériliser du lait sans le monter en température et de ce fait lui garder le goût naturel de lait cru.
 Stériliser de l’eau à soixante degrés dans les avions etc.
 Etc.
J’ai refais des prévisionnels. Des prévisionnels d’exploitation, des prévisionnels financiers, de trésorerie… Je parle même un peu anglais quand c’est vraiment nécessaire. Il me semble que j’ai enfin trouvé l’investisseur qui va s’engager avec moi sur ce projet. Les négociations son assez âpres mais je pense que nous allons arriver à conclure.
Bien sûr le différent qui nous oppose porte sur l’évaluation du brevet. Je n’ai que ça comme apport. De son prix estimé dépendra donc le nombre d’actions que je possèderai dans l’entreprise…
Je suis assez mal placé pour négocier étant donné que chacun des chiffres que je fais mine de manier avec habitude me donne le vertige. Je vis avec rien depuis si longtemps que j’en ai perdu la mesure ! Nous arrivons tout de même à un accord raisonnable pour moi mais soumis à conditions.
 De nouveaux essais doivent être faits qui seront menés par les laboratoires de mon futur associé potentiel.
J’accepte. J’accepte à la fois naïvement et taraudé toutefois d’un doute. Je n’ai pas réussi à argumenter suffisamment lorsqu’il m’a refusé l’accès libre à ses laboratoires. Je ne vais pas pouvoir suivre leurs travaux. Je ne suis pas tranquille mais un contrat est un contrat…
Les laboratoires privés internationaux disposent de plus de moyens que n’importe qui. C’est ce que je vais vite découvrir, à mes dépens. En un mois, ils ont trouvé suffisamment de failles dans la rédaction de ma demande de brevet pour se permettre de remettre le contrat en cause. C’est bien entendu ce qu’ils font aussitôt avec force renforts d’avocats. Je suis démuni. J’abandonne. Je replonge. Je retourne à mon vélo.
Un des aspects qui me touche le plus c’est la volonté qu’a ce laboratoire industriel d’enterrer le brevet, de le mettre en conserve en attendant le moment vraiment opportun pour le sortir. Lorsque je dis « vraiment opportun », je veux dire pour lui, pour servir son développement économique. En effet, mon procédé est en concurrence avec l’eau de javel si on ne regarde que le côté sanitaire et on peut même dire qu’il est en léger retrait étant donné son coût d’utilisation direct.
En revanche si l’on considère l’aspect environnemental, c’est-à-dire si l’on compte la production de CFC envoyés dans l’atmosphère, alors là, mon procédé devient franchement intéressant.
Tout ça est vrai mais c’est sans compter sur le fait que l’eau de javel est produite par une filiale de ce même laboratoire… La partie est perdue pour moi.
Les quelques milliers d’euros d’indemnisation de mon « préjudice moral » comme ont dit les avocats, me donnent tout de même le loisir de garder ma maison. Je roule donc de nouveau chaque jour à vélo mais je sais que j’ai un peu de temps devant moi. Un peu de temps. Dix mois environ pour retrouver une autre idée, plus simple, plus maîtrisable et que je puisse mettre en application seul avec le peu d’argent qu’il devrait me rester alors. Je suis sur un programme serré mais pas irréalisable. Il ne faut pas perdre le moral.

Cinquième partie





En définitive je m’aperçois que je peux presque toujours trouver soit des améliorations, soit des solutions à des problèmes, dans des domaines où je suis l’utilisateur direct. Pour l’heure je suis un utilisateur direct de vélo. Je décide donc de réfléchir sur le vélo.
Je fais d’abord l’inventaire des avantages que propose cette merveilleuse invention qu’est le vélo. Une formidable « machine à propulsion humaine ». Une machine dont on ne s’est pas vraiment occupé depuis l’arrivée de l’automobile et qui du reste, j’en suis sûr, pourrait être largement mieux utilisée. Je me dis que le peu d’engagement économique qu’elle suscite par rapport aux autres moyens de locomotion est à la fois son atout et son handicap. Le vélo est, et restera, une machine accessible à tous ou presque mais en même temps des recherches auront du mal à être engagées étant donné le peu d’intérêt économique en jeu.
Ah ! La voiture. Ah ! Le pétrole. Ah ! Les avions.
On considère toujours les déplacements en mettant en avant les grands voyages, les voyages rapides, les transports lourds etc. Mais en fait le plus souvent l’homme à besoin de faire une multitude de petits trajets chaque jour. Des trajets avec de faibles charges à transporter. Là, le vélo devient roi, surtout hors des villes.
L’Afrique et l’Asie ont de plus en plus besoin de vélos. Pas de consommation de carburant. Pas d’encombrement. Pas ou quasiment pas de coût d’utilisation. Il me faut absolument réfléchir aux améliorations qu’il doit être possible d’apporter au vélo.
Des recherches à ce propos me font comprendre pourquoi le vélo que nous connaissons aujourd’hui est au fond le même qu’il y a un siècle. Je comprends le processus de blocage qui a fait que les lobbys d’états (pétrole, manufacture etc.) ont développé, et privilégié il faut bien le dire, leur production.
En France en tous cas, dans les années vingt, le vélo Hirondelle de Manufrance et l’utilisation de plus en plus démocratisée de la voiture automobile ont tué dans l’œuf tous projets d’amélioration des vélos.
L’interdiction en mille neuf cent trente quatre d’autres vélos que les « vélos droits » au tour de France a signé l’arrêt de mort du progrès sur ce registre. Les avancées réelles qu’avait faites M. Moshé ou autre à propos de l’ergonomie ou de l’aérodynamisme sont reléguées au rang de gadget inutile.
Je décide de procéder à une approche rationnelle et systémique de ces problèmes.
Je vais travailler sur la position des cyclistes. Je vais travailler sur la transmission.
Très rapidement j’arrive à une position très proche de celle qu’avait trouvée M. Moshé, la position du « vélo couché ».
Ce vélo offre les avantages d’une position beaucoup plus confortable, bien plus aérodynamique et bien mieux adapter à l’effort prolongé qu’un homme peut produire.
Les transmissions sont aussi relativement faciles à remettre en cause. Je remplace les « chaînes de vélo » par des arbres de transmission souples, je remplace les dérailleurs par des petites boites de vitesses intégrées dans les moyeux, je pense même à positionner un tout petit moteur à air comprimé dans ce même moyeu pour assister le pédalage…
Mes recherches avancent vite et c’est tout à fait naturellement que j’arrive à la conception d’un vélo articulé qui laisse toujours le cycliste en position optimisée muni de tous les avantages que je viens d’évoquer. Je travaille aussi sur l’apparence, sur l’esthétique de l’objet afin de lui donner un aspect attrayant. Je veux une belle machine !
Ces jolis engins sont aussi beaucoup plus performants que les vélos droits. Soixante cinq kilomètres en une heure sur une piste, sans carénage, face au record de l’heure en vélo droit à cinquante trois kilomètres.
Mon plan fonctionne. Je monte une entreprise de production. Rapidement je m’associe avec un spécialiste de la construction mécanique. Mon associé est un homme de technique mais contrairement à la plupart de ses « collègues » de même formation il est ouvert à toutes nouveautés. Il est aussi, et ce pan là de sa personnalité n’est pas des moindres, largement sensible à l’esthétique. Il est sculpteur. Il est un « chercheur de formes ». Il est un « explorateur des âmes » quand il propose des volumes… Il me surprend aussi quand il considère avec attention les couleurs, les allures, les configurations qui aideront les utilisateurs à s’identifier à ce vélo. Nous nous comprenons vraiment. Nous avons la même démarche.
Je m’entoure toutefois d’un autre associé. Ce type est encore dans les affaires. De grosses affaires. Il est crédible sur le plan bancaire, lui… Moi, je me consacre à la communication et à la commercialisation. Je travaille aussi sur de nouveaux modèles. En deux ans notre entreprise a mis en place un « maillage » de sous traitants qui rivalisent d’inventivité et de dynamisme. Les distributeurs que nous fournissons ne sont pas en reste. Des espaces « Hamac », c’est notre marque, fleurissent dans les super marchés, dans les galeries marchandes mais aussi dans les quartiers bourgeois des grandes villes.
Il est décidément très « branché » de rouler en Hamac. On nous propose de partenariats fous. Ceux qui nous plaisent le plus sont ceux qu’offrent les couturiers, particulièrement celui d’un couturier Allemand vivant en France. Le « hamac » est devenu l’objet qui traverse sans retenue toutes les couches sociales.
C’est après trois ans seulement d’activité qu’un grand groupe de distribution nous fait une offre de rachat. Les sommes proposées sont astronomiques pour nous. On parle de plusieurs millions d’euros nets pour chacun. C’est mon associé « homme d’affaire » qui négocie le prix. Chacun son boulot !
Je reçois aussi le patron d’un grand groupe de luxe, un représentant de la femme le plus riche de France, etc. Il ne faut que quelques mois pour que nous lâchions prise et que nous acceptions l’une des offres. Il y a des vélos hamac partout dans le monde. Mes associés et moi sommes riches, plus riches que ce que nous aurions pu imaginer dans nos rêves les plus fous. Je décide de distribuer une partie de ma fortune à ma famille. Bien entendu, toi, tu refuses le moindre euro.

Déjà trois ans que je n’ai plus d’activité professionnelle. Je me suis installé en Toscane, seul. Mes enfants et ma femme viennent m’y retrouver de temps en temps. Pas trop souvent. Leurs visites correspondent à peu près à la moitié des vacances scolaires. Je me fais bien à ce rythme. Je vis donc la plupart du temps tout seul. Toi, tu me dis toujours que tu viendras mais tu ne l’as pas encore fait. Ma maison est grande. Elle se trouve sur une colline. La vue dont on profite par les larges bais vitrés de toutes parts est dégagée, ouverte sur la campagne ensoleillée d’Italie. Ici tout est calme. Je reprends le cours lent de ma vie d’ennui et de contemplation délicieuse.
C’est ma Marthe qui s’est débrouillée pour se faire « amie », pour être en contact régulier en tous cas avec Marion. Cette situation a l’avantage de lui avoir fait rencontrer toute la famille, tranquillement.
Comme Marion est devenue une magnifique jeune femme ! Dix neufs ans déjà ! Franchement j’ai été surpris quand j’ai su que c’est ton mari qui l’a poussé à venir séjourner ici pour l’été, pour préparer tranquillement l’entrée à l’école dans laquelle elle a brillamment était admise a-t-il dit. J’ai été surpris mais heureux bien sûr. Changerait-il donc d’avis à propos de l’attitude à adopter avec elle ? Aurait-il enfin chassé sa peur viscérale de moi et de ce que je représente pour lui ? Toi, j’ai la sensation que tu laisses faire avec une certaine délectation. Que tu observes de loin. Tu laisses les choses évoluer au gré des situations et des curiosités de ta fille. Je sais que tu ne te défileras pas. Voilà dix neufs ans que tu t’y prépares.
Je me suis encore levé très tôt, avec le soleil qui ce matin donne des teintes particulièrement claires au paysage. Je suis parti faire mon tour habituel, mon tour quasiment quotidien.
Comme cette Toscane campagnarde me plait !
Il y a des champs d’oliviers tout autour, et des friches, et des grands chênes verts. Il y a des chemins ocre clair et des talus herbeux. Il y a des coquelicots, des bleuets et des marguerites qui vivent au vent, en liberté. Il n’y a personne qui me connaît vraiment et personne qui cherche à me connaître. C’est de là que je t’envois mes pensées, mes désirs aussi parfois. Je marche tranquille. L’air s’engouffre insidieusement dans ma chemise entre ouverte. Je me souviens que tu me demandais toujours de la boutonner un peu plus. Tu devais me trouver indécent je crois avec ma toison brune apparente. Désormais je n’ai que des poils blancs à montrer. C’est moins combatif…
Je fais ma promenade « de santé » comme on dit mais pour une fois j’ai pris une montre. Je dois être rentré vers dix heures absolument. Marion arrive à onze heures et je suis si impatient de la voir...
Ça y est. Il est dix heures et j’attends. Je me suis installé sous la tonnelle de muscat. Je suis assis et de là je peux voir le chemin jusqu’à la route du bas, à un kilomètre. Je suis tout excité par sa venue. Je suis tout intimidé aussi mais je m’organise pour qu’elle ne s’en aperçoive pas.
C’est curieux quand même qu’elle a choisi de venir ici, comme ça, toute seule, presque deux semaines avant l’arrivée Marthe et Mathieu et de leurs enfants.
Ces vacances vont être chargées de mouvements et de cris d’enfants. Il y aura beaucoup d’allés et venues. Il y aura des disputes amicales, des conversations politiques légères, des descriptions enjolivées du travail, des amis, des projets. Pour moi, ces vacances représentent l’aboutissement d’une quête de bientôt vingt ans grâce à la venue de Marion mais je suis le seul que cela concerne vraiment. Je sais que tu ne vas pas arrêter d’y penser aussi, de penser à nous deux.
Tu seras sûrement un peu frustrée quand même de ne pas être là. Ma femme amène vient avec les petits mais elle n’arrivera qu’après.
Le soleil est déjà haut et Marion n’est toujours pas là. Je commence à m’inquiéter un peu mais je dois rester calme. Je n’arrête pas de fumer. Je vais me faire un autre café. Bien sûr j’ai déjà imaginé ce que je vais lui dire pour l’accueillir. Je me répète en boucle ce que je compte lui dire pour son arrivée mais…
Bien sûr je me suis déjà répété mille fois cette scène là. Bien sûr il est probable que je sois démuni lorsqu’elle se présentera tout à l’heure, grande, belle, déjà une petite femme et cette voix faussement sûre d’elle qu’elle avait la dernière fois que je vous ai croisées. Dès maintenant je me sens menacé par son regard, ce regard qu’elle à si soutenu, si semblable au tien mais sans ta tristesse, sans tes déceptions intérieures que tu me caches si mal.
Enfin une voiture ralentit sur la route. C’est le taxi. C’est elle. La voiture tourne et monte sur le chemin en soulevant un nuage de poussière derrière elle qui se disperse aussitôt sur les vignes. Mon cœur s’emballe mais je ne bouge pas de ma chaise. Je me donne de la contenance en rallumant une cigarette et en faisant comme si j’étais entrain d’écrire. Elle arrive.
Le taxi est passé par derrière. Je l’entends s’arrêter mais je ne le vois pas. J’hésite un instant puis je me lève et je fais le tour de la maison pour aller à sa rencontre. Elle paye le taxi.
Zut, au moins j’aurais pu penser à régler la course…
Le conducteur du taxi me salut et je lui réponds. Marion me fait enfin face. Je me suis arrêté à trois mètre d’elle. Je crois que le rouge lui monte aux joues. Moi aussi. Elle me sourit puis se penche pour prendre son gros sac. Nos regards ne se quittent pas. Je m’approche et je l’embrasse. Elle se colle à moi. Pour la première fois elle laisse du temps à cette accolade, le temps dont j’ai besoin pour reprendre mon souffle. Je la tiens par les épaules, à bout de bras, et nous nous observons. J’ai des larmes plein les yeux. Elle me sourit. Elle ne doit pas comprendre pourquoi j’ai tant d’émotion. Je dois faire diversion.
 Tu as fait bon voyage ? C’est vraiment bien que tu sois venue.
Je lui tends la main tout en lui prenant son sac de l’autre. Elle me donne sa main et nous avançons vers la tonnelle.
 C’est merveilleux ici. Et ces sculptures en plein air, ces paysages, les couleurs… C’est toi qui fais toutes ces statues ? Et cette maison… fabuleux …
Je l’écoute et j’entends en même temps le flux de mon sang qui me bat les tempes. Je pose son sac près de la porte et je reprends ma place de tout à l’heure. Elle ne s’assied pas tout de suite. Elle s’avance sur l’herbe jusqu’au mur qui cache la piscine. Elle est a trente mètres de moi, de dos, à l’aise qui relève ses cheveux en chignon tout en prenant connaissance des lieux. Elle est grande et fine. Les cheveux noirs et épais. Les épaules carrées. L’allure sportive et musclée, l’attitude détachée. Elle porte un jean de toile grège et un chemisier blanc légèrement trop grand. Elle a un gros ceinturon qui me fait penser à la mode des années soixante dix. Elle porte des chaussures de sport très fines dont elle a rabattu les talons comme des babouches. Elle se met souvent sur la pointe des pieds en tournant sur elle-même, en écartant les bras. Je la sens heureuse d’être là.
 Ouah, je vais pouvoir me faire griller ici. Maman me l’avait dit.
Je souris mais ne réponds pas, enfin pas directement.
 Tu feras tout ce que tu veux ici. Tu es chez toi ici.
Je sens qu’elle a perçu ma réponse, y compris dans son allusion cachée mais elle n’en fait pas cas. Elle continue sa ronde, tranquillement, se posant ici sur un banc de pierre, là au rebord d’une statue. Elle s’est arrêtée au beau milieu de la pelouse et offre son visage redevenu calme au soleil. Je t’imagine voilà des années…
 Tu buvais du café ? me fait-elle en s’appuyant de tout son poids sur le bord de la table.
Elle se détend. Elle s’étire à la manière des sportives. Je lui propose autre chose que du café si elle préfère mais elle opte quand même pour un café, « comme toi » me dit-elle. Elle me suit dans la cuisine. Elle observe tout. Elle s’avance avec curiosité, avec gourmandise. Je suis aux anges.
 Tu peux visiter si tu veux. Je mets le café à couler et j’irai te faire voir ta chambre pendant ce temps là.
J’ai pris son sac. Je la conduis vers sa chambre en passant par l’extérieur. Il y a un escalier de pierre accolé au pignon de la maison. Il est couvert d’arceaux de fer sur lesquels court une glycine en fleurs. Marion en cueille une grappe en montant qu’elle accroche à son chignon après en avoir longuement respiré le parfum. Elle me suit pas à pas mais son regard est happé par la maison. Les cadres, les recoins de vases, les meubles curieux et souvent exotiques, les plafonds peints de scènes érotiques à la façon des fresques de Pompéi.
 Là, c’est le lieu de Marthe et de Mathieu. Leurs petits dorment à côté. Nous devons traverser ces deux pièces pour arriver chez toi.
J’ouvre la porte et je la fais entrer devant moi. La pièce est grande avec un grand lit à baldaquin léger façon Geacometti. Il y a une très grande ouverture sur la gauche qui donne sur une terrasse de pierres blanches dont les balustrades sont en briques aux formes arabisantes. Il y a une table basse en fer dont le plateau est fait d’une mosaïque de faïence. Il y a des chaises pliantes blanches. Marion s’avance. Elle regarde. Elle ne dit rien. Le paysage est vraiment d’une beauté à couper le souffle de cet endroit là.
 Ouah !
Elle revient dans la chambre en me caressant l’épaule en guise de remerciement, en me souriant. Elle observe maintenant les tableaux, elle tâte le tissu de la couette claire, elle s’assoit un instant sur le lit puis se lève aussitôt. Je lui montre l’armoire, la table qui sert de bureau d’intérieur et aussi la salle de bain qui est commune à sa chambre et à celle Marthe. Je la sens ravie.
 Je vais être si bien que je vais avoir du mal à travailler dis donc !
Je lui souris.
 Tu vas voir, en attendant que les autres arrivent nous allons passer une semaine ensemble, un peu plus même. Tu verras c’est très bien pour moi ici mais je crois que ça risque d’être très ennuyeux pour toi, très silencieux…
 J’ai ma musique.
Elle se penche sur son sac et en sort le petit appareil portatif que je lui ai offert deux ans plus tôt.
Tu vois, je l’ai encore… Et puis il faut vraiment que je bosse. Et puis j’ai plein de trucs à te demander, plein plein…
Elle me regarde fixement en me parlant, avec insistance, pas du tout comme je l’imaginais. Ça m’intrigue et m’attire à la fois. J’ai un peu peur.
Maintenant nous redescendons. Je lui propose de finir notre tour « découverte du lieu ». Une chambre pour chacun. Un style différent par chambre. Une couleur dominante par pièce. Je lui raconte une anecdote pour chacun des endroits que nous visitons. C’est ma manière de lui prouver que ces lieux sont habités, destinées à des personnes précises. Je lui montre aussi les deux chambres d’amis, au ré de chaussée, à côté du salon qui elles, en revanche, sont très souvent occupées.
Elle est impressionnée, me dit-elle, par la grande salle à manger ouverte sur une sorte de cloître et sur le jardin. Elle en fait le tour puis revient à moi en esquissant des pas de danse, en chantonnant. Je sens qu’elle est curieuse de tout, que tout ce fatras d’objets que j’ai rapporté de partout lui plait. Mes sculptures, mes dessins ou mes peintures lui plaisent aussi. Elle y glisse doucement ses doigts. Elle les caresse en passant.
De nouveau dans la cuisine je prends le café fumant, bien disposé sur le plateau chinois rouge, avec des madeleines que j’ai faites hier et nous allons nous installer sous la tonnelle.
 Mais tu m’as préparée une chambre rien que pour moi ? Elle est magnifique. C’est celle que j’aurais choisie… Merci monsieur.
Je ne réponds que d’un grognement incompréhensible de satisfaction puis je dis quand même.
 Mais c’est ta chambre, je te l’ai dit. Ici c’est grand, très grand. Chacun en a une. Toi aussi bien sûr.
Je prolonge aussitôt mon propos pour l’empêcher de me poser une autre question sur ce sujet.
 Je te sers. Tu veux du sucre ?
Elle me regarde avec insistance un moment puis détourne le regard vers les statues du jardin.
 Non, je ne prends pas de sucre.
Elle me parle d’abord Marthe qu’elle a vu le mois dernier à Bruxelles où elle est allée passer une semaine. Elle me parle de tes petits, Paul et Lucie qui lui font assumer parfois durement son rôle d’aînée. Elle rit de tout cela. Je perçois un attachement très fort à ses petits frères et sœur. Elle me demande ce que deviennent Noah et Iris, mes plus petits. Moi je réponds consciencieusement mais au fond j’attends qu’elle me parle d’elle. J’ai envie de savoir ses projets, ses envies, sa vie enfin mais bien entendu je n’en dis rien. Je la laisse faire, à son rythme, à sa guise. Nous continuons comme ça durant plusieurs heures si bien que nous oublions le déjeuner. Je lui propose alors un repas que j’improvise avec des restes. Nous le préparons ensemble. Cuisine méditerranéenne typique. Je suis dans mon élément. Je me sens bien. J’ai toujours eu l’impression d’accueillir en préparant les repas. Elle met le couvert dehors, avec des fleurs sur la table qu’elle a cueilli pendant que je hachais l’ail pour le carpaccio de poivrons. Je sors avec une bouteille de Chianti classico.
 Et du vin, tu bois du vin ?
 Bien sûr, comme maman, pour les moments de fête, et il y a souvent des fêtes…
Elle m’a envoyé ces mots pour que je les attrape, comme un ballon de couleur. Je fais mine de ne pas relever, ou plutôt je cache consciencieusement mon émotion pour qu’elle la perçoive...
Elle s’est déjà installée. Elle à reprit la même place que pour le café mais s’est assise avec une jambe relevée qu’elle entoure des ses deux bras, le menton posé sur le genou. Elle me regarde et me sourit. Je lui sers le vin. Elle tend le bras, prend le verre, le lève en face de moi.
 Moi aussi je suis contente d’être venue, … te voir, …Au fond nous avons une grande semaine pour faire connaissance.
La manière dont elle s’adresse à moi m’enchante. Elle est une enfant avec sa candeur conservée intacte. Elle en a la fraîcheur, mais ses propos sont plein de sens complexes, plein d’envies de découverte.
Nous commençons à boire un peu puis je me lève pour aller chercher des olives que j’ai oubliées. Elle s’émerveille des odeurs de la cuisine d’ici, des goûts qu’elle découvre. Cette curiosité me plait. Tout reste de la journée se passe de la même manière. On parle, on fume, on boit, on grignote, on parle encore. Ce n’est que vers une heure du matin qu’elle me dit sa fatigue. Je lui propose d’aller se promener autour de la propriété, demain matin, mais je lui recommande de dormir le plus possible, tant que la maison est encore calme.
 Tu vas voir, on ne dort pas beaucoup quand tout le monde est là. Profites en pendant que c’est possible…
Nous rions tous les deux puis elle me propose de m’aider à ranger mais je la pousse à aller se coucher. Elle accepte et me quitte en me disant « bonne nuit », assorti d’un bisou furtif sur ma joue. Je la regarde qui s’éloigne en longeant la maison. Elle est éclairée des lumières diffuses de la cour. Je la trouve merveilleuse. Je parle tout bas en m’adressant à elle qui est maintenant trop loin pour m’entendre. « Comment as-tu fais pour devenir si adorable ? »

Il est onze heures. Je ne suis pas allé marcher ce matin. Je suis heureux de savoir Marion ici. J’attends qu’elle se lève. Je vais lui proposer de venir faire des courses avec moi à Sienne. Je m’imagine déjà toute la journée mais je me dis en même temps que je dois absolument la laisser faire. Ne pas trop la guider. La laisser conduire cette journée, et celles qui vont suivre, comme elle l’entend, à son rythme. Je ne dois pas brusquer les choses. Après tout si des secrets doivent émerger c’est elle qui provoquera les situations. Je dois simplement me laisser faire. Etre simplement vrai, sincère jusqu’au bout. Si des souvenirs enfouis existent de manière douloureuse, c’est pour elle. Moi, nous, ne sommes pas encombrés par ce secret. Je m’en trouve renforcé, c’est sûr. Peut-être toi aussi d’ailleurs mais ça, c’est ton histoire.
Elle arrive en silence derrière moi juste au moment ou je viens de m’asseoir sur la marche du bas de l’escalier de sa chambre. Elle me couvre les yeux.
 Devine qui c’est …
Je lui prends les mains en me retournant, lui souris et l’embrasse.
 Tu as bien dormi ?
 Comme un bébé…
 Tu dois avoir faim dis donc. Viens, j’ai plein de choses à te proposer. Mais c’est Italien ! Je n’ai pas de céréales américaines ni d’œufs au plat…enfin si, les œufs au plat je peux…
Nous continuons comme ça nos petites plaisanteries en nous rapprochant de la terrasse. Je lui propose de s’installer mais elle me suit dans la cuisine. Finalement elle ne prend que des fruits frais qu’elle pique en passant dans une grande corbeille posée sur le rebord d’un meuble et accepte un café que nous prenons ensemble, dehors.
 Que veux-tu faire aujourd’hui, tu as prévu des choses ?
 Non, pas vraiment mais ce ne sera pas difficile pour moi de trouver de l’occupation. Avec ce soleil, cette piscine, ce lieu enfin, pas de problème. Mais toi, tu n’es pas là aujourd’hui ?
Je lui réponds en riant.
 Oh si, si. Moi, tu sais, je n’ai pas de contraintes. Je n’ai rien à faire d’ailleurs. Sofia, la femme de ménage vient cette après midi. Elle m’a appelé avant-hier. Elle vient peut-être avec son mari, c’est lui qui entretient l’extérieur mais tu sais ici tout reste toujours ouvert. Personne n’a besoin de moi. Non je te dis ça parce que j’ai prévu d’aller faire des courses au marché de Sienne. Si tu veux venir… ?
 Oh bien sûr, je viens. On y va maintenant ?
 Oui, si tu veux.
 Alors attend un instant, je vais passer un futal.
En effet le simple grand tee shirt blanc qu’elle porte ne suffit pas. Elle part en courant et revient quelques minutes plus tard. Elle a gardé son tee shirt mais elle a remis son jean d’hier, et ses babouches. Elle s’installe à côté de moi dans la vieille méhari jaune et nous partons. Il fait déjà chaud et le vent nous rafraîchit avec bonheur.
 Elle est géniale ta bagnole ! Je savais bien que j’allais faire du cabriolet sous le ciel d’Italie…
Elle continue comme ça durant tout le voyage. De plaisanteries en légères moqueries qu’elle atténue à chaque fois en me passant la main sur le crâne. Elle me cache même un instant les yeux et du coup je suis obligé d’en rire franchement. Je me découvre léger comme un gamin. Je deviens naturel et au fond je crois que c’est ce qu’elle cherche.
Décidément, c’est tout toi, légèrement manipulatrice avec cette fine naïveté en plus. Sûrement cette jeunesse qu’on a dû avoir aussi…

J’ai rangé la voiture tout en haut, dans une rue étroite. Marion marche en regardant le ciel, là haut, loin entre les maisons étroites aux balcons encombrés de linge qui sèche. Elle me donne la main et balance le panier qu’elle a tenu à porter de l’autre. Elle rit et parle tout le temps en marchant. Ce n’est que lorsque nous nous arrêtons qu’il me semble qu’elle épie mes moindres gestes, mes plus discrètes mimiques quand je m’adresse à elle. Justement je lui propose de nous installer un moment à la terrasse d’un café touristique de laquelle on découvre le vieux Sienne. Tout en lui donnant des indications sur le paysage de gouache qui s’offre à nous, je lui propose de rendre visite à un ami en retournant.
 C’est un vrai viticulteur Italien. Il habite près de Vagliagli, pas loin d’ici. De sa maison on voit Sienne qui émerge des oliviers. Une tâche « terre de sienne » dans une aquarelle…
 D’accord.
 Mais avant je vais te faire voir la plazza del campo au moins. Et puis il faut aller au marché de la cathédrale, tu vas voir, c’est différent du marché de la place Velpeau.
Le serveur est un jeune Italien dans toute sa splendeur. Evidement il ne peut s’empêcher de complimenter Marion, son regard, ses cheveux, … Elle se réfugie des yeux et des épaules contre moi. Elle rit mais une pointe de rose lui vient aux joues. Elle commande un capuccino, comme moi. C’est drôle comme l’intervention du garçon l’a déstabilisée. Je souris, légèrement rassuré, me disant qu’au fond ce n’est encore qu’une enfant et que cette situation que j’attends depuis si longtemps n’arrive peut être pas si tard que ça.
Je l’observe qui se régale de la crème et du chocolat. Vraiment, sa manière de le lécher les lèvres et bien celle d’une enfant. J’adore son naturel quand elle me surprend qui l’observe. Elle rit à pleines dents. Elle se moque un peu d’elle-même mais en rajoute, tant en rire qu’en léchage de lèvres. Elle rit fort et les voisins de terrasse nous regardent. Ça l’amuse. Nous sommes tous deux au bord du fou rire. J’aime ça. Je suis fier d’elle. Elle s’arrête soudain de rire.
 Tu as un crayon s’il te plait ?
Je n’en ai pas mais je demande au garçon qui s’empresse de m’en donner un. Elle me le prend des mains tout en remerciant le serveur qui du coup repart en dansant. Nous rions encore et ce rire se communique aux autres tables. Le serveur est aux anges, en spectacle.
Marion écrit maintenant sur un coin de la nappe en papier. Elle écrit en cachant ce qu’elle inscrit de sa main. Elle me jette des regards furtifs assortis de petits rires moqueurs. Enfin elle déchire le petit bout de papier et le chiffonne dans la poche de son jean trop serré.
 On y va ? me lance-t-elle en se levant.
Je m’empresse d’aller payer le serveur qui n’arrive pas à compter la monnaie qu’il me rend tant il tente de capter le regard de Marion qui s’en va déjà dans la rue. Il en sera pour ses frais puisqu’elle ne lui adresse aucun regard, aucun geste d’attention.
Nous longeons des tas de vitrines où les victuailles sont décorées comme des jours de Noël, où les camelots vendeurs de souvenirs se donnent des airs de place Vendôme, où les restaurants sentent mes promenades matinales d’herbe qui sèche. Il y a des couleurs vives aux joues des passantes et des gars qui leur parlent à l’oreille. Il y a des livreurs en retard qui chantent en courant. Il y a des vieux assis sur les marches des maisons et leurs femmes sur des chaises à côté.
Marion leur envoie des sourires, et des signes de tête, et des questions dérangeantes qu’elle porte naturellement dans les yeux. Je sens bien que tout le monde la regarde. Je me tiens droit et me donne l’air détendu. Je suis là pour la protéger.
La petite rue qui borde la cathédrale est bouchée d’étales de toutes les couleurs. Le flot des paroles, les gens qui avancent en se poussant les uns les autres, les sacs de toiles chargés de légumes frais, l’ombre qu’on cherche de manière instinctive. Nous nous laissons porter par le courant humain. Naturellement nous parlons plus fort. Naturellement nous rions un peu plus. Naturellement Marion choisit les légumes qu’elle tend au vendeur qui les pèse en s’adressant déjà à d’autres passants. Je paye et je fais semblant de compter la monnaie qu’on me rend. Je remercie en Italien. Marion en fait autant, en italien aussi.
 Ça va, on y va ? On a tout pour aujourd’hui, pour demain sûrement aussi…
Elle me suit en se faufilant entre deux grosses dames qui ne la remarquent même pas. Elle lève les bras en s’avançant de côté. Elle me tend la main que je ne peux pas attraper tant il y a de monde… Enfin nous sortons de la cohue.
 Incroyable, super mais incroyable ! me dit-elle en s’accrochant à mon bras.
Nous remontons vers la voiture presque sans nous parler. Je sens qu’elle est bien et malgré tout je ne peux m’extraire de ce qui m’obsède, de ce pourquoi elle est venue.
Attention, je dois faire attention à être sincère, vraiment sincère dans chacune des réponses que je lui ferai.
En sortant de Sienne en voiture les rues sont très encombrées. Nous avançons au pas. Elle a mis le vieux chapeau mexicain poussiéreux qui traînait au fond de la méhari sur sa tête. Elle ne dit rien. Elle me sourit de temps en temps.
 Ça va Marion ? Tu es bien silencieuse.
 Oui, ça va. Ça va très bien !
Elle ponctue ses réponses de silences légèrement interrogateurs.
 Ça te plait que je sois venue hein ?
 Oui, oui bien sûr. Il y a longtemps que je te le proposais, … et à ta maman aussi mais elle n’est jamais venue elle, pas encore.
 Je ne sais pas si elle viendra.
Ce n’est pas son silence qui plombe la conversation cette fois ci mais sa réponse. Je ne veux pas rentrer dans cette conversation avec elle. Je dois parler d’autre chose.
 Tu vas voir, mon copain va te plaire. C’est lui qui fait le vin qu’on a bu hier. Je n’ai que son vin à la maison d’ailleurs.
Marion acquiesce en souriant.
 C’est papa qui a insisté pour que je vienne. Il m’a fait un beau cadeau non ? Il me fait toujours des beaux cadeaux, depuis toujours. Ça a peur que leurs filles les abandonnent les papas ?
Je l’écoute et au moment où je devrais trouver la réponse je deviens muet. Je la regarde en lui souriant mais je ne dis rien. Elle non plus.
Nous sommes sortis de la ville. Les collines surchauffées prennent des verts foncés kaki au creux des chemins, des odeurs de citron. Le vent tente à chaque instant d’arracher le chapeau de Marion qu’elle maintient de la main en faisant une légère moue.
 Tu es contente de rentrer à l’essec en septembre ? Tout le monde est fier autour de toi, tu t’en rends compte. C’est vachement bien.
 Oui, je suis contente. Je suis contente que tout le monde soit content.
Cette réponse vaudrait vraiment une conversation plus poussée mais là aussi je ne me sens pas vraiment armé. Je lui fais une remarque en forme de clownerie flatteuse.
 Tout le monde il compte sur Marion pour se faire valoir… et elle est forte la Marion, elle dit oui parce qu’elle peut, parce qu’elle est forte en vrai !
Elle rigole en me voyant disposer une petite tomate en guise de nez rouge. Elle simule une claque sur la tomate qui me l’écraserait sur le visage et elle rit à pleine bouche.
 Tiens, regardes, tu vois la grosse maison là bas avec les grands oliviers, c’est là bas. Tu distingues aussi ses vignes. Tu les vois ?
 Oui oui, c’est magnifique.
En arrivant, le grand portail est ouvert sur les remparts qui entourent la ferme. Il s’agit d’une grande grille de fer forgée vert olive. Les murs de calcaires sont hauts, récemment restaurés, tirés au cordeau. Nous entrons et la méhari fait de sauts de puce avant de s’immobiliser au beau milieu de la cour.
Je descends et Marion cherche dans sa poche. Elle se contorsionne un moment pour sortir enfin le petit papier qu’elle à griffonné tout à l’heure. Elle le déchire en tous petits morceaux et le remet dans sa poche. Elle saute enfin de la voiture et me rejoint vers la porte entre ouverte du chai. C’est l’occasion pour moi de lui faire découvrir l’une de mes anciennes activités. J’en profite pour lui en parler un peu du métier de vigneron tout en faisant attention à respecter mon ami. En fait, c’est lui qui me valorise auprès de Marion en lui racontant comment je l’ai aidé à faire évoluer ses méthodes de vinification quand nous nous sommes connus. Elle semble très intéressée, comme pour tout ce que je lui montre depuis son arrivée.
Bientôt, à force de goûter, de fond de verre en fond de verre, je crois bien qu’elle est un peu saoule. Nous repartons avec des bouteilles, deux cartons, dont l’un de rosé qu’elle a particulièrement aimé.
Je décide de rejoindre la maison en passant par les chemins de traverse, le chemin des cimes comme je l’appelle toujours. De là, on peut voir une quantité de grosses propriétés du type de celle de mon ami disséminées dans des paysages qui me font le même effet à chaque fois. Elle semble tout aussi enchantée que moi.
Le retour est lent car les chemins ne sont pas entretenus. C’est le moment qu’elle choisit pour me parler de son enfance, enfin de ses souvenirs d’enfance plus précisément. Les ballades sur les genoux de son papa, sur la moto, au ralenti dans la campagne. Le collège d’où elle le rejoignait chaque soir à son travail et qu’elle lui racontait chaque jour les anecdotes vécues quotidiennement. La manière qu’il avait de la présenter à ses collègues, d’en être fier, de la valoriser. Les complicités avec toi, les secrets qu’elle partageait au début sans le savoir puis un peu plus tard sans le vouloir. Son rôle d’aînée, pour ses parents, pour ses grands parents, pour sa tante. Elle me détaille les différences de perception qu’elle a toujours eut entre ses grands parents maternels et paternels. L’attachement à son papa et à la famille de son côté à lui. Elle aborde à peine cette particularité familiale qu’elle appelle « l’omerta de chez nous ». Elle en rit. Elle en rit mais je sens bien au ton qu’elle emploie qu’elle ne se comportera pas de manière à prolonger ce qu’elle définit déjà comme une « névrose familiale ».
Je ne fais aucun commentaire particulier. J’approuve simplement quand elle me dit son envie de verbaliser les sentiments, de ne pas se laisser engluer dans des secrets… Je crois que cette petite a déjà compris ce que la plupart d’entre nous mettent la moitié d’une vie à percevoir.
En arrivant à la maison nous découvrons effectivement la tondeuse en action et Sofia qui s’affaire à l’intérieur. Je la présente.
 Voilà Marion… Une jeune Française qui découvre l’Italie, dis-je sur un ton de plaisanterie.
J’ai l’impression qu’elle attend que j’aille plus loin pour dire qui elle est pour moi, mais encore une fois je n’ose pas. Je reste bloqué entre eux et elle.
 Et je ne suis pas déçue, lance-t-elle pour me sortir de mon embarras.
Le regard qu’elle vient de m’infliger est à la fois extrêmement complice et très réprobateur. Je perçois le reproche qu’elle me fait. Je me sens lâche encore une fois. Elle s’adresse de nouveau à Sofia mais à ma grande surprise elle le fait en Italien. Un italien qui n’a pas l’air si mauvais d’ailleurs, aussi bon que le mien en tous cas.
 (en italien) J’espère que vous me permettrez de vous aider un peu, mes parents me l’ont recommandé, ne pas être à charge comme m’a dit papa… Il doit y avoir plein de choses à faire dans cette immense maison.
Elle s’adresse à Sofia en soutenant son regard. Ça y est, encore une qui est séduite. Elles entament une conversation à laquelle je ne suis pas invité mais bien sûr je m’approche quand même et interviens.
 (en italien) Mais dis donc, c’est que tu parles Italien toi.
Sofia prend la parole à son tour et s’adresse à moi.
 (en italien) Et bien ça va bien m’arranger ! Au début ce n’était pas facile pour moi, surtout quand vos autres enfants venaient tous ensemble. Bien sûr maintenant ce n’est plus pareil…
Je reste interloqué. Je ne réponds rien. Marion me sourit et elle reprend sa conversation, celle où je ne suis pas invité, avec Sofia. Elles ont disparues toutes deux vers la grande salle. Je retourne vers l’extérieur. Je dois dire quelques mots à propos de cette « foutue » tondeuse qui tombe très souvent en panne.
Les recommandations réciproques qu’on se fait Tommaso et moi ne prennent pas grand temps. Lui me dis qu’il faudra probablement racheter une tondeuse plus grosse bientôt, ce que j’accepte en lui demandant de s’en occuper, et moi je lui demande de venir un peu plus souvent s’il est disponible pour s’occuper de l’entretien de la piscine, chose que je faisais moi-même jusqu’alors. Il est d’accord.
Je reviens sous la tonnelle. Je m’installe un instant à ma place habituelle puis je me lève pour me faire un café. Sofia a épluché des légumes qu’elle a rassemblé en petit tas recouvert d’un torchon sur la table. A côté, dans un saladier lui aussi recouvert d’un torchon blanc, il y a la pâte à pizza qui lève. Marion arrive juste au moment où je soulève le torchon du saladier pour voir.
 Tu vas voir, on va se régaler ce soir. Les pizzas de Sofia sont une merveille.
 (en italien) J’adore ! Elle est vraiment très très gentille Sofia.
 Je n’en reviens pas que tu parles si bien Italien. C’est vachement bien ! Tu en a fais au lycée.
 (en italien) Non, tu sais bien que non, ou plutôt je crois que tu le saurais si j’en avais fait. Maman te l’aurait dit ! Non, je prends des cours avec une voisine de mes grands parents, à Chinon, depuis deux ans.
 Depuis seulement deux ans ?
 Oui, depuis deux ans mais je n’ai pas tellement de mal à apprendre les langues. Depuis l’anglais en sixième c’est la même chose. Ça vient tout seul.
Elle fait un silence tout en venant s’asseoir à côté de moi sous la tonnelle.
 (en italien) Et puis l’italien, depuis trois ans, ça m’intéresse…
Je lui réponds encore une fois d’un sourire mais sans dire un mot. Décidément cette petite me surprend. Elle se lève maintenant et va dégager de la main les enceintes qu’un chèvrefeuille recouvre en grande partie.
 On peut écouter de la musique sur cette terrasse ?
 Oui, et même un peu partout dans la maison, et tout autour aussi, même près de la piscine. Tu veux que j’en mette ?
 Oui, je veux bien.
Elle se lève d’un coup alors que je suis entrain de le faire moi aussi.
 Tu veux bien que je choisisse ? Je vais essayer de deviner ce que tu mets le plus souvent comme disque.
J’accepte bien sûr et nous nous dirigeons tous deux vers l’intérieur, vers la chaîne qui est cachée dans une vieille armoire.
 C’est là. Je te laisse faire alors ?
J’ai seulement mis l’ampli en marche. Je retourne vers la tonnelle. Il ne faut pas plus de trois minutes pour que la voix de Billie Holiday envahisse l’atmosphère...
Elle arrive trente secondes après. Elle mime le chant, en anglais. My solitude… Elle connaît le texte par cœur.
 Non, là j’ai triché, c’est trop facile… C’est Marthe qui m’a dit.
Je souris en buvant un peu de café.
 Décidément, elle t’en a dit des choses Marthe.
 Oui, plein plein…
Elle fait maintenant silence et nous écoutons jusqu’au bout. Elle chantonne à voix basse et je vois bien qu’elle connaît par cœur. A la fin :
 Alors tu aimes vraiment ce morceau ? Ce n’est pas très gai pourtant !
Elle me lance ça en riant mais se reprend très vite.
 Tu te sens seul ici ?
 Non, ça va, j’ai choisi de vivre comme ça. Et puis tu vois, il y a souvent du monde, beaucoup de monde parfois, assez souvent au fond.
 (en italien) Mais on peut être seul quand même et sans forcément choisir.
Encore une fois je suis pris au dépourvu. Je réponds en mimiques. J’approuve.
La musique se poursuit et je fume des cigarettes. Le four nous embaume déjà de l’odeur de la pizza. Il y a du bruit dans la cuisine. Marion rejoint Sofia à l’intérieur.
La soirée se poursuit comme ça. J’attends que Marion s’exprime. J’ai envie qu’elle me pose les questions auxquelles je me suis préparé à répondre mais jusque là je suis toujours démuni quand ses questions arrivent.
J’essaie de penser cette situation. J’essaie mais je n’y parviens pas vraiment. Il y a des années que j’attends ce moment, que j’attends le moment où je rencontrerai vraiment Marion. J’y suis. Elle est là. Seule. Elle est grande et c’est elle qui me parle plus que je ne lui parle, moi. Doucement je m’aperçois que les choses se sont mises en place sans moi, dans mon dos. Il est probable que Marthe a déjà tout régenté…
Intérieurement je suis un peu fâché. Je lui en veux à Marthe mais je me reprends car je sais bien qu’en tous cas rien n’a été fait autrement que pour m’aider. Et puis au fond quand elle me dit tout savoir, je ne sais pas à quel propos. Marthe m’a tellement remis en cause ces derniers temps !
Je reste silencieux qui attend, silencieux et dubitatif qui regarde Marion qui chantonne en écoutant les morceaux que j’écoute seul d’habitude.
Et puis Sofia et Tommaso s’en vont après avoir goûté le rosé. La pizza est très bonne. Les hauts parleurs continuent de diffuser de la musique que Marion choisit. Nous discutons de tout, à bâton rompu, sans vraiment qu’un fil conducteur se mette en place. Le soir est encore très chaud mais peu à peu la fraîcheur nous parvient. Tout à l’heure elle est allée se tremper un peu dans la piscine. Elle est revenue enveloppée dans un drap de bain, sans s’être séchée vraiment. Elle est en face de moi, qui fume des débuts de cigarettes qu’elle écrase à peine allumées. Elle à l’air heureuse. Elle est songeuse et souriante à la fois. Nous parlons un peu du programme de la semaine. Je la trouve très organisée.
 Je ne serai libre que les après midi, à partir de seize heures. Tu sais que j’ai du boulot… Au fait je voulais te demander s’il me sera possible d’utiliser ton ordinateur. Ça ne te dérangera pas ?
 Bien sûr Marion. Aucun problème. En ce moment je ne fais pas grand-chose tu sais. D’ailleurs je crois que j’irai faire un peu de vélo le matin. J’alterne les ballades à pieds et à vélo. Si tu veux on fera des déjeuners légers, voir de grignotage, et puis je préparerai des dîners plus sympas… ça t’ira ?
 No problem. (puis en italien) Je vais m’adapter à la méditerranée. On vit plutôt tard dans le sud…
 C’est vrai qu’on se décale vite.
 Dis moi, Noah est né en mille neuf cent quatre vingt dix sept n’est-ce pas ?
 Oui pourquoi ?
 Non, c’est juste que je me repère par rapport à des dates en ce moment. Je cherche à mettre des réponses en face des questions que je me pose.
Un frisson me parcourt la colonne vertébrale. J’ai soudain l’impression que l’entretien va devenir très sérieux mais l’instant d’après Marion se lève et change de conversation pour revenir à des choses extrêmement légères. Décidément je devrai subir. Je n’arriverai pas à conduire quoique ce soit avec elle.
 C’est drôle comme vous, les adultes, vous envisagez votre vie. Toi tu es là et ta femme est à Tours. Il y a pas mal de gens de votre âge qui vivent comme ça, non ? Je n’imagine pas que j’aurai envie de ça. Et maman, elle vit sans rien dire, sans dire ce dont elle a envi. Je sens bien qu’elle a envie d’autre chose, tu ne crois pas ?
Je ne sais vraiment pas quoi lui répondre aussi je m’embarque bêtement dans une vague et creuse analyse sociologique de ma génération. Bien entendu elle ne se laisse pas convaincre mais elle m’écoute quand même.
 Tu sais, enfin tu dois savoir je crois, maman est vachement secrète au fond… et puis on compte tellement pour elle… je veux dire ses enfants, Lucie, Paul et moi.
Elle ponctue son discours de silences assez longs. Je la laisse faire. J’écoute. J’attends aux aguets.
 Nous sommes le seul lien qui lui reste avec papa, ça c’est sûr… ils ne se parlent jamais… d’ailleurs ils ne sont jamais ensembles… Tu le connais bien papa toi ?
 Oh non, je crois au fond qu’il ne m’aime pas beaucoup, mais je pense que c’est un type bien. Je pense d’ailleurs qu’il a la même opinion à mon propos. Enfin je crois, il n’y a pas de raison qu’il en soit autrement…
 Il a peut être ses raisons lui !
Cette fois je ne peux éluder.
 Qu’est-ce que tu veux dire ?
Et bien rien de plus que ce que je dis. Je crois aussi qu’il ne t’aime pas tellement mais je pense qu’il a ses raisons… Tu comptes beaucoup pour maman…depuis longtemps…beaucoup trop depuis beaucoup trop longtemps sûrement alors…
Elle laisse un silence plus lourd s’installer.
 Vous vous êtes vraiment aimé toi et maman ?
 Oui, vraiment, beaucoup.
J’ai répondu en apnée. J’ai répondu d’une voix couverte de pleurs. Cette question là m’a fait l’effet d’un coup de poing au ventre. Je ne respire plus. Je transpire et je ne peux plus parler. Marion me scrute, m’observe avec attention en plein visage. Je la vois trouble. Je ne peux retenir une larme. Elle continue de me fixer au fond des yeux et je sens bien qu’à ce moment précis nous communiquons comme jamais. Je me laisse aller un peu plus. D’autres larmes coulent que je n’essuie pas. Cette pause est longue. C’est moi qui le premier détourne le regard mais c’est elle qui me rattrape.
 Excuses moi. Je n’aurais pas dû te parler de ça.
 Mais si, tu peux me parler de tout ce que tu veux, vraiment. Tu es là pour ça.
 C’est vrai
 Et puis je n’ai rien à cacher tu sais. Nous n’avons rien à cacher. C’est vrai que j’ai aimé ta maman, vraiment, plus que tout… C’est notre vie… Le parcours a été chaotique voilà tout mais nous avons toujours été respectueux des autres, hélas peut être…
 Et vous vous aimez encore ?
 Oh ça tu sais…On ne peut parler que de soit même en amour. L’amour n’existe pas, il n’y a que des preuves d’amour comme dit l’autre.
 Oui mais toi, tu l’aimes encore maman ?
Je la regarde fixement à mon tour. Je n’ose pas lui répondre directement. Je me demande pourquoi mais les mots me restent coincés dans la gorge. Il se passe de longues minutes comme ça. Marion qui me regarde et qui attend ma réponse et moi, coincé qui respire à peine. Je tourne des débuts de phrases informes dans ma bouche. Rien ne sort et elle attend. Je reprends dix fois ma respiration. Je bois un coup. J’allume une autre cigarette.
 Je crois que chaque personne n’a qu’un véritable amour dans sa vie. Je veux dire que j’en suis sûr. Moi, c’est elle.
 Je le savais, depuis si longtemps, mais je voulais l’entendre. Toi au moins tu as réussi à me le dire…
Elle a dit ça presque tout bas, comme en s’excusant. Elle me sert encore un verre et après avoir reposé la bouteille me prend tendrement la main par-dessus la table.
 Ne t’inquiètes pas, ça va. Je comprends ta douleur mais tu dois comprendre que j’ai besoin de savoir. Enfin je sais déjà, je sais tout je crois, mais j’ai besoin que vous me le disiez vous, maman et toi. Tu comprends ?
Voilà que c’est elle qui me materne maintenant ! Décidément je ne suis plus aussi solide que j’étais… Je ris en me formulant intérieurement cette réflexion. C’est comme si elle m’avait entendu réfléchir. Nous rions ensemble et j’en profite pour me sécher les yeux, impudique.
Le reste de la soirée est plus léger. Il me semble qu’elle avance pas à pas. Aujourd’hui, c’est bon. Elle a sa réponse.
Ce matin je suis parti de bonne heure avec mon vélo. Au début j’ai eu un peu froid mais ce vent de face me demande un tel effort que j’ai vite été en nage. Je connais ce parcours par cœur mais ce matin j’ai l’impression « d’avaler les bosses » comme un jeune homme. Je me parle à haute voix. Je parle tout seul.
« Il est dix heures et j’ai déjà parcouru cinquante kilomètres. J’en aurai cent en tout. Pas mal ! Je suis seul sur mon vélo, loin de tout et de tous. Marion me fait prendre conscience que j’existe pour d’autres, pour eux tous. Je reste accroché à cette pensée. Je suis contraint à cette lucidité qui m’oblige à constater que ma « bulle » n’était pas du tout étanche. Je me croyais isolé et pendant ce temps ils épiaient tous mes faits et gestes. J’étais leur convalescent éternel à tous. L’étais-je pour toi aussi ?
A entendre cette petite hier soir, à la voir devenir cette jeune femme si adorable, je ne regrette pas l’entêtement sans relâche auquel je me suis livré durant toutes ces années. Tant d’années !
J’ai manqué notre rencontre mais je n’ai pas tout manqué. Tout est peut être entrain de s’arranger enfin. Il est peut être possible de rattraper un « ratage ». Mon attachement à toi a aussi été un entêtement sans relâche. Chaque matin je me suis réveillé avec toi et chaque soir c’est avec toi que je me couche. Tu vois, ça valait sûrement le coup. »
Sofia et Tommaso sont là quand j’arrive. Nous nous saluons d’un geste, de loin. Il fait grand soleil. Je me dirige immédiatement vers ma chambre pour prendre une douche et me changer. J’ai toujours le sentiment d’être vraiment ridicule avec mes vêtements de sport. J’en suis sûr d’ailleurs ! A mon retour, je m’adresse à Sofia qui fait la cuisine.
 (en italien) Marion est réveillée ?
 (en italien) Oui, elle est au bord de la piscine je crois.
Je vais la rejoindre. Je m’approche doucement pour ne pas la déranger si elle s’est endormie. En fait, c’est elle qui s’adresse à moi en premier.
 Hello ! ça va le cycliste ?
Elle s’est levée légèrement. Appuyée sur un coude elle me parle tout en restant allongée sur un transat, en plein soleil. Elle a relevé ses lunettes et les maintient de la main.
 Tu viens tu reposer près de moi ? Tu ne te baignes pas ?
 Oh moi tu sais je ne fais pas souvent de piscine, parfois le matin, très tôt, quand je me lève mais rarement.
J’ai choisi le seul coin d’ombre à cette heure-ci sur le bord de piscine. Je suis maintenant assis sur un large fauteuil de teck en face d’elle.
 Tu lis quoi ?
 C’est un bouquin de cours. Je commence…
 Bravo, tu es courageuse !
Tout en redressant le dossier du transat, elle pose son livre sur le sol, face à terre. Je lui parle d’une voix joyeuse.
 Tu as une idée de ce que tu feras quand tu auras terminé ton école ?
 Oh non, pas du tout. Je n’ai choisi l’essec que parce que ça faisait plaisir à papa. En fait je n’ai aucune idée de ce que je veux faire plus tard… Pour le moment je me cultive. Je trouve tout intéressant moi. J’adore les cours, c’est normal docteur ?
Elle éclate de rire.
 Oh non, je ne trouve pas cela anormal, pas du tout, simplement je ne suis pas habitué. Marthe ne m’a pas habitué à ça.
J’éclate de rire à mon tour.
 Ben oui, elle m’a dit. Je comprends mais moi, sincèrement, j’aime bien les cours alors tant que ça dure j’en profite. On verra bien…
La conversation se poursuit à ce sujet, tranquillement, sans qu’elle se survalorise un seul instant mais sans fausse modestie non plus. Elle m’explique qu’elle pense que la clé de la réussite est probablement basée sur la capacité des gens à s’adapter au monde et donc sur la culture. J’approuve bien évidement et tente de trouver quelques propos encourageants. En fait j’élude quelque peu ce sujet qu’elle a l’air de tellement bien maîtriser.
Elle m’étonne, me surprend par son côté sûr d’elle, ses propos d’adulte raisonnable sous son physique de jeune fille rigolote. Etonnant ! Cette petite est étonnante !
Un moment après nous parlons de valeurs qui nous chacun sont des atouts. Pour moi c’est la générosité et le sens de l’engagement. J’argumente et elle écoute. Elle m’écoute sans rien dire. Elle soutient mon regard « au fond des yeux » alors que je prolonge mon propos en de multiples exemples. Finalement elle tourne la tête sur le côté en enlevant ses lunettes de soleil. Elle ferme les yeux et fait mine de s’assoupir en me lançant simplement.
 Je suis d’accord avec toi.
Nous restons là longtemps à alterner les presque siestes et les courtes conversations. Finalement je la laisse lorsque je constate qu’elle est vraiment endormie. Je retourne à la maison car il n’y a plus du tout d’ombre au bord de la piscine. Je me donne un quart d’heure et si elle ne se lève pas je la réveillerai pour qu’elle s’évite des coups de soleil. Je pense que la crème solaire dont elle s’est enduite tout à l’heure ne sera bientôt pas suffisante pour la protéger.
Je mets de la musique, doucement. En fait je serai rassuré si elle se réveillait mais je n’ose pas le faire. Je reviens vers la piscine. Marion se tient en chien de fusil, sur le côté, les mains sur le visage. Elle s’agite et émet des petits sons incompréhensibles. Je m’approche d’elle. Son sommeil agité d’enfant m’impressionne. Finalement je la réveille.
 Ça va ? ça va Marion ?
Elle reprend brusquement conscience et se redresse d’un coup.
 Je me suis endormie. Oui, ça va. J’ai chaud maintenant, je vais me mettre un peu à l’ombre.
Nous retournons ensemble vers la maison. Je ne lui dis rien à propos de l’agitation de son sommeil.
Encore un tour. Un tour dans la fraîcheur des murs épais de la maison. Un tour les pieds nus sur le carrelage. Un tour au réfrigérateur pour une grande gorgée d’eau glacée. Elle est allée voir Sofia dans la salle à manger. Elle croque des amandes qu’elle a chipées sur la table de la cuisine en passant, parmi les petits tas que Sofia a préparés pour l’accompagnement du poulet qu’elle vient de mettre au four.
Il y a des petits saladiers avec des légumes épluchés, coupés en dés. Il y a des branches de thym et de romarin. Il y a ces petits monticules d’amandes et aussi un verre avec des épices mélangés soigneusement, « selon son secret » comme elle me dit toujours… Je pense qu’on va se régaler.
Ça me plait vraiment qu’elle soit venue ici. L’image que je lui présente est évidement modifiée de la beauté du lieu. Je me sens bien puisque mon environnement est exactement celui dont j’ai rêvé depuis des années.
Un moment j’imagine les différents endroits, les lieux si étrangers les uns des autres dans lesquels m’a vie s’est déroulée. Je me dis que finalement les pièces du puzzle ne s’emboîtent jamais si bien que quand on laisse les choses aller à vol eau. Rien n’est plus vrai que quand on lâche prise !
Marion prend pied dans ce qui sera probablement mon dernier lieu. Elle le fait avec une lucidité calme, une lucidité qui m’étonne. Elle le fait avec intelligence mais sans étouffer ses instincts, sans masquer ses ressentiments. Je me dis qu’il me faut « déguster » ces quelques jours qui nous séparent de l’arrivée de tout le monde, ne rien manquer pour une fois.
Elle est repartie à sa chambre. Elle écrit sur une feuille de papier volante.
 « Je sens un secret tout près. Pendant des années il était caché, loin, et maintenant je le sens qui vient à moi. J’ai apporté les indices et là je suis assez forte pour faire sortir la vérité ».
Elle plie la feuille en deux et la glisse dans un des livres de la bibliothèque qui se trouve à côté de son lit. C’est une très grande bibliothèque avec des livres dont presque toutes les couvertures sont chiffonnées. Elle remet soigneusement le livre à sa place et redescend.
Même place que la veille à la même heure. Pizza. Merveilleux. Je lui donne la plus grosse mais elle échange nos assiettes.
 Vraiment ça fait beaucoup pour moi. Tu devras peut-être finir la mienne en plus de celle là. Je dois faire attention à maligne !
Elle m’a dit ça en rigolant. C’est elle qui va chercher une bouteille de rosé frais. Je m’amuse à la regarder qui se bagarre avec le bouchon récalcitrant. Finalement je l’aide et lui redonne la bouteille pour qu’elle nous serve. Elle remplit les verres à ras bord. J’ai envie de lui expliquer qu’on ne remplit pas de la même manière que quand il s’agit d’eau mais je ne dis rien. C’est elle qui rompt le silence, un silence relatif puisque les hauts parleurs continuent de diffuser la musique en sourdine.
 Tu me donnes toujours l’impression d’avoir perdu quelque chose. Même quand je te voyais avec maman, avant, j’avais déjà cette impression.
 Ah bon ! Mais je suis très bien pourtant, très très bien !
Nous commençons à manger notre pizza. Elle me dit qu’elle adore et je vois bien qu’en fait elle va la manger entière. Elle mange comme une enfant, avec les mains et ça me plait. Je me lève quand même pour aller chercher des serviettes.
 Merci, j’adore ! me lance-t-elle en riant, et la bouche pleine.
Bien sûr elle va jusqu’au bout, elle n’en laisse pas une miette. Elle avale ensuite d’un trait son verre de rosé et allume une cigarette qu’elle me pique. Elle se campe juste en face de moi qui n’ai bien entendu pas terminé ma pizza.
 Tu crois qu’on peut être fidèle toute une vie dans un couple ?
Je suis surpris. Je fini d’avaler ma bouchée, je m’essuie la bouche et je réponds.
 Et toi, qu’en penses-tu ? Qu’en pense une jeune fille de dix neufs ans ?
 Oui, moi je cois qu’on peut choisir un amour pour toute une vie.
 Je crois que tu as raison, le tout c’est d’arriver à savoir quand cet amour là est en face de soit…
 Tu crois qu’on peut se tromper ?
Cette fois je n’arrive pas à répondre. Je réfléchis mais je ne trouve rien d’opportun. Rien qui puisse convenir.
 Je ne crois pas que tu te tromperas toi. Je suis sûr qu’avec autant de « présence au monde » tu ne te tromperas pas.
 Pourtant maman… et toi … ?
 Mais je ne sais pas si nous nous sommes trompés. Ta maman m’a toujours dit que nous n’étions pas prêts, pas prêts l’un pour l’autre quand nous étions ensembles et elle avait sûrement raison au moment !
 Au moment peut-être… (long silence puis poursuite en italien) moi je suis sûre que je saurai le reconnaître et je ne le lâcherai plus jamais… Et s’il me quitte je ne chercherai plus jamais quelqu’un d’autre, même si ça me fait crever.
Elle s’est levée et s’en va vers les sculptures de la cour. Elle s’y assoit et fume encore une cigarette, là bas, à trente mètres. Je la laisse faire sans intervenir. Il se passe au moins une demi-heure avant qu’elle revienne.
 Bon, je vais me coucher. Je dois bosser demain, papa m’a fait des recommandations…Bonne nuit. A demain.
Elle me fait une bise sur la joue et s’en va. Je reste là encore une fois hébété, heureux qu’elle me passe ses messages mais frustré de ne pas être capable de m’expliquer mieux.
Je me rappelle notre rencontre. Je me rappelle les moments où je tentais de te séduire et je ne bouge pas du tout. J’écoute la musique en fond sonore et les cigales. Je bois tout le reste de la bouteille de rosé. Je suis perdu dans mes souvenirs quand elle apparaît de nouveau, avec seulement son grand tee shirt blanc. Elle s’approche s’assoit. Elle ajuste la position de la chaise et elle dessus, bien en face de moi.
 Je n’arrive pas à dormir. Tu te souviens ce que tu faisais fin octobre mille neuf cent quatre vingt douze ?
 Euh, oui, enfin… oui je me souviens, je me souviens très bien même.
Je reste immobile. Immobile qui la regarde. Nous sommes tous deux yeux dans les yeux, immobiles. J’ai le cœur qui s’emballe et de la sueur froide qui perle à mes tempes. Je ne peux plus bouger, plus du tout. C’est elle qui étend le bras vers le paquet de cigarettes et qui en allume une. Elle me la tend. Cette cigarette me détend un peu alors je me lance.
 OK, je vais t’en parler… mais il me faut du temps. J’ai besoin de temps, et que tu me laisse t’expliquer en détails, que tu me donnes le temps d’y réfléchir tout en te disant. Chacun des mots que je vais prononcer a sûrement une importance pour moi, …pour toi, …
 Mais tu y a déjà réfléchi j’imagine ?
 Oh oui, ça fait bientôt vingt ans que j’attends ce moment là alors j’ai eu tout le temps tu sais ! Comme je te l’ai dit j’ai vécu une période de grand amour avec ta maman. Un grand amour mais sans y être prêt, pas à ce moment là en tous cas, sans y croire peut-être aussi. En fait voilà, oui c’est ça, je vivais un grand amour et je m’en rendais compte mais il m’était impossible d’y croire. Je ne pouvais pas croire qu’un tel amour puisse exister, encore moins qu’il m’arrive à moi. Tu ne peux pas imaginer comment était ta maman à cette époque. Tu ne peux en tous cas pas imaginer ce qu’une fille comme elle pouvait représenter pour moi. Une merveille. La beauté à l’état pur, soulignée d’une attitude mystérieuse, toute en secrets, en grâce, en charme, en fragilité délicate… Tout mon être, tous mes instincts me disaient qu’il y avait tromperie, que ce n’était pas possible… alors je refusais sa tendresse, je refusais son amour.
 Elle m’a pourtant dit qu’elle avait été très amoureuse de toi, avant papa.
 Oui je sais, enfin maintenant je le sais mais à cette période précise non. En fait elle était amoureuse d’Eric avant de me rencontrer mais il l’avait quitté pour un moment, et puis nous nous sommes rencontrés. Un choc s’est produit alors, un grand choc pour nous deux. Et puis elle a quitté Eric, enfin presque puisqu’elle lui a fait si mal qu’elle est restée encore proche de lui, proche pour atténuer sa souffrance. Elle, quand elle aime, elle aime vraiment. Elle ne supportait probablement pas de lui faire du mal et je la comprends, encore aujourd’hui. Elle ne l’aimait pas moins mais elle m’aimait plus, voilà tout. Mais je n’ai pas compris à l’époque. Je ne lui ai pas laissé le temps. Je ne me suis pas laissé le temps non plus d’ailleurs. !
 Oui, oui, tout ça c’est votre histoire, qui m’intéresse mais qui me blesse quand même. Moi ce qui m’importe c’est de savoir qu’elle était votre relation fin octobre mille neuf cent quatre vingt douze, quand j’ai été conçue.
 J’y viens Marion, j’y viens.
Je fume cigarette sur cigarette. Je reprends ma respiration, profonde, difficile.
 En fait, un soir, elle m’a offert un cadeau merveilleux. C’était le plus beau cadeau qu’une femme puisse faire à un homme, le plus grand, le plus…
Je n’arrive plus à retenir mes larmes mais il me faut continuer.
 Ce cadeau, je l’ai refusé. Je l’ai refusé.
J’arrête un moment de parler. Je pleure de manière presque enfantine. Je ne peux pas du tout me retenir.
 J’ai refusé son cadeau…
Je n’y arrive pas. J’y suis et je n’arrive pas à dire vraiment. C’est elle qui m’aide finalement.
 Ce cadeau, c’était moi ?
 Oui… c’était toi.
Nous nous prenons dans les bras, elle me serre et moi aussi. Cela dure longtemps avant que de nouveau je puisse parler. Ayant repris notre position initiale.
 Il y avait l’époque. Il y avait les habitudes, les usages qui se pratiquaient alors, en tous cas dans le milieu dans lequel j’évoluais. Il y avait mes défenses, celles dont je t’ai parlé… et qui m’empêchaient d’accepter l’amour.
Après une longue, très longue respiration.
 Je lui ai demandé de se faire avorter. Je lui ai dit qu’une grossesse devait être décidée à deux, alors qu’elle devait se faire avorter. En fait je n’étais pas sûr que cet enfant qui viendrait serait de moi. Comme elle dormait souvent chez Eric, je ne savais pas. Mais je le sentais. J’étais en combat intérieur. Je n’étais pas sûr mais je croyais ce qu’elle m’avait dit quand même. Et elle m’avait offert cette grossesse, la notre, toi.
Je me lève et retourne chercher une autre bouteille. Je la débouche et m’en verse un grand verre.
 Et puis elle est partie. Elle est partie chez Eric, et lui il devait être aux anges. Il l’avait récupéré. Alors j’ai rencontré Eric pour lui en parler, pour en parler avec lui mais je n’ai pas pu. Nous nous sommes quand même rencontrés une fois. Nous avons bu un pot et je lui ai finalement donné la lettre que j’avais préparée au cas où. Je n’ai plus jamais pu le rencontrer pour en parler. Il a refusé, toujours. Et puis il y a eut la fin de grossesse, et puis ta naissance. J’étais là. J’étais toujours là mais juste après Eric, juste après. Durant toute cette période, la plus difficile de ma vie mais je ne m’en suis rendu compte qu’après, j’ai été très proche d’une fille qui en est devenue ma « presque sœur d’ailleurs ». Ma sœur je dis bien et je ne suis pas incestueux. Il n’y a jamais rien eut de plus que des confidences entre elle et moi mais ça, ta maman ne le savait pas… Pas plus que je savais la relation du moment entre elle et Eric… Alors on a cru tous les deux que c’était fini… C’est donc sur mon refus de « son cadeau merveilleux » et sur ce quiproquo que notre vie à tous les deux a basculé. Après les choses se sont complexifiées. J’ai eu des aventures, plein d’aventures pour tenter d’oublier mais je n’y suis pas parvenu. A chacune de ces aventures pourtant je blessais un peu plus ta maman au point qu’elle m’a haït au bout d’un moment. Moi jamais, je n’ai jamais pu. Elle oui, c’est elle qui me l’a dit plus tard. Et puis face à cette haine si perceptible, je me suis résigné. J’ai jeté l’éponge. J’ai abandonné avec l’unique espoir d’oublier. J’aurai pu mourir mais ça ne s’est pas fait. Vraiment, il s’en est sûrement fallu de peu mais la vie est plus forte il faut croire ! C’est à cette période que j’ai rencontré ma femme. Là aussi le hasard. Une manière d’être, une façon particulière de vivre sa souffrance, un lieu pas commun… Toujours est-il qu’après diverses péripéties amoureuses elle aussi, c’est à moi qu’elle a pensé pour faire des enfants. Moi j’étais disponible bien sûr. J’étais disponible pour elle ou pour mourir. Au fond, je crois qu’à l’époque c’était la même chose. Alors j’ai accepté son offre. J’en ai même rajouté puisque je crois que c’est moi qui ai fait cette proposition d’enfant. J’étais disponible pour tenter de « refaire ma vie ». J’étais disponible pour faire des enfants. Je n’existais plus vraiment mais nous avons fait Noah. Tu avais trois ans. C’est à ce moment là que ta maman a décidé de se marier avec Eric et c’est à ce moment là qu’en même temps il t’a donné son nom. L’oubli profond, le lavage de cerveau aurait dû se faire à cet instant mais c’est tout le contraire qui s’est produit. Mon existence a commencée à être rongée de l’intérieur, sans relâche, sans alternative. Et puis ta maman a décidé de faire Jean et puis Flore et moi Lilas, mais à chaque enfant nouveau l’érosion interne redoublait d’activité. Je suis sûr que cette impression d’être désagrégé de l’intérieur a été notre part identique à ta maman et à moi…

La nuit s’avance. Il est maintenant très tard et nous décidons d’aller nous coucher. Marion m’embrasse et avant de s’en aller elle me dit.
 Mais au fond je vais bien moi. Et puis j’ai un papa que j’aime. Aujourd’hui tu ne m’enlèves rien. Tu ne m’enlèves pas l’amour que j’ai pour papa, ce n’est pas possible. Au contraire, après cette conversation j’ai quelque chose en plus. J’ai toi en plus.
Marion s’est levée comme hier, c'est-à-dire alors que j’étais parti à vélo. Elle était encore à la piscine à mon retour, au soleil, nue. Elle avait perdu sa pudeur en apprenant de ma bouche qui j’étais pour elle.
Je ne me suis pas approché. J’ai simplement mis de la musique, fort, avant d’aller me doucher. Maintenant je mange des bouts de pain et des trucs dans le frigo. Je suis debout, justement devant le frigo. Je change le disque. Je mets Rickie Lee Jones un peu plus fort. Je sorts sur la terrasse. Je m’aperçois que Marion n’est plus à la piscine. Je rentre à nouveau. Je monte encore un peu le son. Soudain, venant de la pièce voisine me parvient de la musique. C’est Marion qui a prit sa flûte et qui accompagne le disque.
Magnifique. Je m’avance dans l’embrasure de la porte et je m’y appuis. Elle est debout au milieu de la pièce, debout qui ferme les yeux et qui joue sur Rickie Lee Jones. Le morceau se termine. Elle ouvre les yeux et me sourit. Je m’avance à elle et la prends dans mes bras.
 Tu joues vraiment très bien ma chérie, vraiment !
Elle pose sa flûte et vient dehors avec moi.
 Ils arrivent tous bientôt dis donc ? J’ai envie de préparer un petit cadeau d’accueil pour chacun d’eux. Tu pourras m’emmener à Sienne demain s’il te plait ?
 Bien sûr, bonne idée.
Je l’enserre à l’épaule sans rien dire pour approuver son idée.
 Ce soir je vais recommencer à essayer de taper un peu dans un morceau de bois. Si tu as besoin je serai à l’atelier.
Ça ne manque pas, elle me demande de venir un moment avec moi et j’accepte, timidement mais j’accepte. L’atelier est le seul endroit que je ne lui ai pas montré. Elle s’est accrochée à mon bras et nous traversons la propriété comme ça. L’atelier est situé dans un bâtiment juste derrière le local technique de la piscine de sorte qu’on ne le voit pas vraiment.
J’ouvre la porte coulissante avec difficulté et nous entrons. Il y a des lumières un peu partout. Des lampes directionnelles orientées sur chacune des sculptures en chantier. L’odeur de térébenthine. Des tableaux en chantier. Elle s’avance en silence. Elle regarde en silence, se déplace doucement en laissant glisser sa main, là sur l’épaule d’un personnage tourmenté, ici au rebord d’un établi encombré. Je la laisse faire sans rien dire et je l’observe. En lui ouvrant cet atelier je lui ouvre tout mon être.
 C’est un endroit qui reste normalement secret tu sais. Je n’y laisse entrer personne. Personne n’y vient jamais, ni ma femme, ni personne.
Elle continue sa ronde. Elle ne me répond pas. Elle ne me lance même pas un regard. Elle semble happée par mes « œuvres en chantier ».
 C’est vrai tu sais, personne n’entre jamais là. C’est une sorte de jardin secret.
Les sculptures sont hautes, de bois brut, debout et inachevées. Il y a des visages qui s’extraient péniblement des troncs écorcés et des mains longues et fines. Il y a déjà les veines et les plis des yeux. Les regards sont encore vides.
Sur les trois sculptures entamées, deux lui ressemblent. Elle se retourne d’un coup face à moi et me fixe droit dans les yeux.
 Et que penses-tu de ton œuvre ?
Je perçois les sous entendus comme une flèche acérée. J’attends un moment puis :
 Ça va. Au fond ça va. (en italien) quelque soit les conséquences de nos faits et gestes, on fait toujours ce que l’on peut, du mieux que l’on peut… Et puis parfois le miracle survient qu’on n’attendait plus vraiment !
Marion me regarde mais ne dit rien. Elle me sourit. Elle s’approche enfin et vient poser sa tête au creux de mon épaule. Je ne l’ai plus jamais serré dans mes bras de cette manière depuis qu’elle était bébé, une fois.
Des pleurs me coulent sur les joues que je ne dissimule pas. Il nous faut longtemps avant de reprendre pieds, avant de parler à nouveau pour diluer cette émotion là. Nous nous quittons après que j’ai soigneusement refermé la porte de l’atelier. Nous repartons vers la maison. En traversant la pelouse, elle qui s’en va vers sa chambre et moi vers la mienne, nous nous adressons des regards presque gênés mais dont l’insistance dit notre satisfaction intense à tous les deux.
Dés le lendemain l’ambiance change radicalement dans la maison. Tout le monde est arrivé en fin de matinée. Il y a les cris d’enfants, des préparations de repas, de l’animation un peu partout, des rires. Marion et Marthe s’isolent plusieurs fois pour discuter. Les voilà d’ailleurs qui reviennent des vignes où elles avaient prolongé leur conversation. Je m’arrête et les regarde qui viennent à moi.
 Y’a pas à dire, elles ont quelque chose à voir ces deux là me dis-je en les observant de loin.
C’est Marthe qui m’interpelle.
 Elles sont bien ici, tes grandes filles !
Je ne réponds qu’en sourire, en plaisir non dissimulable.
Les enfants de Marthe courent à leur rencontre. Je suis heureux d’avoir tout mon monde à proximité mais déjà tout ce tumulte me gène un peu. Heureusement qu’ici j’ai un rôle plutôt tourné vers la logistique…
Ma femme se préoccupe des courses à faire, et des couchages et du programme de la semaine à venir. A chaque ballade envisagée elle me propose d’y participer, sans conviction, mais toujours avec la même délicatesse. La délicatesse qu’on porte aux personnes qu’on protège… Elle fonctionne de cette manière avec moi depuis ma faillite dans le vin.
Toujours plus ou moins seul dans ce tourbillon d’entrains joyeux je franchis ces vacances là avec quand même beaucoup de plaisir. Les moments qui me plaisent le plus sont les repas du soir où chacun raconte sa journée, ses découvertes. Tout le monde est content. Tout le monde se rend agréable en en rajoutant de son esprit, de ses « ptites » histoires pour faire rire tout le monde, de ses gentillesses.
Et puis on est satisfait en vrai, tous, et moi aussi j’en suis heureux de les avoir tous ici, bien sûr. Les deux semaines se déroulent conformément à des vacances, tranquille et sans heurt. Tout le monde repartira bientôt, « grillé », grisé, avec des mots d’Italien dans sa besace et des photos colorées pour remplir les albums.
Voilà ! Marion s’ajoute à la famille. Désormais ces personnes là formeront un groupe. Désormais chacun se sentira concerné par les moindres changements de direction de l’autre, par ses projets, ses réussites ou ses difficultés. Pourvu que ce ne soit pas trop lourd pour elle, elle qui a déjà une famille, une autre, ailleurs.
Je suis de nouveau seul et je me sens léger. J’ai toujours ce sentiment de bien être au moins les premiers jours, après le départ des enfants. D’habitude j’arrive à en profiter pleinement mais cette fois avec la venue de Marion il me semble que s’aurait dû être différent.
Allez savoir pourquoi je me rends compte maintenant qu’en me focalisant sur cette rencontre nécessaire durant vingt ans j’ai oublié d’envisager l’après. Au fond j’ai probablement considéré que cet évènement devrait couronner ma vie. J’ai cru que cette « clarification de situation » dégagerait ce qui nous a séparé durant toutes ces années.
Cette fausse évidence m’a habité sans que je m’en aperçoive et du coup c’est elle qui m’a constamment servi de moteur. J’avais l’espoir que la blessure que je t’ai faite il y a vingt ans en serait gommée. Je n’y pensais pas vraiment, bien sûr, mais je me rends compte aujourd’hui que c’était là mon fil d’Ariane.
A force de l’être je ne me rends même plus compte que je suis triste mais ce matin c’est différent. Je commence à voir d’où me vient cette grisaille du cœur !
Bien sûr j’ai cette belle maison ici, que mes enfants aiment et où ils se savent les bienvenus à tout moment. Je n’ai aucune réelle contrainte. Je n’ai de comptes à rendre à personne d’ailleurs personne ne m’en demande. Je n’ai pas de problème d’argent ni de santé. Je fais ce que je veux quand je veux. Je suis un retraité reclus et tranquille. Je sculpte, je peints, j’écris, je fais du vélo...
Mais ce matin je pense. Je pense autrement. Je pense inlassablement à ce qu’aurait pu être notre vie si nous l’avions faite ensemble et c’est là mon impasse. Comment ai-je pu croire que cette rencontre avec Marion suffirait à tout régler ? Après vingt ans d’attente, vingt ans tendu vers ce rendez-vous indispensable j’ai cru que ma vie ne serait plus qu’un cortège de fêtes…
Je me souviens que je me croyais éternel jusqu’à trente ans. Je me souviens que les menaces de mort à propos du tabac, de l’alcool ou de la guerre ne me disaient rien. Je me souviens que tout le monde parlait de précarité sans en soupçonner le sens réel. Je me souviens que je passais toujours pour un « doux illuminé » quand vers quarante ans je disais encore que ce qui était le plus important dans la vie c’était l’amour. Je me souviens qu’à part le sentiment perdu d’éternité mes idées sont les même depuis mon enfance, depuis mes huit ans peut-être. Je me souviens que certains de mes camarades d’école primaire ou de collège qui étaient des cons le sont restés en devenant adultes. Je me souviens l’instant où j’ai conçu chacun des mes enfants. Je me souviens précisément des « déclics » à chaque fois que j’ai senti que ma vie changeait de cap. Je me souviens quand j’ai su que j’avais rencontré la femme de ma vie, celle qui serait la « femme de ma mort ». Je me souviens de toi.
J’ai la lucidité aigue de mes troubles, un regard acéré sur mes failles béantes, sur mes plaies devenues indolores et sèches. Je n’ai plus peur de rien. C’est un drôle de sentiment. Un sentiment peut-être un peu effrayant au fond… Mais il ne peut plus rien m’arriver, rien du tout. Encore une fois je rumine mes souvenirs sans en attendre quoique ce soit. Je me les repasse en boucle, machinalement, et je n’en éprouve même plus de plaisir.
Je m’arrête un instant en essayant de me rappeler quels étaient mes sentiments, autrefois, quand je me remémorais une situation « de bonheur ». Je pense aux naissances des enfants, à mes parties de pèche à la truite, à mes examens lorsqu’ils étaient réussis. J’ai bien dû éprouver du plaisir, une fois, en m’en rappelant mais je n’y arrive plus.
Les images défilent, ternes et lisses, sans que la moindre hormone de bonheur ne s’éveille. Suis-je encore capable d’éprouver le moindre sentiment ? Suis-je encore un homme ?
Je suis comme ces aveugles qui ne le sont devenus que très tard, après une maladie. Leur vue a baissée, baissée encore pour ne leur laisser enfin que du noir à la place des formes et des couleurs. Je suis comme eux. Je peux me souvenir très exactement de ce qu’est un sentiment mais je n’en éprouve plus. Je suis un aveugle émotionnel qui attend le miracle qui le guérira mais qui ne fait rien pour le provoquer, sauf quelques prières plaintives.
Au fond je n’ai jamais eu de stratégie vraiment construite. J’ai organisé ma vie en poursuivant des objectifs les uns après les autres mais sans jamais les relier les uns aux autres, sans jamais envisager ce qu’il se produirait après.
J’ai vécu en risque maximum, en sincérité absolue et totalement naïve. J’ai considéré chacune de mes avancées comme une réussite, comme une finalité mais du coup j’ai toujours dû recommencer tout après.
Recommencer à zéro. Aujourd’hui, encore une fois, je suis dans cette situation. Ce que j’ai réalisé, ce qui m’est arrivé jusque là ne pourra pas me servir pour me rapprocher de toi, pour avancer. Ma quête reste toujours la même mais elle reste tout aussi inaccessible. Comment m’y prendre pour te conquérir. Comment m’y prendre pour que ma vie s’offre à toi comme une proposition ?
A plus de cinquante ans c’est surtout en arrière qu’on doit regarder pour être sûr de soit… Et puis les nouvelles rencontres pour moi ne sont plus envisageables. Moi, j’t’ai dans la peau, incrustée comme le plomb brûlant d’un fusil. Je sais bien que cet état ne me laissera plus de répit, plus de capacité de manœuvre pourtant je me refuse à la résignation. Je dois agir.
J’ai bien pensé à t’enlever pour te séquestrer ou t’assassiner. J’ai pensé à me faire mettre en prison pour voir si tu m’y rendrais visite. J’ai pensé au suicide camouflé… Rien de tout cela ne me convient.
Quand on prend de l’âge et qu’on est sûr qu’en absence de changement on va crever vite, on ne risque plus rien… J’en ai pourtant passé du temps à t’imaginer, à te chercher bien avant de te connaître, à rêver d’une fille que je rencontrerai un jour alors que j’étais aux culs des vaches dés sept heures du matin pour les curer, à quinze ans, pendant les vacances scolaires. J’en ai passé des « branlettes » et des nuits entières à tenter de t’inventer un visage sans savoir encore que tu existais. C’était à la même époque, vers mes quinze ans mais les « branlettes » c’était à l’internat. Quand on passe sa journée, de sept heures à sept heures, nourri à la « vache qui rit » sur des tartines et au cidre aigre pour travailler dans les champs on a pas bien le goût aux « branlettes ». A quinze ans on n’est pas assez grand pour conduire les tracteurs mais on l’est bien assez pour s’éreinter aux travaux manuels, les plus pénibles. « Ça va lui faire voir c’que c’est qu’le boulot… ». Je n’ai jamais cru mon con de patron qui se réservait le guidage des vaches aux prés, tranquille avec le chien et en bouffant des mûres sur les haies alors que je devais enlever le fumier avant que le laitier arrive. Je cultivais déjà ma vengeance en me disant que plus tard je prendrais ma revanche mais je les ai plus revus et c’est tant mieux. Les gens mettent beaucoup d’ardeur à vous détruire quand vous les avez aidés…et puis ils en rajoutent quand ils sentent que c’est à cause de vous qu’ils ne peuvent pas dire qu’ils ne doivent rien à personne.
Plus tard encore, j’en ai scruté des rues pleines de jambes nues en jupes et des yeux qui se détournaient de mon regard trop insistant. J’en ai passé des soirées avec des filles pour lesquelles je n’ai pas senti l’ombre d’une vibration, le soupçon d’un désir autre que de leur lit. J’en ai eu des espoirs, tous vains et finalement sans relief, avant de te rencontrer. J’en ai frôlé des résignations mais je sais bien que je ne suis pas fait pour ça. Tant que tu es en vie j’ai de l’espoir…
Heureusement que je souviens précisément d’où je viens, ce que je suis, ce que je reste au fond. Ma vie, c’est déjà un miracle ! Et puis que tu sois un jour, même pour le temps d’un éclair, devenue amoureuse de moi, c’est encore un autre miracle !
Je n’étais pas programmé pour les miracles moi. Heureusement qu’il y a les enfants, y compris Marion, pour me rappeler à cette réalité là sinon je me prendrais pour un dingue.
Tous ces faux-fuyants grotesques ne me donnent pas de solution pour me rapprocher de toi. Je sais que je dois inventer une nouvelle proposition de rencontre. Je sais que les mêmes causes produiront toujours les mêmes effets et ça fait si longtemps que je te contacte au travers de Marion…, il me faut trouver autre chose.
Au fond, la seule chose que j’oserais t’offrir si tu l’acceptais, c’est toi-même. Je voudrais t’offrir le goût de la reconnaissance de toi-même mais ça je sais que ce serait une véritable prouesse si j’y parvenais...
Si je me souviens bien tu n’as pas une très bonne image de toi. Pourtant si tu savais… J’aimerais te prouver que pour une personne comme toi, rien ne serait impossible si tu osais. Je voudrais mettre tout en œuvre pour que tu accomplisses ton projet secret. Tu as bien un projet secret ? On a tous un projet secret ! On a tous des ambitions secrètes, inavouables !
Mais on n’ose même pas se les avouer. C’est tout. On n’ose pas se dire qu’on en serait capable. On est modeste, extrêmement modeste à force d’être délicat. Et puis on en devient timide, extrêmement timide à force d’être dévalorisé. Enfin on s’éteint à force d’être dévalorisé par des plus cons que soit, et qui le sont tellement qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils le sont. Au moins ils sont sûrs d’eux, ceux là…
Il arrive aussi que ce soit des proches, les conjoints par exemples qui sont parfois ces proches là. Avec les conjoints d’ailleurs c’est assez fréquent. Au début il y a la passion, cette « bon dieu » de période, certes courte, mais pendant laquelle on est aveugle. Et puis après, quand on commence à y voir clair il est trop tard. « On y’est, on y’reste ».
C’est un peu plus tard qu’il se permet les trucs les plus durs, l’autre. D’abord ce n’est pas très grave. Ça se moque de vos gaucheries, de vos petits défauts, mais après il y a du venin qui transpire et puis un jour il est trop tard…
Vient alors de la méchanceté en monceaux au moindre pet de travers, au moindre geste « d’émancipation », à la moindre prise de liberté inhabituelle. On arrive vite au chantage, insidieux d’abord, qui apparaît au détour d’une dispute, puis plus voyant, plus révélé enfin.
Et puis il y a les enfants, les amis, la famille même comme point d’appui à ces infamies. Il ne reste alors que deux solutions pour continuer à vivre. Rester et mourir de l’intérieur ou s’en aller.
Moi je te propose de partir si tu te reconnais dans cette situation et si ce n’est pas le cas je vais trouver autre chose. Je dois tout essayer.
J’ai été si souvent seul qu’il me semble que j’ai appris à aimer mieux. Vraiment.
Maintenant, je suis sûr qu’il suffit de bien raconter une histoire pour qu’elle se produise. Aides-moi donc à la raconter ! Tu ne veux pas m’aider à refaire notre histoire ?
Quand j’étais enfant j’ai déjà expérimenté ça. Je m’isolais. Je me concentrais très fort sur un événement particulier. J’imaginais un changement, je le désirais très fort, vraiment très fort et pendant longtemps. Bien sûr il est difficile de me croire mais je suis persuadé que les situations s’en trouvaient changées. Il me suffisait de le désirer vraiment pour que les choses se produisent. Evidement, par la suite j’ai souvent été tenté d’utiliser cette technique mais je n’ai pas souvent osé. Parfois pourtant, simplement pour vérifier…
Je jure que ça marche toujours. Mais je n’ai peut-être plus la force !
Je suis debout sous la tonnelle et je regarde. Les feuilles commencent déjà à s’auréoler de rouge et l’odeur des fruits trop mûrs me parvient. Je regarde cette grande coupe jaune et bleu où ils meurent doucement, les fruits. Leur parfum me calme. Nous sommes le soir. J’ai un poing serré au fond de la poche et je fume. Je regarde. Je suis debout et le soleil se couche sur la colline d’en face. Il y a un fil de jazz dans mon dos. Les volutes de fumée de ma cigarette s’enroulent autour de mes doigts. La cendre se forme, longue, tordue du feu, mais qui ne tombe pas encore. Je ne bouge pas du tout. J’attends de prendre une décision. La cendre tombera.
Ce soir j’ai terminé mon livre. La nuit est douce et presque silencieuse. Ce soir, même les cigales sont discrètes. Juste un peu les cigales ! Au fond, plus loin… Ce soir la nuit est douce.
J’ai la mémoire usée. Une flanelle trop souvent portée, en lambeaux désormais informes, fragile qui se déchire pour un rien, pour un souffle.
Renoncer, c’est déjà un acte épuisant. Je vais simplement lâcher prise. Je suis fatigué. Je suis peut-être repu. Je n’ai plus d’appétit, plus de goût pour le défi. Je suis fatigué. Les étoiles s’allument une à une sur la nuit violette. C’est une belle nuit, confortable. Il fait doux et mes rêves s’évaporent. Mes yeux sont comme ceux de mes statues. Ils ne voient plus rien. Je suis en solitude au milieu du mouvement. Ici, tout est immobile au milieu du monde en mouvement.
Je ne dis rien et je regarde. Le disque est terminé. Des pans entiers de falaise tomberont bientôt à la mer laissant à nu des roches vierges. Des morceaux bruts de notre vie seront bientôt abandonnés à l’insouciance, à l’oubli et nous n’y pourrons rien. Nous accepterons l’évidence de notre destin commun. Nos souvenirs défileront côte à côte. Nous aurons enfin appris à nous laisser aimer.
Ce soir je vais t’offrir mon dernier instant de vie, cet instant ultime où les souvenirs d’odeurs de lichen et de sel s’enchevêtrent d’un coup avant le grand chambardement qui me renverra à la cristallisation fondamentale.
Et puis, tout au bout, il y aura mon aboutissement grandiose, ma délivrance. Ce soir, la nuit sera confortable.
Je regarde vers l’entrée de l’atelier. Une ficelle de sisal blonde y est accrochée, dépenaillée, qui danse au faible courant d’air…

 
At 05 septembre, 2008 17:13, Anonymous crespin said...

Et encore plein d'autres pages que je ne sais comment publier... Mais c'est lavie...

 

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